“Génération néant”, un livre de F.J. Ossang

Réédition d’un introuvable du poète, écrivain, chanteur et réalisateur F.J. Ossang.

Introuvable depuis sa publication en 1993, Génération Néant a été réédité en septembre dernier aux Presses du réel/Al Dante. Et à relire ce texte exceptionnel, dans la littérature française comme dans le parcours de F.J. Ossang, on mesure à quel point il fait dans celui-ci fonction de creuset alchimique.

Ce livre-somme de plus de 400 pages se déploie comme une Divine Comédie à rebours, s’inscrivant au début du parcours de son auteur plutôt qu’à son accomplissement. Dans Génération Néant, F.J. Ossang tisse déjà mille motifs qui lui sont propres, inventorie formules-chocs, personnages-clés (et, pour certains, avatars peut-être de l’auteur), indices autobiographiques. Sa prose fragmentée reprend, amplifie et annonce nombre de livres passés et à venir. Plus encore, Génération Néant résonne des premiers cris de ses futurs films, le politico-punk L’Affaire des Divisions Morituri (1985) et l’apocalyptique Le Trésor des îles Chiennes (1990) en tête, et des incantations de DDP (De la Destruction Pure) puis MKB (Messageros Killers Boys), ses groupes de punk et noise’n’roll respectivement.

Chez F.J. Ossang, tout est chaos déchaîné et structure fractale. Micro et macrocosme s’entrelacent, le tout est dans la partie et le morceau préfigure l’ensemble – même si rien n’est tout à fait intervertible, car « l’envers de l’envers n’est pas l’endroit », entend-on dans son troisième long-métrage, Docteur Chance.

Tout Ossang est dans Génération Néant, et le monde avec lui : polar hard-boiled (« Le col de mon imperméable crasseux remonté jusqu’en haut de la nuque, les semelles de mes godasses pompant avidement l’eau boueuse des anciens trottoirs à putes, j’avance dans les rues de la Fin. L’orage sillonne à rebours les faisceaux de l’éclair et des lights de la nuit. J’aime ces nuits sinistres où le double du soleil s’est pour longtemps fait étrangler à licous de noyade », p. 127), road-movie et film-poursuite, science-fiction et cyberpunk (William Burroughs n’est jamais loin), tract terroriste (à l’instar de son premier court-métrage, le « film-tract » La Dernière Énigme, 1982), enquête tortueuse dans les arrière-salles de la finance internationale et de la politique véreuse, roman d’espionnage et de paranoïa, bal(l)ade alchimique, long poème noise’n’roll (« Messageros Killers Boys » revient comme signe de ralliement dans tout le livre), poèmes télex d’une guerre mondiale sous-jacente, geste du roi Arthur et de sa mort perpétuelle (l’énigmatique Arthur Strike, dont le nom claque comme un coup de feu et l’attaque-surprise d’une guérilla littéraire, et qui apparaît dans les films et les albums de MKB)… La liste est infinie.

Les incarnations de F.J. Ossang – poésie, littérature de voyage (les merveilleux Au bord de l’aurore, Les 59 Jours et Tasman Orient) et de soi, théorie cinématographique, cinéma, musique – sont les facettes toujours mouvantes d’un même creuset originel. Il explore les voies du « stelinskalt » dans Génération Néant, ce minerai aux propriétés extraordinaires, fusion des éléments mâle et femelle ; minerai qui sera au cœur du film Le Trésor des îles Chiennes, à la fois promesse d’un avenir radieux et cause d’un présent irradié. Cette dualité fondamentale évoque les « guerres sexuelles » qui traversent l’œuvre d’Ossang et deviennent mantra dans Radio Tirana (sur l’album Hôtel du Labrador, 1988) : « Le Verbe, c’est les guerres sexuelles de la Langue » (p. 118).

Lire Ossang, l’écouter, voir ses films, c’est souvent revivre Génération Néant sous ses mille métamorphoses. Lire Génération Néant, c’est plonger dans l’âme incandescente du poète, entendre l’écho des voix qui l’ont nourri, faire l’expérience de cette musique neuve et terrible à laquelle ils donnent ici naissance, et surtout l’expérience en soi d’un long poème incantatoire, intense, métallique et incendié.

Vincent Degrez

F.J. Ossang, Génération Néant, Les Presses du réel/Al Dante, 2022, 432 p., 23€

Extrait :

« Des fléaux rôdent alentours des nausées violentes de notre dernière jeunesse. Le groin du Monde est descendu à hauteur de bouche humaine – il flaire l’inexpugnable puanteur de son haleine, et nous précipite dans un mouvement de fouaillage des terreurs organiques.
Mourance et cruauté se partagent nos fièvres.
Le désespoir plante les aiguilles avancées du regard dans la chair crépusculaire ; c’est un drame de vitres qui se joue sous les yeux d’O.C. Toxiners. Et nous serions fous de penser que le Ciel, cette étendue satellite de fureurs orbitales, pourrait devenir une voûte de glace (l’immuable figé sur lui-même). Non : le Soleil Enseveli est près de s’exhumer…
… car,
dès le début, il y a eu le Destin.
Du sable dans les rouages de l’intrigue, comme pour signer la facture de l’énigme Nada. Corpus Christi 343. Tout s’est produit avec une excessive vitesse : celle des atomes de la lumière, ce soir-là, à 17 heures 39 précises. C’étaient les guerres sexuelles. Je codais, sous la dictée du hasard, sur fréquence C.13.X ou C.C.343.
Vitesse films inconnus. » (p. 144-145)