Gérard Titus-Carmel, «  Ciel de glane » , lu par Michaël Bishop (notes de lecture)


Face aux sentiments de solitude, de perte, de manque de présence, la chancelante, héraldique construction finement mathématisée de l’art…


 

 

Quelque chose de très-haut, de presque inatteignable, là pourtant, alléchant, provocant, senti, fantomatiquement vécu, tombant dans l’ici-bas, en principe glanable, mais dont la valeur frôle le vite pourri, le ver aux aguets : Ciel de glane ? Un titre, d’ailleurs, improbable comme tout art, toute langue, tâtonnant, cherchant, méta-phorisant, mét-onymisant, quasi aveugle et pourtant instinctuellement orienté, inscrivant-dessinant simultanément ce mouvement-vers, cette distance, cet effleurement, ce haut désir qui s’appellerait aussi, fatalement, manque. Ou ce strict minimum qui, ici, s’orchestre tenacement, en trois volets mathématiquement caressés selon un modèle inventé, arbitraire à première vue, de ponctuation, d’espacement, de police et de métrique blasonnant pourtant la détermination d’une hautaine nécessité esthético-psychique. Les deux épigraphes qui présentent ce beau recueil, venant de Montaigne et Borges, insistent sur le paradoxe au cœur de toute l’œuvre de Titus-Carmel, ce besoin de ‘me desrobe[r[à moy’ et ‘l’expérience affreuse’ d’un sentiment d’‘immobil[ité] et enchaîn[ement]’ qui coïncide avec ‘l’idée des taches, écriture sur la peau du jaguar’ (7). Si le faire, le poïein qui sous-tend Ciel de glane et qui en autorise chaque mot, semble aller dans le sens d’un pourquoi, le poème nous en désabuse pourtant, parlant de ‘ton désir forcené de réduire / Ton sentiment de mort violente à quelque usage’, l’idée de ‘bâtir’, comme insistait Yves Bonnefoy vers la fin de son Dans le leurre du seuil, ‘m’indiffér[a]nt’ (21).

Partout règne ici le poème d’un ‘dessaisissement de soi’, de ‘pure perte’ (53). Le rapport à soi, comme celui qui affirmerait le lien, la complicité, l’adhérence entre soi et monde, tout est plongé dans la sensation d’une trahison, d’une aliénation, d’un radical inaccès face à un indicible qui, pourtant, persiste à rôder, hanter au cœur de quelque instinct viscéral. Foisonne et fourmille l’expérience d’une fadeur, d’une tiédeur, et à la fois d’une menace, d’un danger, d’une inexpugnable douleur. Le tout du réel impose ainsi une solitude, une absence, le sentiment d’un non-être, tout le ‘dehors’ (43), toutes les choses qui sont, manquant de pesanteur, de parfum, ‘le paysage retourné sur son ombre    éparpillant le pire / Dans la manœuvre    effaçant du même coup / La mémoire d’un qui je fus errant là / Dans ton hasard’ (79). Restent seuls, désespérants, cet ‘orgueil d’avoir été […] vaillant guetteur à notre seuil’, lit-on (81), et ce que le poème nomme ‘les grands chênes hautains de Théodore Rousseau [qui demeurent] hissés / Dans l’immensité mélancolique du ciel de la peinture’ (26). 

L’art ainsi s’obstinant face à l’également immense désarroi, l’intarissable déception des rythmes quotidiens de l’existence ? Son comme si, comme écrirait Michel Deguy, un pis-aller, le seul ‘bouche-abîme’ (reverdien) permettant de remédier à l’insuffisance, au vide même qui étouffe, tue ? La réponse est compliquée, ses plis multiples. Comme dit Gérard Georges Lemaire parlant de l’œuvre de Garouste, les ‘vérités’ du peint-écrit sont mouvantes, ‘antagonistes’, produisant le ‘triomphe d’un rire esthétique’. Ciel de glane est pourtant loin de toute ludicité, toute plaisanterie, toute raillerie, à moins de voir dans cette dernière notion, une ironie, celle de l’aporie, de l’impasse comprises comme irrésolubles. Voici un poème du deuxième volet du recueil qui en donne le ton, superbement souple : « Plus le soir roussit, plus le regard se mêle au brûlis du ciel // – longues traînées de cendres, soyeuses à l’aveu – // et empoisse les cils jusqu’aux derniers… » (55). Brûlure, conflagration, réduction à un presque-rien, la visibilité empoicrée, engluée, les sens aux confins du mortel – et pourtant demeure, têtue, improbable, à peine imaginable, cette soyeuseté de l’aveu, du dict poétique, cette dernière caresse de l’art. Un poème qui exige que son poïein ‘tord[e] / Les mots à mourir dans la zone / De beauté’ (102). Qui exige que son faire invente ‘un chant d’outre-gorge : seule douleur / Droite & brillante’ (73), une force puisant profond et outre pour, impossiblement, dirait sans doute Blanchot ou Bataille, ‘s’arlequinise[r] un récit de feutre autour / De la charpente ossuaire’ (90).

Face à l’intuition d’une beauté aux mille visages auxquels Titus-Carmel consacre son splendide Huitième pli (Galilée, 2013), cet infini ciel rêvé-fuyant, l’art carmélien – depuis sa Grande bananerie culturelle ou son Motif du fleuve jusqu’à son Plan de coupe ou ses Zelliges –s’offre, inlassablement, destinalement, comme ce geste permettant, depuis le tragique insécable d’une absence d’être, de blasonner cette absence même sous les couleurs de son altérité fantomale. Le sentiment d’être là où on n’est pas’ (47), parle simultanément d’un vécu vidé de présence et d’un art où l’impossible rêvé se voit comme s’accomplissant-comme, à côté, de façon non-coïncidente mais strictement poïétique. L’art de Titus-Carmel, cette caresse, rythmique, architecturale, texturale, là où ne cesse de se déchaîner une tempête d’angoisse, de mélancolie. Un art de s’habiller comme on n’est pas, de costumer son vide, lui offrir cette tremblante gloire d’un moment sur la scène d’une double et paradoxale conjuration : un exorcisme à jamais viscéralement manqué mais inséparable de ce que Jean-Paul Michel appellerait un engendrement magique, cérémoniel. Au sein, ainsi d’une vaste, sérielle et, insistera Titus-Carmel, orchestralement nécessaire figuration ‘gorgée d’absence’ (56), une espèce de doutante car inconcevable résurrection portant les couleurs d’un art héraldique des plus péniblement trans-figurants.


Michaël Bishop


Gérard Titus-Carmel, Ciel de glane, Tarabuste, 2026, 128 p., 15€.

 



Extraits :


Encore faut-il demeurer attentif     tous nerfs tendus comprendre
La loi gouvernant les lignes     et l’agencement secret du monde
Jusqu’au plus dur de ses arêtes     puis respirer l’histoire en ses crimes
Car on ne se remet jamais du hasard de notre irruption au vif
Du récit des hordes     des légendes & des transhumances
Des bêtes – (64)
*
(C’en est fini de toi et de tes jérémiades     la mer est montée
Jusqu’à toi elle a couvert ta voix     ne reste plus que ton ombre nette portée
Sur ce qui fut ton paysage d’élection     sans regret tu as rejoint le silence
Des coquillages     et tu parles l’argonaute pour toi-même maintenant
Tu n’es plus seul dans les vagues     l’écume est
Ton amie –)  (123)
*
Je tiens cette glane comme le récit à trois branches de ces moments d’une vie, où vissé à son roc, je crus appartenir à l’histoire du monde comme à une seconde peau.
(extrait de Note liminaire (Avant la haute mer)



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