Anne Malaprade explore ces « Essi et copeaux », série d’hypothèses qui retournent la parole et le langage sur eux-mêmes.
Fernand Deligny a vécu toute sa vie auprès d’êtres humains sans parole. Je me souviens du générique d’une émission que je regardais, enfant, qui s’appelait Histoire sans paroles. Cela faisait du bien d’oublier, un temps, le verbe, pour se tourner vers les images et la musique. C’était reposant, les conflits paraissaient lointains et absurdes. On était, dans un moment suspendu, avec les marionnettes, les silhouettes découpées, la musique, et l’ensemble formait un paysage vivant, agité, aventureux.
Fernand Deligny a, toute sa vie, écrit des paroles, des romans, des notes et des remarques qu’il a montés dans un jeu constant sur les polices, les caractères, les signes. Écrire tracer dessiner sur la page, comme pour faire écho aux lignes d’erre que les enfants et adultes autistes inventaient et reproduisaient sur le territoire qu’ils occupaient avec des éducateurs plus ou moins silencieux. Ses dessins, des silhouettes de vagabonds, des enfants et des adolescents en bande, des êtres « arriérés, caractériels, déficients, délinquants, en danger moral, retardés,vagabonds, etc., etc., etc. » me parlent silencieusement, griffent mes certitudes, me racontent qu’il faut parfois ne rien avoir à faire avec le temps et la raison. La langue dans la bouche, l’organe, est-elle destinée aux mots ou à la salive ?
Pour Deligny, les questions fondamentales sont les suivantes : comment vivre avec des humains qui n’ont pas accès à la parole ? Comment concevoir une parole qui ne soit pas une possession, une victoire ou une force, une maîtrise de l’autre ? Comment agir, avancer, accomplir dans la vacance du langage ? Sans parole on ne ment pas, on est difficilement domestiqué, or l’humain d’être existe avant l’homme. Contre les philosophes et les médecins, les psychanalystes et les professeurs qui définissent l’homme comme sujet parlant et communiquant, Deligny, certes, reconnaît comme essentielle la sortie du silence qui caractérise la plupart d’entre nous, mais il souligne la nécessité de savoir encore vivre avec et dans ce silence. La parole, on y croit, et cette croyance est la matrice de toutes nos autres croyances. Le langage parle et se parle. Et pourtant, cette réalité n’est pas toute la réalité, et il faut bien faire avec et faire pour tous ceux qui lui préfèrent l’image, ceux qui en restent à l’image, par incapacité, maladie, refus, selon en tout cas une histoire à laquelle nous n’avons le plus souvent pas accès. Ignorer le signe et le langage, avoir trois doigts plutôt que cinq, refuser le détour des mots, accepter l’animal qui est en nous et l’animal que nous sommes, se défarcir du verbe, observer le lichen qui nous détermine, devenir trilobite, respirer alors que les autres croient qu’on se tait : voici quelques-uns des déplacements possibles que Deligny évoque dans cet ouvrage. Pas un essai, donc, mais, un essi, soit une série d’hypothèses (et si…) qui retournent la parole et le langage sur eux-mêmes. Pas un meuble ni un objet fini, donc, mais des restes (les copeaux) qui marquent la réalité d’un travail qui n’a jamais cessé de bricoler son destin et son sens.
Anne Malaprade
Fernand Deligny, Essi & Copeaux, derniers écrits et aphorismes, Le mot et le reste, 2024, 350 p., 24 euros.