Anja Utler, « la journée commence. refrain de deuil », lu par Christian Travaux (III, 14, notes de lecture)


Face à la guerre d’Ukraine, Anja Utler fait du haïku un refuge fragile, entre deuil, langue et survie intérieure.


 


Le texte poétique ne peut exprimer un sentiment ;
en revanche, il peut lui faire face (p. 238).

 



Le jour commence. Il ne s’inquiète pas de savoir si l’on va bien, si l’on va mal, quand il commence. Il commence comme tous les jours, comme la veille ou le lendemain. Ou, plutôt, il recommence. Chaque jour, il se fait nouveau et différent. Et, chaque jour, il est identique à lui-même, avec quelques minutes de plus ou de moins, un temps de pluie ou de soleil, un peu de vent. Et, pourtant, nous ne le vivons pas pour ce qu’il est, quand il advient, mais pour ce que nous éprouvons, ce jour-là, dans notre existence. Ce peut être soleil, ou temps gris, ou tempête au-dedans de nous. Pour Anja Utler, ce fut dépression, et brusque impression de sombrer, d’être endeuillée, après le lancement de la guerre en Ukraine, en 2022. Elle s’est, alors, mise à écrire ces haïkus, La journée commence. Refrain de deuil, comme si l’écriture pouvait quelque chose, peut-être, face aux faits de l’Histoire, pouvait aider, réconcilier les hommes entre eux, ou les sauver de la violence, et comme si, soudain, par le texte poétique, pouvait paraître, à la fenêtre de nos vies, un espoir de paix, un oiseau lumineux ou incandescent, la lueur d’un jour aller mieux, et de retrouver sens et ordre dans le chaos de l’existence et de l’Histoire.

Une phrase : « La journée commence », qui ouvre 209 haïkus, faits les uns d’un seul vers, les autres de deux ou de trois vers, souvent de quatre. Autant dire qu’Anja Utler ne respecte pas le haïku canonique, 5/7/5 syllabes, mais s’en inspire, mais le resserre ou l’étend, pour mieux faire entendre l’étranglement de la voix, mais aussi un souffle élargi par moments, ou le « vagissement » primitif, dirait Zanzotto, le « biorythme primordial », quelque chose qui relève du cœur, des battements du cœur, diastole-systole, et de toutes les sensations, tous les mouvements qu’un cœur, qu’un corps, peut ressentir, quand il souffre à l’amble du monde. Aussi ces strophes ne peuvent-elles pas, non plus, se situer sur la page, étant tantôt en haut de page, pour plus d’air, pour plus d’espoir, tantôt au milieu pour chercher un équilibre ou une assise, et tantôt en bas de la page, pour dire l’effondrement de tout, de soi, du monde, de ses attentes et ses espoirs, comme de son déroulement chronologique, de son histoire. Car l’auteur, Anja Utler, a ressenti, comme elle le dit en postface, une dépression en apprenant le déclenchement de la guerre en Ukraine, en 2022. Elle développe, alors, dans les pages qui suivent les textes poétiques, toute une réflexion sur ce qu’est être dépressif, ou entrer en dépression, comme elle l’écrit, et en dépression pour les autres, face à la souffrance des autres.

 « Une terre qui ne me soutenait plus » (p. 217), « un monde de deuil » (id.), « tant de mal à me lever chaque matin et à m’orienter » (p. 224). Décidément, un effondrement, avec cette question lancinante : « ai-je le droit d’être en deuil ? » (p. 220), quand on ne vit pas en Ukraine, qu’on n’est pas même ukrainien. Ce deuil, ce processus de deuil, qui frappe de plein fouet Utler, prend la forme d’une haine violente contre Poutine (p. 222), contre l’extrême droite (p. 221), et « le meurtre allemand du nazisme » (p. 224). Tout résonne, quand, soudain, on sombre. Tout fait écho, et tout fait mal, au point qu’on ne peut plus sortir, seulement dormir, et plus vivre le jour qui vient sans une souffrance aiguë de tout, une exacerbation de tous les sens et tout le corps. Le jour commence. Et Anja Utler d’évoquer tout ce que l’on ressent, au lever, et qu’il fait noir au-dedans soi : la lumière, l’éclat trop violent, parfois, de l’arrivée de la lumière (p. 16, 184) ; les bruits, les moindres bruits, devenus insupportables (p. 40, 151) ; les objets mêmes du quotidien – table, couverts, bouilloire, évier, tasse, deux chaises (p. 18, 20, 24, 27) – qui, sans nous, ont repris leur vie quotidienne, ont suivi leur ordre (p. 23), ce qui nous blesse comme nous blesse, aussi, tout ce qui n’arrive pas, ne survient pas, les oiseaux qui ne sont pas là (p. 51, 95)), les morts, qui ne sauraient, qui ne devraient pas l’être, et qui le sont (p. 84), de micro-faits, presque invisibles, dont on remarque, soudain, l’absence comme une injure, comme une blessure.

On suit vaguement les étapes d’un « je » à son lever (p. 42-43), un déjeuner, les premiers gestes de la journée, les premiers faits. Mais tout poisse à l’intérieur (p.62). Tout fait mal. Rien n’est supportable. Et la souffrance d’être, sans se dire clairement, se devine dans ces sensations physiques évoquées constamment : un os que l’on sent mal placé (p.47), la bouche qui a le goût de tout, c’est-à-dire de rien (p. 66), l’impression ou la sensation d’une « chair [mise] sous cellophane » (p. 49), ou de ne plus ressentir sa peau que comme un « chewing-gum trop mastiqué » (p. 47), en bref « la grosse / tuyauterie ventrale », comme l’appelle Anja Utler (p. 202), toute en souffrance. Il y a, certes, le docteur, les seringues, pour le corps (p. 118, 125, 132, 192), mais rien pour l’âme. Comment, alors, retisser l’âme ? se demande Utler. Et retrouver le goût de vivre ? Le jour commence. Et on se dit qu’il faut tenir tout le jour, devoir supporter l’interminable longueur de la journée. « Quoi Où Quand c’est arrivé » (p. 67) ? Et pourquoi, à partir de quand, de quel moment, se met-on à compter les heures, les jours, le temps qui passe, qui sont aussi des heures de guerre, des jours de guerre, en Ukraine, pour d’autres que soi ? On se dit que tout ira bien (p. 72). Mais tout pèse. Mais tout fait masse. On vomit (p. 114). On lutte pour survivre, ou pour émerger à nouveau dans l’existence d’une journée.

Alors ? Alors, le seul « filet d’espoir », écrit Utler, c’est « s’accrocher au travail » (p. 218), faire venir les mots, les mots tout prêts, déjà, à s’installer, à être utiles, les laisser venir, sans forcément qu’ils abordent le sujet de leur motif, pour faire face, pour tenir debout, avec cet « espoir secret – écrit-elle encore – qu’une fois organisés comme il faut, les mots deviendraient magiques » (p. 248). Qu’en est-il dans les textes eux-mêmes, dans les poèmes ? D’abord, une langue resserrée, serrée sur elle-même, au point qu’on n’a plus, quelquefois, de phrases, plus, quelquefois, de mots. Des phrases commencent et ne finissent pas (p. 39). Des bouts de phrases se heurtent, se choquent, s’entrechoquent, s’emmêlent, et luttent. Des barres viennent séparer des lettres (p. 191). Des mots sont coupés, découpés (p. 49, 86, 98, 105, 130). Et des néologismes paraissent, par le simple fait d’attacher à la suite des mots entre eux (p. 32, 49, 176). Toute une alchimie de la langue est là, présente, pour dire le mal-être que l’on sent comme pour essayer d’en sortir. Et, surtout, les mots sont palpés, sondés, écoutés, interrogés, tant pour leur sens que pour leur son, ses propres mots tout aussi bien que les paroles d’autrui. Et ce sont des mots en allemand (p. 128), en grec (p. 113), en chinois (p. 69), en anglais (p. 7, 64), en espagnol (p. 166), qui apparaissent comme – et c’est le plus dérangeant – des mots en russe (p. 107, 111, 114). Ceux-ci viennent parler dans le texte, au cœur du poème d’Utler, pour dire la propagande russe des médias sur l’Ukraine, leur haine, leur violence, leur mensonge. Les citer, ainsi, dans le texte du poème, les déconnecte de leur discours habituel, les questionne, les dévalue.

C’est, sans doute, ce qui étonne le plus dans cette poésie d’Utler. Une langue-monde paraît, semble-t-il, pour dire la souffrance du monde, ou de chacun face au monde, face à l’Histoire. Mais aussi une langue en attente, en suspens, dans ce pétrissage des mots, pour guetter et pour s’opposer à tout ce qui pourrait survenir dès que la journée commence, la journée de nos vies. Bien sûr, les faits du quotidien, les gestes, les choses qu’il faut apprendre à accepter et à connaître, à éprouver, par les mots, par les mots seulement. Le langage comme seule bouée, comme appel d’air. Et la poésie, comme seule barque, comme seul atout. Bien sûr, les jours et les heures, qu’il faut tenir, coûte que coûte, en les réitérant toujours, avec des phrases comme des mantras, comme des prières, comme des demandes et des suppliques d’un peu de temps encore, d’encore un peu. Mais, surtout, bien évidemment, les événements de l’Histoire, qui sont comme des bombes envers nous, des bombes à retardement, dont on ne perçoit pas l’écho, et le sens, et la résonance, tout de suite, qu’ils creusent dans nous. Tout dévaste notre intérieur, quand s’effondrent, dans un pays, quel qu’il soit, les choses et les êtres, et l’Histoire même de ce pays.
« Tant qu’un chien sur terre sera malheureux, aurait dit Pasolini, je serai malheureux ». Et moi je dis que tant qu’un être vivant, humain, animal, plante, sera sur cette terre inquiété par la guerre, par la violence, moi-même je ne serai pas en paix. Et je n’aurai de cesse de chercher, dans la langue, dans mes mots écrits, un peu d’apaisement et d’entente entre toutes les choses du monde, pour aller l’amble avec les êtres, et les plantes, et les animaux, et retrouver un peu d’amour,

« l’amor che muove il sole, dit Dante, et l’altre stelle » (Par., XXXIII, 145).

Christian Travaux

Anja Utler, la journée commence. refrain de deuil, traduit de l’allemand par Marion Maurin, Éditions Héros-Limite, 274 p, 20€