Chez Gabriel Dufay, la poésie prend le large, efface le moi et laisse le monde réinventer notre présence sur terre.

On découvre ici une vingtaine de longs poèmes déployant un large espace qui va bien au-delà de la personne du poète qui les a écrits. Il n’y a pas d’ailleurs de « personne » ou de « moi » à l’origine de cette écriture poétique, mais ce que Kenneth White appelle un « foyer d’énergies » où s’expriment les voix les plus diverses, comme celles des nombreux écrivains admirés par l’auteur dont les noms apparaissent au fil des pages.
Le premier poème, éponyme du titre du livre, est écrit au nom d’un « nous » qui semble englober tous les êtres humains du passé et du présent qui ont voulu ou veulent « sauver la beauté / Mettre fin à la vulgarité, à la médiocrité / D’un monde qui ne nous réjouit ni ne nous satisfait ». On devine qu’à travers eux c’est tout le destin de l’humanité qui est engagé. La poésie n’est ni un petit jeu formel avec le langage, ni l’expression d’un moi plus ou moins lyrique, parfois désabusé, elle est au fondement de la vie sur la terre, de la vie non seulement humaine, mais aussi animale, végétale, vie terrestre dont la beauté mérite d’être (re)découverte. C’est sur ce terrain essentiel, à la fois archaïque et moderne, que se fonde et se développe la poésie de Gabriel Dufay.
La géographie est au cœur de ce livre, à travers l’évocation d’un vaste réseau de villes et de pays. Le poème inaugural a été écrit à Valparaiso, face au Pacifique, comme si cet éloignement était nécessaire pour envisager et atteindre une nouvelle écriture poétique, plus libre, plus vaste que ce qu’on lit d’ordinaire sous l’appellation de « poésie ». « Nous sommes la liberté et l’ivresse de la vie / Nous ne sommes d’aucun pays en particulier, d’aucune nation au singulier », peut-on lire. Le vers est ici libre comme l’air, il ne se donne aucune limite, il semble vouloir se fondre à l’espace et épouser les mouvements du ciel et des vagues.
Plusieurs poèmes de Sauver la beauté constituent une expérience de déconditionnement, ils ne racontent pas de l’extérieur ou avec le recul du temps, ils sont cette expérience elle-même, à travers les mots. Il s’agit de s’effacer dans une réalité beaucoup plus grande que soi, infinie même. Après le « nous » du premier poème, l’auteur annonce à plusieurs reprises sa propre disparition (« je disparais ») entre des strophes plus rythmées, avec la répétition d’une même préposition et la présence de rimes croisées (« Dans les lames de parquet, dans les lames de fond / Dans les rets du temps, dans les fissures des murs / Dans les caprices du vent, dans les trous de serrure / Dans les silences qui sourdent, dans les notes de violons »). Cette disparition volontaire exprime autant le refus d’un monde voué à la guerre et à la folie des hommes que le désir d’un monde nouveau, plus juste et plus harmonieux. Une communauté poétique existe déjà, elle est composée d’auteurs vivants ou disparus, nommés au fil des pages avec parfois des citations de leur œuvre, communauté vouée à s’élargir, et idéalement, à englober l’humanité.
Cette volonté de sortir autant d’un moi devenu étouffant que d’une société sclérosée par la haine et la peur s’affirme encore dans les poèmes suivants où il s’agit de « larguer les amarres ». L’océan est l’espace géographique privilégié de ce livre, il semble même se confondre avec la page qui n’est pas blanche, mais toujours couverte de signes, oiseaux, vagues, nuages aux formes fascinantes parce ce qu’elles sont mouvantes et peuvent nous enseigner la fluidité, aussi dans l’écriture (« Voguer dans le creux des vagues et le vertige du ciel / Au sein de l’océan, sur l’écume des nuages / À la marge des mots, dans l’étrave, au grand large »). Pour dire ce mouvement d’ouverture au monde, l’auteur n’hésite pas à créer de nouveaux verbes, « s’océaner », « s’ensilencer », « s’encieler », verbes puissamment évocateurs en ce qu’ils expriment une volonté de s’ouvrir à un réel toujours fluide et infiniment mobile et de s’y dissoudre.
On peut se représenter ce monde ouvert à travers la multiplication des images et des verbes d’action appelant constamment à un dépassement d’une vie mortifère (« Embrasser le ciel partout où il survient / Tendre les bras vers les nuages et tenter de les saisir / (…) Descendre sur une terre jamais foulée »). Ces actions les plus diverses troublent le lecteur : sont-elles vécues, sont-elles rêvées ? La poésie peut et doit jouer sur les deux niveaux, celui d’une expérience réellement vécue, et celui d’un monde où toutes les actions possibles sont encore à venir et peuvent/doivent être invoquées. Le poème balance constamment entre ces deux dimensions. Ainsi, à la suite d’un appel au mouvement et à l’ouverture la plus large, surgissent quelques vers d’un poème quasiment autonome attaché au présent et à un lieu précis :
Le ciel est blanc
à peine mouvant
Quelques nuages strient mes pensées
et mes souvenirs épousent mes songes
jusqu’à ce qu’on ne puisse les différencier
Fictions peuplées de vérités et de mensonges
(« Fenêtres »)
Si le monde poétique invoqué de façon récurrente peut paraître utopique, des lieux bel et bien réels nous font vivre la poésie en acte, par une parole constamment ouverte au présent et à sa beauté. Je pense en particulier aux poèmes où c’est dans la ville de l’exil et d’un bonheur lointain, Valparaiso, que se réalisent en quelque sorte tous les rêves du poète.
On peut bien sûr faire l’expérience du monde sans écrire, mais l’écriture poétique permet d’habiter la terre avec plus d’intensité. L’auteur exprime d’ailleurs le désir d’être écrit par le monde plutôt que de l’écrire : « écris écris avec tes pas avec ton corps / ou plutôt laisse-toi laisse-toi écrire ». À un certain degré d’harmonie avec le monde, le langage n’est plus seulement création humaine, mais il est partout autour de nous, comme dans la mer dont « le langage silencieux nourrit la poésie », d’où l’émerveillement que peut éprouver le poète devant cette réalité. Ici, dans le poème intitulé « Mer veille », le jeu de mots n’est nullement gratuit, car il ouvre un espace où la mer parle à l’homme, lui révèle son rythme et son éclat, et provoque un é-mer-veillement. En d’autres endroits de Sauver la beauté, on observe ce phénomène où parole du monde et écriture poétique se mêlent et se confondent. C’est dans ce puissant mouvement auquel contribue fortement ce livre que la poésie, dépassant le nihilisme général, peut se réinventer.
Laurent Margantin
Gabriel Dufay, Sauver la beauté, préface de Yannick Haenel, L’Atelier contemporain, 2026, 129 pages.
En complément de cette note, la rédaction reprend deux extraits du livre publiés sur le site de l’Atelier contemporain
Sauver la beauté (extrait)
Et si vous ne voulez pas de nous, nous nous immergerons, nous nous innerverons insidieusement dans votre monde
Et nous réveillerons les passions dans les cœurs refroidis
Au moment où vous vous y attendrez le moins
Et les vieux mythes resurgiront et nos planètes reluiront
Comme un nouveau cosmos
Nos planètes qui ont pour nom Desnos, Fosse, Racine, Hölderlin Roud, Pizarnik, Baudelaire, Michaux, Hugo, Rimbaud, Campo, Zambrano, Machado, Vilariño, Char, Éluard, Ronsard, Cendors, Salinas, Neruda, Novalis, Nerval, Tsvetaïeva, Akhmatova, Novarina, Szymborska, Bachmann, Dickinson, Milton, Stefánsson, Maeterlinck, Rilke, Dante, Des Forêts, Valet, Pavese, Pessoa, Reverdy, Merini, Pasolini et tutti quanti
Notre univers est infini
Peau aime (extrait)
Et soudain la peau regorge de désirs
Et soudain le corps aspire à être bu
emporté noyé dans l’immanence Je marche dans la montagne
et les mots me viennent sans le vouloir, sans le savoir
Efflorescence du paysage que je traverse
Sauvage allégresse de ce qui aspire à l’oubli
Fin du jour esquissant
une nuit étincelante
une aube lumineuse
En proie à la mélancolie en accord avec les vertiges
je guette les métamorphoses
alors que l’histoire fait entendre sa marche de ruines
Et soudain, entre chien et loup
dans la cadence de mes pas
soudain tu es là
alors que je ne t’attendais pas
que je ne t’attendais plus
tu m’appelles
Ardent et sensuel
Poème