Entretien fantôme autour de « Une disposition primitive » de Claude Royet-Journoud, par Anne Malaprade. [L’Hantologie]


Anne Malaprade a rêvé, imaginé, composé cet entretien fantôme avec Claude Royet-Journoud autour du livre « Une disposition primitive »


 

Entretien fantôme avec un Livre dont l’auteur est très loin. Discussion intérieure avec un auteur dont le Livre s’éloigne. Vos silences sont les miroirs de mes questions.

Je lis, j’entends le silence, je relis, je relève, j’entoure, j’entends entre les silences des mots qui vont et viennent. Je parle au Livre, en lui je suis peut-être malade. Il choisit lui aussi le retrait. Je regarde le Livre, je le prends, le saisis, l’apprivoise, le touche, l’ouvre, craignant et espérant tout à la fois y découvrir un couteau. Je recommence ma lecture alors que quelque chose a déjà implosé en lui, qui ne s’achèvera pas avec la dernière page tournée. Mes questions sont une manière autre de l’aimer, de le respecter, d’attendre des réponses qui dessinent un silence poursuivi, plus que jamais entendu.

Derrière le Livre, après lui, viendra un nouveau silence, peut-être plus plein encore.
Quelque chose se froisse dans le temps et phrase ma lecture.

Je commence par vous regarder, vous saisir, vous apprivoiser par la main et l’œil. Et suis arrêtée par cette échappée empruntée à Marcel Jousse, qui figure sur la quatrième de couverture : « Après le cours, l’étudiant posa une de ces questions qu’on pose dans une phrase et dont la solution demande toute une vie. Mais cet étudiant était de ceux qui viennent et ne reviennent pas. » L’étudiant qu’évoque ici ce chercheur, anthropologue et pédagogue que fut Marcel Jousse est-il l’un de vos lecteurs, l’un de vos doubles ? A qui et à quoi répondez-vous, vous qui n’êtes surtout pas une « solution » ? Y a-t-il des questions qui se posent ailleurs et autrement que dans une phrase ?

Le geste et l’adresse, peut-être.

            « incendie   dans chaque phrase » p. 78

Le titre, lui, me semble être un anneau qui appartient à une longue chaîne, celle de tous vos frères Livres, qui constitue une série continue qui sert la mémoire dans l’oubli. Une disposition primitive : le groupe nominal désigne un processus (disposition plutôt que dispositif) et un temps antérieur précisément insituable. Ce temps « antécédent » serait-il une origine ? De quelle genèse serait-il ici question ?

            « elle surgissait dans un miroir/cassait son corps/le pliait aux dimensions du cadre » p. 63

S’écrit d’abord la prose, qui, travaillée, élaguée, recomposée, parvient au vers, elle qui vit en chacun de nous comme une autre vie. Pourquoi certaines proses persistent cependant dans vos pages ? Qu’est-ce qu’elles disent que le vers ne veut, ne peut poser ou articuler ? Comment comprendre ces crochets qui signalent son caractère exceptionnel ? En quoi diffèrent-ils des parenthèses classiques ? Peut-être veulent-ils protéger et abriter une prose dont on attend toujours trop et tout ?

            « […] La fatigue coulait le long de son corps.] » p. 24

Comment en (re)venez-vous malgré tout au récit ? N’est-ce pas lui qui vous cherche et vous provoque ? Vous évoquez la « fable » dans un vers : quelles sont ses spécificités ? Parler en inventant, inventer en écrivant, raconter en se taisant : de quelle ronde notre monde est-il fait ?
            « Histoire du reflet » p. 49

Dans quelle mesure poursuivez-vous (aux deux sens du terme) vos frères Livres précédents ? Vous suivez sans achevez : je voudrais que cette enquête jamais ne finisse, et pourtant ici c’est le terme « Fin » qui ponctue l’une de mes aventures. Une fois l’identité du meurtrier découvert, une fois le délinquant puni, une fois la victime écoutée, une fois la loi entendue, le mot « Fin » (faim ?) a-t-il encore un sens ? Mais ce « une fois » peut-il vraiment advenir ?

            « Fin » p. 89

Quelle est la nature du drame que vous évoquez ? En savez-vous un peu plus sur lui après la publication, qui est une façon de mettre à distance ce qui a eu lieu et de se détacher de ce qui a pu être articulé ? Je devine un lien entre le « simples » de La Finitude des corps simples (2016) et l’adjectif « primitive », de même que le « cœur » (L’Usage et les attributs du cœur, 2021) pourrait être entendu comme un organe « primitif » qui nous « dispose » à vivre…

            « cet objet-ci porte l’effroi/au poignet » p. 20

Certains mots reviennent, s’imposent, s’affirment de Livre en Livre : souffle, sanglier, corps, sexe, carré, rectangle, axe, table, surface, nudité, grammaire. Des pronoms s’affichent, persistent, communiquent, traversent la page, offrent leurs silhouettes. Pour une fois, aussi, ici, un prénom survient, Eva. Pouvez-vous en dire un peu plus sur cette « apparition » finale, et sur la date, 1942, qui lui est associée ?

            « Eva/a/rapporté/ces/lettres/dans/sa/chaussure »

Nietzsche, commenté par Michèle Cohen-Halimi, « tourmentait » la langue par de multiples questions et tensions. Une expression (me) suspend : « se briser de douceur ». Ce tranchant, cette cassure, qui n’est pas sans tendresse ni amour, n’est-ce pas ce qui caractérise l’écriture ?

            « sous la coupe de cette rumeur/des morts forment des cavités nouvelles » p. 31

J’aimerais vous entendre prolonger ces actes « transitifs » évoqués dans le titre de l’une des sections. Aimer, lire, écrire, rêver, détruire, taire, recomposer en font-ils partie ?

            « on ramasse des éclats d’un paysage » p. 21

« Phrase incestueuse », « phrase traçante » : vos phrases s’écrivent au souffle près, à la syllabe près, au silence près. Comment sentez-vous, comprenez-vous que la phrase a précisément fléché votre pensée, votre émotion, l’intensité de votre souci ?

            « pour une fiction brûlée/loin de la meute loin de la plaie » p. 20

Il est difficile d’être libre dans votre liberté. Quelque chose peut-il être interdit par du blanc ?

Anne Malaprade

Claude Royet-Journoud, Une disposition primitive, POL, 2024