Eric Sautou, “Histoires qui n’ont pas pu”, lu par Isabelle Baladine Howald


Isabelle Baladine Howald introduit le lecteur, avec toute la délicatesse requise, dans le monde fragile et très attachant d’Eric Sautou.


 

Eric Sautou, Histoires qui n’ont pas pu, Faï fioc, 2024, 86 p, 12 €


Un rien de personne


Eric Sautou écrit une poésie qui me touche infiniment, à peine posée sur un bord s’il y a un bord – parfois il n’y en a même pas – , emportée par un rien de flocon ou d’écume, essayant de dire sans arriver à finir, avec une fragilité telle qu’on redoute qu’il n’y ait rien à la page suivante…
Histoires qui n’ont pas pu, qui paraissent chez Faï fioc n’échappent pas à ce ténu qu’on lit chez Eric Sautou dans ses différents livres chez cet éditeur, ainsi que chez Unes ou Flammarion. Ce sont des ébauches d’un qui tient à peine debout ou même pas assis, un ancien enfant peut-être, a-t-il existé, toujours à la lisière de la nuit, silencieux, toujours renouant avec la mémoire intérieure, comme dans le poème La mer et moi : « Je l’ai toujours connue.//Quand je l’ai vue pour la première fois, j’ai pensé : « ah te revoilà ! » (p 11), parlant avec des gens qui ne parlent pas ou qui marmonnent. Il y a du Beckett chez les êtres d’Eric Sautou, êtres qui chez lui peuvent être un papillon ou à l’intérieur d’un œuf. « Qui es-tu ? » , « pourquoi moi ? » mais il n’y a jamais de réponse, juste quelques affaires d’enfant qui traînent ou le sentiment d’être poisson, ou « parfois je suis Valentine, parfois je suis Léonie, le plus souvent je ne suis rien » (p 69).
Là où est l’autre, peut-être une chance d’être soi-même, ainsi dans ces très beaux vers « Où es-tu ma bête ?//là où tu es, me répondit-elle. Je suis là. » (p 20). Je suis là, c’est-à-dire ici, où tu es, près de toi (on entend aussi : ne t’inquiète pas, je suis là), presque toi, parfois toi.
Quelques noms à consonance orientale apparaissent, une maison où il n’y a plus personne rappelant d’autres livres, des enfants au bord de la disparition d’eux-mêmes permettent aux poèmes de tenter de se poser. « Les enfants n’existent pas » dit Eric Sautou en quatrième de couverture, c’est mon point d’interrogation, ne sont-ce pas plutôt les adultes qui n’existent pas, prenant de faux airs dans un corps qui souvent ne va avec rien dans leur tête ?
Ce Je à peine osé, à peine existant, presque sans couleurs témoigne d’une obstination qui tout en étant très douce n’en est pas moins très profonde. De temps en temps il y a un Tu dont on ne sait pas toujours s’il est un double ou vraiment un autre.
On entend ce je encore incomplet d’un enfant, oui peut-être juste son imagination, eux seuls en effet ne s’étonnent pas de se sentir poisson. Petite joie à peine surprise.

« Pour ne pas finir » dirait encore Beckett, à la différence qu’il ajoute « et autres foirâdes » alors qu’Éric Sautou se tient juste au bord de ne pas finir. Avec infiniment de grâce, d’abandon et de courage.

Isabelle Baladine Howald

Eric Sautou, Histoires qui n’ont pas pu, Faï fioc, 2024, 86 p, 12 €



Nous ne sommes pas venus au monde



Oui, j’avais finalement bel et bien disparu

On ne retrouve ce soir-là que mon petit sweat polaire et ma chemise blanche à col cassé.

Le lendemain ce furent mes sandalettes et le surlendemain ma drôle de casquette de jockey.


De l’autre côté du jour, la lumière du jour s’éteignit.

Me voilà enfin réuni, pensais-je. » (p 53)


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Le poisson à la nage



Lorsque ce matin-là je m’éveillai poisson, je n’en fis pas toute une histoire.


Poisson j’étais, va pour poisson ! 
» (p 55)