Par l’histoire sociale des liens familiaux, Étienne Anheim renouvelle notre lecture de Pétrarque et éclaire la naissance de l’écrivain moderne.

« Pétrarque
est de nouveau
en vue. »
Paul Celan
Nous croyons tout connaître de Francesco Petrarca (1304-1374) : cofondateur (avec Dante et Boccace) de la littérature italienne ; « père de l’humanisme » ; auteur de la plus volumineuse correspondance médiévale à nous être parvenue ; législateur du sonnet ; philosophe moral ; promoteur des notions actuelles de paysage voire d’alpinisme par ses escapades au mont Ventoux ; arpenteur infatigable des bibliothèques d’Europe sur la piste des manuscrits oubliés des grands auteurs antiques ; créateur de la nouvelle poésie lyrique et égotiste. Nous lui devons tout… jusqu’au verbe pétrarquiser : « imiter Pétrarque » ; à savoir pour l’essentiel amoureusement se lamenter, douloureusement se délecter d’un idéal inaccessible. En un mot : vivre – ressentir – espérer. Être humain. Comme Monsieur Jourdain de la prose, nous faisons sans conscience du Pétrarque tous les jours ; nous faisons du Pétrarque avant même de savoir que Pétrarque fut un jour. Nous sommes Pétrarque. Pétrarque a tant contribué à forger notre conception de la littérature que nous continuons de lui rendre hommage en nous félicitant de ce qui ne nous vient pas de lui.
Pétrarque. Portrait de famille, paru au printemps dernier aux Éditions de Minuit sous la plume du médiéviste Étienne Anheim, vient heureusement nous rappeler qu’il nous reste encore beaucoup à explorer. Autant le dire d’emblée, il s’agit d’un ouvrage passionnant qui fait pour Pétrarque et la théorie de la littérature ceteris paribus– microhistoire économico-politique ou anthropologie de la parenté – ce que Carlo Ginzburg avait fait il y a plus de quarante ans pour le peintre Piero della Francesca et l’histoire de l’art dans Enquête sur Piero della Francesca. De même que l’analyse minutieuse des réseaux de commanditaires et des milieux géopolitiques avait permis à l’historien italien de résoudre des énigmes iconologiques qu’une approche esthétique et stylistique avait échoué à traiter, de même Anheim entend renouveler notre vision de Pétrarque en substituant à l’étude purement littéraire et textuelle une prospection par l’histoire sociale qui nous permet non seulement de « comprendre concrètement ce qu’est un groupe familial au sein des élites de l’Europe méditerranéenne du xive siècle » (p. 260), mais surtout d’entrer dans la fabrique contextuelle d’un écrivain en rapportant toujours la puissance subjectivante de la littérature à une « construction historique déterminée » (p. 265). Un texte littéraire n’est pas une chose ; c’est une relation.
C’est au fond l’écrivain moderne que façonna Pétrarque entre notre Vaucluse et les collines Euganéennes. Si les destins de Dante et de Pétrarque ne cessèrent pas d’être liés, on se souvient aussi de la manière dont Leopardi les sépara (peut-être exagérément) : au premier, les réalités supralunaires et souterraines du Ciel et de l’Enfer ; au second, les occupations terrestres et de l’âme humaine. En tout état de cause, c’est bien dans la matérialité même de notre ici-bas qu’il faut chercher ce qui permit à Pétrarque de faire basculer l’écriture des textes du monde des clercs et des universités, qui était alors le sien, au « monde de la littérature » (p. 27), autonome et privé, tel que nous le pratiquons depuis. Cette matérialité, Pétrarque. Portrait de famille l’identifie dans les rapports unissant notre poète à ses « familiers » : ses ascendants (grand-père paternel, père et mère), ses amis, son grand amour, ses descendants (fils et petit-fils).
Au mitan de sa vie, commence par rappeler Anheim, Pétrarque est extrêmement célèbre, quand même il n’a alors que fort peu publié. Deux incidents vont corriger cet état des choses – dont témoigne la correspondance dans laquelle se jette le poète sur le modèle de celle entre Cicéron et Atticus (redécouverte par lui en 1345), inaugurant ainsi « les fragments d’une autobiographie introspective » (p. 13). Le premier de ces événements est l’épidémie de peste noire de 1348. Dans une lettre adressée au musicien Louis Sanctus de Beringen, Pétrarque, voyant s’accumuler les cadavres autour de lui, dont celui de sa muse Laure de Sade, décide depuis l’autre côté de la mort de trier, regrouper, agencer les multiples notes et vers qu’il rédigea tout au long de sa vie. Mais ce travail n’est-il encore adressé qu’à la compagnie restreinte de ses intimes. Il faut attendre une autre épidémie de grande peste, en 1361, celle-là même qui emportera l’ami Louis et son propre fils Giovanni, pour que Pétrarque commence à mettre plus en forme une œuvre, traités, poèmes, lettres, qui toujours restera en cours et changeante jusqu’à son trépas – à l’instar de sa généalogie ou du cours de son existence sans cesse modifiés et remaniés par l’écriture –, et dont la trame se confond avec des « histoires de famille » (p. 19). Ce n’est qu’à plus de soixante ans que Pétrarque considère une récriture partielle de ses échanges épistolaires comme pouvant constituer un ouvrage achevé (là où nous tenons la correspondance d’un écrivain seulement comme un paratexte : ici le concept d’œuvre trouve son origine dans son cœur même), tandis que ni le Canzoniere ni L’Afrique, vingt fois remis sur le métier, ne seront portés à la connaissance du public de son vivant. Jamais le corpus pétrarquien n’a revêtu pour lui la forme close avec laquelle l’a admiré la postérité.
Dante est le poète de la fin d’une époque. De lui, nous ignorons presque tout à partir de son exil et son écriture autographe ne nous est pas connue. Que savons-nous d’Homère, de Tibulle, de Béroul ? Il en va tout à fait à l’opposé pour Pétrarque, dont nous pouvons même étudier l’évolution graphique de l’écriture et qui inaugure la série « biographique » à laquelle nous appartenons toujours. Appréhender au mieux son œuvre, c’est a contrario devoir s’intéresser à une famille organisée autour d’un individu particulier. La famille de Pétrarque est composée de parents, bien entendu, mais aussi d’amis, d’amours platoniques, de relations intellectuelles, de la « communauté des disparus » (p. 261), et parfois plus de certains amis que de certains parents – sans relation radicale à l’œuvre. « Élective » (p. 20), Anheim montre combien celle-ci est constamment réinventée par son centre de gravitation comme une sphère d’appartenance élargie tressant un entrelacs orbital de complicités et d’affinités à un moment où, en Europe, se répand l’idée qui « a conduit des marchands et des notaires urbains à considérer que leur rôle de père de famille impliquait de tenir des livres de mémoire de leur lignée » (p. 22) – ou libri rationum. À partir de Pétrarque, « les producteurs de textes littéraires […] sont également des fils, des petits-fils, des frères, des pères, des filleuls et des parrains, des oncles, des neveux et des cousins, des amis et des amants, parfois des maris et des gendres » (p. 27). Ce propos ne revient pas à soutenir que Pétrarque serait le premier écrivain à avoir été père ou cadet, et ainsi de suite, ce qui n’aurait aucun sens, mais qu’il est le premier à l’avoir mis en scène et à en avoir fait le ressort même de la création littéraire. C’est cette innovation qu’explore Pétrarque. Portrait de famille au carrefour foucaldien de la sociologie historique et de « l’archéologie du discours littéraire » (p. 23). Il faut faire le portrait de l’entourage lettré – à savoir littéralement mis en lettres – de Pétrarque, illusionniste et trompeur comme l’est tout portrait, comme l’est aussi à la source l’entreprise pétrarquienne de reconstitution mémorielle largement corrigée par des « fantasmes rétrospectifs » (p. 56) passés au prisme matériel des co-naissances et fictionnel des reconnaissances, pour concevoir à quel point son œuvre littéraire est pro-traite (extraite) de la fréquentation, réelle, imaginaire ou symbolique, de cet entourage.
En résumé : toute parenté (cognatio), qu’elle soit charnelle ou spirituelle, est une cognition. Ainsi du père – Pietro di Parenzo, dit Petracco (le « petit Pierre ») –, notaire guelfe blanc au service de grands hommes d’affaires dont le poète passe sous silence la réussite financière, préférant en donner l’image d’un « double de Dante » (p. 55) ayant sacrifié son talent personnel d’écrivain pour le bien des siens, mais qui aurait néanmoins communiqué à son plus jeune fils son amour pour Cicéron … tout en l’en détournant violemment au moment d’entamer des études de droit civil (dans un autodafé stupéfiant sorti d’un catalogue de légendier). Petracco est désigné par François comme celui qui lui a permis de devenir « Petrarca », dans un temps où les patronymes commençaient juste à devenir héréditaires et à se fixer et où l’on différenciait encore les individus par leur surnom, en manifestant « par ce nom d’auteur le rêve d’être le fils de ses propres œuvres » (p. 67) et en se présentant comme issu d’« une lignée dans lequel il refuse de s’inscrire en termes de profession, de statut et de localisation spatiale mais dont il réinvestit les ressources économiques, les réseaux sociaux et les compétences scripturaires dans la construction de son œuvre et de sa figure d’écrivain » (p. 61). Ainsi de Laure, seulement observée de loin, choisie parce qu’elle entre dans un système de représentations où elle se voit assimilée au nouvel « amour de la gloire » – laurea, le laurier – en lieu et place « du jeu de la Dame, du seigneur et de Dieu, qui était au cœur de l’idéologie féodale et ecclésiale » (p. 180) : comme pour ses prestigieux prédécesseurs latins, la femme n’est rien d’autre pour Pétrarque que l’écriture poétique elle-même. Et ainsi de suite. Aux lecteurs de se plonger dans les analyses très généreuses de ce livre, impossibles à détailler ici.
Dans L’auteur de Borges, un homme dessine le monde. Après des années passées à reproduire toutes sortes d’animaux, de villes, d’objets, des plus proches au plus lointains, il finit par se rendre compte qu’il n’a fait que peindre son propre visage. Si tous deux sont des dispositifs d’illusions, le miroir borgésien n’est pas le théâtre pétrarquien. Le Pétrarque d’Anheim entreprend d’écrire son propre visage et le fixe d’années en années tel qu’il se manifeste au contact de ses proches, en resserrant au plus près tous les cercles concentriques. À la fin, il n’est pas en mesure d’apercevoir qu’il n’a rien décrit d’autre que nous-mêmes. Les enfants de la renaissance.
Etienne Vaunac
Étienne Anheim, Pétrarque. Portrait de famille, Éditions de Minuit, 2026, 287 p., 23 €