Philippe Poivret nous permet de découvrir ici l’œuvre de Gino Brazzoduro, un poète italien originaire de Fiume (ville devenue croate)

Gino Brazzoduro est né à Fiume en 1925 et mort à Pise en 1989. Sa biographie nous dit qu’il était ingénieur métallurgiste mais il était aussi et avant tout Poète. Ville italienne devenue croate à la fin de la seconde guerre mondiale, Fiume a été le théâtre des ambitions politiques d’un autre poète, Gabriele d’Annunzio avant de retomber dans un anonymat qui s’est conclu par une redistribution de cette région tourmentée à la Croatie.
Les jeunes éditions Triestiana ont permis de découvrir ou redécouvrir Gino Brazzoduro en publiant son œuvre poétique en deux volumes. Chacun d’eux comporte deux recueils en édition bilingue, italien-français. Nés dans une ville qui a été le siège de bien des renversements d’alliance, de bien des conflits avec tout ce qu’ils comportent de rancœurs, de haines et de trahisons, ces recueils se lisent comme une autobiographie écrite par un poète qui a vécu au cœur d’un conflit mondial pour poursuivre une vie dans une Italie qui va se reconstruire en même temps que lui. C’est aussi l’histoire de la recherche d’une réconciliation avec la nature, avec le monde et avec l’humanité tout entière. On peut suivre ses doutes et ses interrogations depuis l’âge du fer, titre de son premier poème qui se termine par « Seule pitié, veille/la pâle lanterne de l’aube » (p.29 t.1) jusqu’au poème final intitulé adieu, qui se termine par « l’envol de l’hirondelle/qui nous abandonne » (p.273 t.2). On peut aussi suivre l’évolution de son style depuis ses débuts avec une écriture large et ouverte jusqu’à la forme finale. Ces derniers vers donnent des poèmes épurés par lesquels il cherche alors à exprimer l’essentiel avec le moins de mots possibles tout en évitant les verbes à la voie active.
Le premier recueil s’intitule Frontière. Le titre nous indique ce dont il va nous parler, ce qu’il va nous raconter et explorer tout au long des six chapitres qui le composent. Il ne s’éloignera jamais vraiment de ce sujet. Bien avant le début des hostilités, Gino Brazzoduro avait compris ce qui allait se passer aux frontières de son pays : « Dans l’azur désuni/ du printemps inachevé / déjà s’annonçait inquiet/ l’archange de la dissonance. » (p. 35 t.1).
La dysharmonie sera au centre de sa poésie. Il va rechercher la cohérence entre deux pôles opposés et un peu de calme ou de repos. Calme et repos dont il sait bien qu’ils ne sont pas donnés d’emblée. Le silence sera à de rares moment, un instant d’apaisement voire de sérénité. Sérénité qu’il ne trouvera que dans une nature qu’il se plaît à chanter et dans laquelle il trouve une beauté qui répond à sa poésie. Les oiseaux, tout particulièrement les hirondelles, signes de printemps et de renouveau, apparaissent tout au long de ces quatre recueils. Homme et poète des confins, il sait que la vie est fragile et que vivre c’est apprendre. Il sait aussi que l’histoire est le lieu de la mémoire et que jamais elle ne se perdra :
hirondelle
amie du soir
rose de la mémoire
je lis encore ton signe
apprentissage pour toujours gravé
dans la pierre de la vie.
(p.107 t.1)
Frontière, titre du premier recueil est aussi le titre d’un chapitre et d’un poème de ce même chapitre. Marqué par sa ville de naissance et par son histoire faite de guerres et de revendications multiples, Gino Brazzoduro fait de la frontière le centre de sa vie, le centre de la vie de tous les hommes et le centre de la condition humaine. Quelle que soit l’époque ou le lieu, à propos d’une chose ou d’un mot, son regard est toujours double. Un ailleurs se surimprime immanquablement à ce qui est vécu dans l’instant. Les mots du poème portent tout le poids de cette problématique. Le silence en est une sorte d’aboutissement dans lequel le poète se retrouve face à lui-même tout en trouvant ou en retrouvant une sérénité cherchée et désirée depuis toujours. Avec « Prisonniers/ de mots / plus vides que le silence. » (p.219 t.1), nous sommes aux extrêmes limites des mots, aux extrêmes limites de la poésie. Limites au-delà desquelles le silence s’impose.
Tout au long de sa vie, la frontière aura été au centre de ses préoccupations. C’est elle qu’il interroge même s’il avoue, bien plus tard, être incapable d’en donner une définition. Elle existe mais il est bien difficile pour nous qui vivons sur terre, de la reconnaître. Elle finit par se diluer dans le réel et le quotidien sans disparaître complètement. C’est une « ligne imperceptible » (p.95 t.1). Elle est
Devant nous
la frontière
limite incertaine
inconnaissable.
Nous ne savons pas
où se trouve la frontière.
(p. 239 t.2)
Le passage d’une limite fait écho au passage du temps. Gino Brazzoduro a toujours été sensible aux matins et aux soirs tout comme il a été sensible aux saisons. L’aube, qu’il évoque souvent, est synonyme d’un espoir et d’un possible. Il n’y a jamais de désespoir chez lui. « Mais vous, bourgeons veillez. » (p. 139 t.1) laisse à penser que le futur attend son tour pour laisser arriver la lumière à laquelle il est très sensible. Pour lui, les lendemains sont porteurs d’un avenir fait de possibles. Dans 1944, poème écrit à la fin de la seconde guerre mondiale, il fait dire aux rescapés des camps de concentration « peut-être encore /aurons-nous des ailes. » (p.291 t.1).
Au début du tome deux on trouve un texte en prose : « quelques mots de préface ». Gino Brazzoduro y précise sa façon de voir la vie qui s’écoule. Pour lui, il n’est pas question de retourner au point de départ. Ulysse ne doit pas, ne peut pas retourner à Ithaque. Il doit continuer sa route. Le retour à Ithaque est illusoire même si la recherche des origines est légitime. Même si elle apporte réconfort ou certitude. « Atlantide:/ notre seule destination » (p. 19 t.2). Dans la vie, il n’y a pas de but défini, son terme est une île engloutie depuis la nuit des temps. Elle n’existe plus. Il faut vivre et oublier Ithaque
nul ne remontera le fleuve
jusqu’à sa source
nul ne verra le but.
(p.31 t.2)
Dès lors, sans but, l’exil et l’exode font partie de la vie. Celle du peuple juif est celle qui mène vers la terre promise. Mais le poète nous dit qu’ « aucune terre ne nous est promise. » (p.153 t.2). Pas de salut dans une éventuelle terre promise, pas de retour possible à Ithaque. Quant à la divinité « Dans le désert/ est écrit/ le silence du dieu caché. ». (p.129 t.2)
Dans un long poème homme et surhomme, Gino Brazzoduro imagine la vie des premiers hommes pour conclure avec la vie du dernier homme enfermé dans un scaphandre d’argent. Il salue le monde en évoquant la rime écrite par un antique poète « celle où tendrement germer/se marie avec aimer. » (pp.51-53 t.2). Ici encore, dans un contexte de fin du monde, le verbe aimer, qui est intemporel, se marie avec germer qui est synonyme d’une vie qui continue.
Il nous reste donc à vivre et ce sera le poète qui, avec des mots, donnera un sens à la vie, au monde et au silence.
Le poète
écoute le silence
et en oiseau divin survole
le grand temps du monde.
(pp.75-77 t.2)
Il lui faudra mettre en forme les mots pour montrer ce qui n’est pas donné d’emblée. Il y a quelque chose à découvrir. La musique de Chopin ou de Bach, l’architecture d’une cathédrale comme celle de Chartres se combinent avec les mots, avec la poésie pour nous faire écouter le « chant /des imperceptibles structures/ du monde » (p.183 t.2) et pour nous faire exister. Dans l’un de ses derniers poèmes, étranger, Gino Brazzoduro affirme que nous sommes toutes et tous des étrangers. Le poète nous rend proche cet étranger, cet autre et nous interroge encore :
Qui écoutera jamais
ses histoires incroyables
dans une langue qui pour vous
n’a pas de mots-
(p.263 t.2)
Poète qui a exploré les frontières sous toutes leurs formes, Gino Brazzoduro est celui qui a su les faire vivre et coexister dans leurs vérités sans les nier, tout en sachant qu’elles sont et resteront incontournables, indestructibles, puisqu’elles ont toujours existé et qu’elles existeront toujours.
Philippe Poivret
Gino Brazzoduro, Œuvre poétique, Tome 1, Frontière, suivi d’Au-delà des lignes, français-italien, traduction Laurent Feneyrou et Pietro Milli, 320 pages, 22€ ; Œuvre poétique, Tome 2, A Ithaque, il n’est pas d’abord suivi de Entre Scylla et Charybde, français-italien, traduction Laurent Feneyrou et Pietro Milli, 360 pages, 24€, Editions. Triestiana
