Ada Limón est une vraie découverte, remarquable et enthousiasmante, elle va et vient amoureusement avec le monde, et la nature.

Une chatte bicolore du quartier se promène le long de la clôture
et ça rend les chiens fous au petit matin.
plus ils aboient fort, plus leur vexation enfle,
et moins la chatte semble s’en soucier. Elle est derrière mes plate-bandes
surélevées maintenant, sans doute à la recherche de la famille de mulots
que j’ai choisi de laisser tranquillles, et pourquoi pas ? La chatte s’est mise
sur son trente et un pour cette intrusion, une tenue habillée
pour provoquer la race canine, mais le tollé général
me met mal à l’aise. C’est peut-être parce que je me fais
vieille. Mon problème : j’examine la question sous tous les angles et vois
tout ce qui pourrait mal tourner, donc je ne sais jamais quel parti prendre.
Sauver les souris, chasser la chatte, faire taire les chiens ? Laisser faire
la chatte ? Laisser faire les chiens ? Au lieu de cela,
je fais ce que je fais le mieux : rien. Je regarde la chatte
sauter dans un fossé de drainage, robe mouillée de rosée contre
les lis d’un jour et disparaître. Les chiens redeviennent silencieux
et les souris sont en sécurité au fond de leurs trous,
quant à moi, je me retrouve ici à attendre qu’il m’arrive quelque chose (Le visiteur, p.47)
… Regarde, nous ne sommes pas des trucs anodins.
Nous avons fait tout ce chemin, nous avons survécu à tant de choses. Que
se passerait-il si nous décidions de survivre davantage ? D’aimer davantage ?
Si nous nous levions avec nos synapses et notre chair et disions : Non. Non, aux marées montantes.
Si nous nous levions pour les nombreuses bouches muettes de la mer, de la terre ?
Que se passerait-il si nous nous servions de nos corps pour marchander
la sécurité des autres, la terre,
si nous options pour une nuit calme, si nous cessions d’avoir peur,
si nous lancions nos demandes vers le ciel, si nous nous faisions tellement grands
que les gens pourraient nous viser avec les flèches qu’ils forgent dans leur tête,
en sortant leurs poubelles à roulettes, après que tout ceci sera terminé ? (Étoiles mortes, p.57)
… En ce moment, trois serpents encerclent
notre maison. L’un est devant, l’autre près du foyer, et le dernier
près des plate-bandes surélevées de betteraves et de carottes. D’inoffensives
couleuvres rayées, petites, mais en constante expansion.
Je les surveille chaque jour, j’observe leurs yeux ronds
cligner sous le soleil qui les nourrit. Je leur ai donné des noms
pour que personne ne soit tenté de les tuer (une façon d’offrir
un peu de répit et de tendresse). Mais il m’arrive de les sentir
bouger en moi, les trois serpents qui sifflent –
ce qui ne peut pas être apprivoisé, ce qui se débarrasse de la citoyenneté,
ce qui trace sa propre signature avec son corps
dans la terre de son choix (Contre l’appartenance, p.135)
J’avais oublié combien
j’aimais planter des trucs, je lui lance
alors qu’il passe devant moi pour aller peindre
la cave. Je palisse les tomates sur un treillage
suivant une méthode qui porte le nom de
tissage floridien. Plus tard, nous tentons
de m’engrosser à nouveau. Nous le faisons
dans la chambre d’amis parce que c’est là
que notre sens de l’aventure nous a menés
durant une semaine de violence en Floride
et en France. Par la suite,
sous le soleil toujours mordant bien que descendant
inexorablement vers l’horizon, je vais jeter un coup d’oeil
sur les plantes dans le jardin, mes doigts
sentent le sexe et les tomates
grimpantes. Encore maintenant, je sais peu de choses
sur le bonheur. Je continue à m’inquiéter
et à nourrir une kyrielle de désirs, toujours plus,
mais certains jours j’arrive à comprendre l’intérêt
de planter quelque chose, même si
c’est juste pour dire que ça me tenait assez à coeur » (Tenter, p.27)
Cela fait presque quinze ans que nous nous connaissons, mon ami
aux yeux clairs de cénote. J’ai confiance en lui. Il se penche,
me dit que ce qui est vraiment miraculeux, plus encore que le mariage, ce qui te mène
à croire qu’un dieu existe peut-être, c’est la conception d’un enfant.
Il me fixe, mais je ne suis plus là. Je ne lui dis pas
que nous avons essayé longtemps, été tristes, été heureux,
qu’il se peut que la seule chose que je sois capable de faire
c’est l’amour et peut-être de l’art. Je veux lui dire que cela est suffisant. N’est-ce pas ?
N’est-ce pas que l’amour qui n’aboutit pas à une semence, à un corps dépendant,
à un autre animal qu’on allaite est encore de l’amour ? N’est-ce pas surnaturel ? Que ton dieu aille au diable. Il
me montre une photo de son enfant et je plie et déplie
ma serviette. Il insiste sur le fait que son enfant est fabuleux. Je me commande
un verre parce que j’en suis capable. (Et peut-être parce que lui ne l’est pas.) Il s’enfonce
dans son siège. Je sirote longuement ma boisson et le regarde droit dans les yeux.
Je veux qu’il se rendre compte de ce qu’il a dit, de la détresse et du vide qu’une femme
peut ressentir, du fait qu’il a de la chance que ce soit à moi qu’il ait dit ça car
une autre que moi l’aurait descendu … (Maîtriser, p.153)
« Après que ton père s’est perdu pour la troisième fois,
tu te fâches car il refuse de répondre au téléphone.
Dans un sens, j’aimerais qu’il reste perdu. Mon dieu, où est passée ma bienveillance ?
Il verse des céréales et du lait dans un bol et laisse le réfrigérateur ouvert.
Il t’appelle patron et moi il m’appelle mère. Oui, mère, il dit et roule
des yeux quand je lui dis de manger quelque chose, de nettoyer derrière lui.
Aurais-je plus de patience avec un enfant ? Préfèrerais-je la petitesse
d’une vie à la disparition de l’esprit ? Oui. » (Perdre, p.189)
… J’ai perdu Dieu il y a longtemps.
Et je ne veux pas prier, mais je peux m’imaginer
les plantes s’enfonçant profondément dans le sol,
désirant vivre, alors je m’allonge parmi elles,
dans mon débardeur rose déchiré, sale et trempé
de sueur, au milieu de nécrophores et de terre
que l’on a tournée et retournée comme un problème
dans la tête » (Le nécrophore, p.67)
Trois simples remarques, après lecture. D’abord, le génie poétique de cette auteure exalte et apaise en même temps, car il met à sa disposition l’image (spatio-picturale) parfaite pour exprimer l’affect, l’état vécu, c’est-à-dire un « ressenti » par principe brut (sans nuancier ni détails) et immersif (sans recul ni support). Par exemple, un état anxieux est mieux lisible ainsi ré-écrit (p.49) : « messages sans réponse comme des fantômes dans la gorge ». De même, une persévérance affolée est ainsi rendue (p.55) : « Je suis un antre d’araignées ces jours-ci : un nid de tentatives (a nest of trying) ». Une foudroyante complicité (p.151) : « Je me souviens que nous avons éclaté de rire/ quand nos regards se sont croisés. Ce qui avait éclos entre/ nous n’était pas une chose fragile à dorloter, à cajoler/ de la voix. C’était né complètement formé, prêt à courir ». Parfois même deux mots suffisent (« temps corporel », bodied time, p.115) pour marquer que vivre, c’est devoir ré-imprimer ses feuillets de présence pour produire de quoi durer, ou, inversement, de deux mots (sa « silhouette incurvée », curving figure, p.97), la poète tire parti d’une cruelle et chronique déformation vertébrale à la Frida Kahlo :
« Debout devant le Mississipi boueux en crue,
juste après que l’urgentiste a dit : Bon,
parfois c’est la merde, je suis à nouveau tombée
amoureuse de La Nouvelle-Orléans. Des antidouleurs tournoyaient
au fond du sac à main avec une formule magique, pour plus tard. J’ai mis
du temps à l’admettre, mais je lutte furieusement
contre mon corps, une scoliose de trente-cinq degrés,
le vertige qui va et vient comme un vilain de DC Comics
que personne n’arrive à tuer. La douleur invisible est à la fois
une bénédiction et une malédiction. Vous avez toujours l’air si heureuse,
m’a dit un inconnu un jour alors que je lui montrais mon meilleur
profil
en souriant … » (p.91, Wonder Woman)
Dans ses rêves, pourtant spectaculaires, Ada Limón constate un sublime qu’elle ne contribue pas à construire, ou dont elle ne s’arroge pas initiative. Elle s’y tient sur la seule défensive (ratissant dérisoirement une terre que menace une éruption de lave, p.59), ou y laisse agir des comparses (c’est un inconnu, et non elle, qui vient désentraver un corbeau aux serres prises dans des ronces, p.45) ou encore, au mieux, propose passive alliance à tous les éclopés et bouc-émissaires de complaisance que sa peur y sème (comme cet être, alternativement chien et bébé humain, qu’elle aide à se baigner dans des thermes d’eau noire, prête à s’y noyer avec lui si besoin est, p.19), mais l’irréel ne sait passer à l’offensive en elle que dans le travail poétique, qui, seul (au contraire de l’activité onirique) permet l’attention même à ce qu’on se représente et la prise d’appui sur l’obstacle rencontré. Aucune pure et simple rêveuse ne pourrait, en effet, s’imaginer ce qu’elle donnerait à l’âge de tel ou tel autre (p.103), fouetter – ou même seulement vexer – ses propres fantômes, ou ne préférer le drapeau de son pays (p.119) que lorsque celui-ci est en berne, ou qu’il soutient un vaincu, ou qu’il sait lui-même déchiffrer et estimer les drapeaux blancs qu’on lève devant lui, ou qu’il incite à aider ceux qui en ont davantage besoin qu’elle. La poète pense et sait ainsi, non fuir ou défaire la mort, mais méditer « ce qu’on nous a appris à faire avec elle » (p.37). Partout, sa poésie sait, d’une phrase, synthétiser le bruit réel du monde, comme :
« Le quartier résonne de tondeuses à gazon, de chiens
fous et de gens qui réparent ce que l’hiver a ruiné« .
ou la consistance réelle de soi, comme, dans ce passage quasi-éponyme du livre (p.37) :
« Et si, au lieu de porter
un enfant, j’étais destinée à porter le chagrin ? »
(What if, instead of carrying
a child, I am supposed to carry grief ?)
Elle sait arrimer l’un à l’autre le bon sens (qu’elle a naturellement partageur) et le mystère (le plus offrant), dans des aperçus qui font mouche, des énigmes somptueusement logiques, éclairant d’un seul faisceau l’illusion et le fait, comme cette naïve (et malicieuse) question : comment ne pas suspecter, au passage du magicien veuf, un tour de passe-passe aussi dans l’ultime disparition de sa partenaire (p.171) ? Comment ne pas voir dans la croissance en une seule nuit d’un tapis de pissenlits la nette prescience que peu de tondeuses à gazon sont noctambules (p.43) ? Comment ne pas voir dans une laisse de chien une folie parant à plus grande folie encore (p.21) :
» … m’émerveiller devant la chienne qui court tout droit
vers les camionnettes qui foncent
sur la route, parce qu’elle croit les aimer,
parce qu’elle est sûre et certaine que ces grosses choses
rugissantes lui donneront de l’amour en retour, son petit corps doux
tremblant du désir de partager son foutu enthousiasme,
jusqu’à ce que je tire d’un coup sec sur la laisse pour la sauver car
je veux qu’elle survive pour toujours. Ne meurs pas, je dis,
et nous décidons de marcher encore un peu …«
Comment, enfin, ne pas discerner dans nos exténuants et grotesques désirs de plaire la brouillonne supplique qu’on nous laisse un peu durer (chaque conatus faisant l’article auprès des autres de la salade de son utile pérennité) :
« chaque bouchée est une arme banale que nous forgeons
contre le rétrécissement des bouches » (p.25)
On l’a dit : partout, son chant pense. Elle ne dit par exemple pas : le choix de la crémation est une fantasmatique foutaise ; elle se contente de remarquer que celui qui « part en cendres » est « dispersé dans l’éther sans même un signal de fumée » (p.69). C’est donc là un message que plus personne ne lance, et qui n’apprendra rien. Ne va donc pas croire dire quelque chose en optant pour l’urne etc. Réellement cette poésie est extraordinaire : géniaux sont les hommages ici rendus à l’épiderme accidentellement brûlé de sa mère (qui dissuadera souverainement sa fille, plus tard, de se tatouer, La vraie raison, p.93), là à l’imagination perdue de son père (p.189 et 193), là encore au « pelage épaissi par la boue saisonnière » de sa jument (p.149), et bouleversante est sa rencontre de cinq animaux morts (un raton laveur, un coyote, trois cerfs) en se rendant le jour même (vainement) au centre de fertilité ! (p.33). Se distinguant sans mal de moins discrets confrères qui n’ont qu’eux (c’est-à-dire rien dont démordre) à dire, le chant de cette poète, lui, veut bien risquer d’être contredit en se laissant juger sur le monde partageablement inspiré qu’il ouvre. Tout le livre est fort, net et limpide (un copain angliciste confirme l’impression d’une traduction remarquable), et l’élection en 2022 de l’auteure comme 24eme poète officielle des États-Unis montre que tout n’y est peut-être pas perdu.
Ada Limón dit quelque part sa haute estime des arbres ainsi : « Leur force réside dans leur immobilité, c’est donc à nous/ de nous déplacer vers eux » (p.111). On pourrait pareillement dire que son génie, sans trêve, part s’agiter partout où il sait durer. À nous donc de courir aux merveilleuses occasions de nous tenir en lui.
« Une touche de couleur sur l’arbre qui se meurt,
un train de marchandises filant à toute vitesse, et là,
c’est moi, debout dans l’herbe qui hiberne,
en train de regarder le chien se méfier des feuilles
froides. Vue de loin, je ne suis pas très large,
pas plus qu’un poteau de clôture, qu’une haie de houx » (Porter, p.149)
Vue de loin peut-être ; mais de près, son âme est la vastitude même.
Marc Wetzel
Ada Limón – Porter (The Carrying) – traduit de l’anglais (États-Unis) par Sabine Huynh, Globe, édition bilingue, 2025, 208 pages, 21€