Dans humus, Marthe-Samya Dahech explore une poésie de la métamorphose, où forêt, page et corps nourrissent une énigmatique quête intérieure.

« Évidence du cadavre. Percevoir la surdité du mystère. Que me veux-tu ? Je ne comprends pas la question. Mais qui la pose ? Jour de couleurs. Les feuilles tourbillonnent. La porte se fixe à hauteur de cimes. La page emprunte un tunnel dérobé. Recouvrir l’humus de feuilles et d’humanité. Le sol imprime mon image. La forêt me met à nu. Faire apparaître ce que l’on cache à la face de l’altérité. Moudre les pommes de pin à coups de poignet. Humilité dans les tendons. Succédané de café froid. Altérer la cause du réel. Revêtir la peur de disparaître. La prière est un masque brodé » (p. 31)
C’est, comme on vient de lire, une première œuvre étonnamment unie, au style caractéristique, au ton fidèlement haché et sobre. La composition de l’ouvrage : deux fois dix-sept petites proses, séparées par un logique -et aussi peu provocant que le reste- : « La chaise est vide au milieu du ruisseau », entracte de huit mots. La formulation est obstinément homogène : en quarante pages, pas un « parce que », pas un « donc », pas un « assez », pas un « ainsi », un seul « mais » (ci-dessus), pas une disjonction, pas un point d’exclamation, pas un conditionnel, pas un imparfait, et, bien sûr, zéro guillemets, parenthèses, tirets ou crochets. Tout vient au pur présent. Deux verbes au futur à signaler, en tout et pour tout, mais pour un avenir dubitatif (« Qui sera présent pour l’accueillir ? ») ou déceptif (« Qu’importe ce qui se passera demain »).
L’indicatif est si prégnant qu’il n’a pas même besoin de prescrire (une consigne de soi à soi force partout son passage) : « La page termine mes phrases », « Les éléments sont ma fortune », « Je m’endors entre les mains qui sont en moi », « J’adopte la position de l’adversaire ». Même les concessions, les réductions à quia, sont directes, offensives, impérieuses : « Le chasseur est une proie comme une autre », « Le corps est un animal à part entière », « Le don est possible si l’on décide de lancer le dé » etc. Et l’infinitif substantivé est le roi (non tyrannique, plutôt souriant, mais intraitable) du livre : « Devenir épaisseur ou bien poussière », « Concéder aux bords la place du centre », « Interroger la forme par transparence », « Asperger de miel le substrat gelé », « Emprunter l’obscurité à la terre » … On a rarement rencontré gymnastique plus spirituelle (ou vœux plus physiologiques). Mais alors, se dit le lecteur, que se propose-t-on ici ? Pour vivre quoi écrit-on cela ?
On ne cesse, en tout cas, d’y avancer (même quand on recule ou rétrograde, c’est sans se retourner ni ralentir. On semble vouloir précéder son impatience même !), de se découvrir aussi. D’hésiter encore et toujours. Or le titre « humus » renvoie aux opposés : l’immobilité, l’opacité, la persévérance de la terre organique. Mais l’auteure, qui se décrit en acte une petite cinquantaine de fois, loin d’être une effrénée, a surtout des gestes de stagnation, de surprise, d’ironique démission (« je me toise de bas en haut », p. 44 !), oui, des gestes qui se moquent d’eux-mêmes (« j’attrape la lune à mains nues »), ou de nous (« je compose un bouquet de ronces »), ou d’elle-même (« je suis une marionnette articulée »). Cette monomane hyperactive nous dresse plutôt portrait d’un kaléidoscopique piétinement. On n’y cesse d’avorter, de se débattre, de se faire à soi-même faux bond, de remettre la raison de marcher au pas suivant. Bien sûr, on profite de cette sorte de sprint purgatoriel pour penser, pour s’affûter l’âme, pour spéculativement affiner l’échec en cours. On ne dit pas ici « audace » ou « hardiesse », on écrit : « mot inconnu à l’oreille de la crainte » ; on ne dit pas « prévention », on écrit : « Le remède attend la plaie » ; on ne dit pas « deuil » ou « consolation », on écrit : « Hommage à la disparition de la photo encadrée ». On crie à sa ferveur même d’avoir à mieux se tenir (« La prière est un masque brodé » !). On joue avec l’insaisissable en prétendant (malicieusement) « agir à l’insu de l’inconnu ». D’où la question revient : que se veut à elle-même, réellement, cette fantaisie supérieure, et qui ou quoi, par défaut, entend-elle servir ? Lisons à nouveau :
« La lumière a éteint l’origine du monde. J’observe la noirceur de mes mains. Pierre, humus, fougères. Tout va plus loin. Je plie la page, froisse l’angoisse de la plénitude. Une flamme. Un feu qui devient un mur. La légèreté devient épaisseur. Statique est la peur. Plus rien ne se fait attendre. Le feu brûle les mots passés. Forêt obscure. Forêt dévastée. Forêt lumineuse. Forêt consumée. Forêt rachetée. Forêt, rien qu’une forêt. Propagation par les racines. L’essence est un choix qui se meut. Le sapin confère à la destruction un temps imparti. Je dérobe une sortie imminente. Piocher dans l’électricité la densité du calme » (p. 22).
Perplexe (mais ravi de l’être !), je vois trois minces remarques à faire. D’abord, le titre : l’humus. Qui est la terre dans laquelle des vivants souterrains (microbes, champignons, vers) décomposent (et reminéralisent) les déchets de vivants de surface (bienvenue aux litières !), en nutriments (et retenue d’eau) dont bénéficieront les générations végétales suivantes. Le sol où la vie se recycle elle-même. Or la poésie est une libre terre de mots, un sol de paroles livrées à leurs métamorphoses, dont la fertilité tient, analogiquement, à une sorte de décomposition et réorganisation du sens. Bel abri de psychodiversité, que ce bavard (et articulé !) sol où l’esprit se recycle lui-même. Langage et pensée s’y entre-conditionnent et relancent donc l’un l’autre, comme font, hors d’eux, matière organique et organismes matériels : l’esprit poète réincorpore autrement dans le langage les éléments qu’il y prélevait, et le lecteur à son tour … etc. Cet humus verbo-mental est logiquement opaque, sale et compact, mais, comme l’autre, dynamique, secret et souple : leur pourrissoir est prométhéen. Autre remarque : cet humus est proche aussi d’humilité, d’humour et … d’humanité, par l’humeur (cette tendance fluide des êtres, cette disposition ductile qui – gaie, irritée ou sombre – guide dans les changements, sait nous faire persister en eux). L’humilité qui recycle en dignité de présence la reptation de conduite ; l’humour qui recycle l’advenue insolite ou absurde en détachement compréhensif ; l’humanité qui écrit, qui met en page ce que rien ne lui dit pourtant, qui rend ventriloque le silence même du monde (p. 19 : « la page observe le silence »), qui recycle indéfiniment la page nativement blanche de son mode d’emploi de la vie. Admirables passages où l’auteure évoque ainsi le pouvoir d’« inscrire sur la page ce qui a été nourri au cœur des événements passés », incite à « arroser la page afin de la rendre perméable aux intrusions » (p. 40), l’exclusivement humaine « page » qui (p. 41) sait « absorber la forêt » (sauvage par principe, pourtant, invivable, seul paysage aussi obscur et impénétrable que son sol ! mais site aussi où vies émergée et souterraine se rendent les plus parfaits et autonomes services). « Page projetée sur mon visage », écrit l’auteure, qui, bien que disant inlassablement « je », n’en dira pas plus sur sa physionomie ! Page : stable et concluante colonne de pensée à l’abri dans nos regards, dépense bien rangée de signes devenant en chacun recette portative de sens. Enfin, où veut donc en venir la si hermétique et épuisante intelligence de l’auteure ? Car seule la nue intelligence peut « regarder ce qui est autre nouer le tapis du vivant », peut « s’essayer à donner de l’immédiateté à son soupir », caractériser une « essence » forestière comme « un choix qui se meut », estimer que « la confiance pousse dans les ronces » ou voir dans la paix « une poche trouée ». Et quelle autre intelligence que la divine pourrait, comme le dit extraordinairement l’extrait initial, « altérer la cause du réel » ? « Donner la vie en tendant une main à la mort » (p. 39), est-ce performance seulement humique ou déjà christique ? Si finaudement hardie Marthe-Samya, dont le mystère veut sa suite !
Marc Wetzel
Marthe-Samya Dahech, humus, éditions [eklyz], 48 pages, octobre 2026, 12 €