Le poète-traducteur et essayiste Jacques Darras vient de publier Je m’approche de la fin et il s’entretient avec Murielle Compère-Demarcy.
Murielle Compère-Demarcy : Bonjour Cher Jacques. Je vous remercie pour cette possibilité d’échanges. Je vous ai découvert en 2013 et depuis, vous lis, soulevée par votre élan créatif, comme je l’imagine tout amoureux de la littérature peut vous suivre, puisque vous êtes une voix majeure, à côté de postes de responsabilité que vous avez endossés tels que celui de Président du Marché de la Poésie à Paris, Place Saint Sulpice ; de Doyen de Faculté et tant d’autres phares dont vous aurez été le gardien, … Depuis 2013, je n’ai jamais cessé de me ressourcer à votre souffle de poète, -une fidélité de lectrice partagée par tant d’autres lecteurs…
Lorsque je parle de vous et de votre œuvre littéraire autour de moi, je m’entends souvent dire : « Jacques Darras, oui, le Poète du Nord« . Cette qualification vous convient-elle ? Et pourriez-vous nous en dire davantage ? La provenance géographique d’un auteur, son appartenance à une terre natale doit, je l’imagine, donner une couleur particulière à la langue qu’il façonne/déploie, avec l’émergence de ses paysages, de ses sonorités, ainsi qu’à l’univers de sa création…
Jacques Darras : Merci à vous, chère Murielle, d’attacher votre attention à mes poèmes. « Poète du Nord », dites-vous. Cela me plaît bien. J’imagine que dans la bouche de vos interlocuteurs l’expression a quelque chose de restrictif. Nul ne s’aventure en effet dans le Nord sans frissons. Le Grand Nord, du moins. Qui n’est pas le mien. Il se trouve que dans la géographie moyenne française, Nord commence dès la sortie de Paris, sur l’A 1 pour ne plus s’arrêter. Sauf au Pôle, peut-être, et encore ! Mon Nord à moi se dessine de la façon suivante : c’est un Nord/Nord-Ouest, plutôt. Traçons un triangle « renversé », si vous le voulez bien, dont le sommet serait la ville de Laon, dans l’Aisne, l’un des côtés montant tout droit vers Bruxelles puis Amsterdam, l’autre s’écartant vers l’Angleterre -les Cornouailles- et l’Irlande. Voilà l’aire géographique où je me promène. Europe du Nord-Ouest autrement dit. Enfant j’ai aimé les cartes qu’on accrochait au tableau noir de l’école primaire dont mes parents étaient les instituteurs. Aux vacances, eux, concrétisaient cette vision abstraite de l’espace en m’emmenant explorer toute la France, sources de fleuves, montagnes, plaines etc. La Loire prenait effectivement sa source au Mont Gerbier des Joncs, je le savais, je l’avais vue. Adolescent, me vint progressivement l’amour de l’Histoire, autre dimension. J’articulai le temps à l’espace, comprenant à quel point les narrations historiques en privilégiaient certains au détriment d’autres. Ainsi dans l’Histoire de France la monarchie capétienne avait déplacé l’empire carolingien, ouvrant tout grand les plaines du Nord à « l’invasion » parisienne. Voilà pourquoi Louis XIII puis Louis XIV étaient montés jusqu’à Arras, puis Lille, donc la Flandre, poser la frontière nationale juste au-dessus. Par crainte des Protestants bataves etc. La Révolution, elle aussi, avait glorifié Valmy, lieu d’arrêt des troupes de l’Empire. Ce fameux saint Empire romain germanique dont aucun professeur ne nous avait jamais rien dit. J’ai donc continué à m’enseigner l’Histoire, l’Europe, la carte de l’Europe, montant moi-même avec ma petite auto -une Volkswagen GTI, diable !- jusqu’à Valenciennes et Chimay, voire poussant jusqu’à la Baltique, les falaises de Rügen. Qu’est-ce que cela a à voir avec la poésie me direz-vous ? Justement. La poésie française d’alors m’étouffait littéralement par son rapport vaporeux, allusif, à l’espace et l’Histoire. Bonnefoy ni du Bouchet ni Char ne nommaient directement les lieux qu’ils fréquentaient. C’était seulement par le biais d’éléments biographiques les concernant qu’on apprenait leur attachement à La Loire, à Grignan et aux Alpes de Provence ou à la Sorgue. C’était comme si l’espace poétique français était méridional depuis toujours. Par essence, en somme. Parlons-en de la Somme ! Où me retrouvais-je moi ? Certes il y avait bien Guillevic le Breton, Follain l’homme de la Manche pour m’attirer mais jamais l’Histoire chez eux. Je ne trouvais mon bien que chez Claudel et Saint John Perse. En Chine ? En Chine ! Toute une année je m’inculquai mot à mot l’Anabase, me promettant de ne paraître jamais aussi précieux ni exotique que son auteur. Voilà où j’en suis aujourd’hui sur l’échelle de Richter des sensations poétiques. Au Nord, crainte et tremblement ! Dans la proximité sensible l’une à l’autre des (anciennes) frontières. Poète européen, si vous préférez. Or je ne crois pas que la situation ait véritablement changé dans la poésie française « moderne » quant à l’espace et à l’Histoire. Sauf chez ceux -il y en a- qui saluent intimement ma témérité, sans oser le dire publiquement, par crainte, j’imagine, d’encourir les moqueries.
M.C.D. : Si j’ose dire, vous ne rebattez pas les cartes de l’espace géographique et historique, mais les remettez à leur juste place. Vous avez écrit, en hommage à la Picardie, et avec Chantal Delacroix photographe, Voyage dans la couleur verte publié par l’éditeur-libraire amiénois du Labyrinthe ; la couleur verte…
J’ai personnellement fait toute ma scolarité à Paris (de l’âge de 2 ans à 21 ans en finissant en face de « chez vous » qui étiez à Louis-le-Grand : au Lycée Fénelon, en Prépa’ littéraire). J’étais, en école élémentaire, au pied de Montmartre… tout cela pour dire que, si je me sens parisienne par cette histoire-là, j’ai grandi aussi à l’adolescence en Picardie et, pour moi la Picardie est VERTE avec ses forêts… Mais, chez vous, la couleur BLEUE est importante également, avec les paysages de la Baie picarde… avec le Fleuve…plutôt les rivières… la Maye… Il y a le bleu de la waide, aussi, cette plante tinctoriale d’Amiens aux fleurs jaunes dont les feuilles nous donnent le bleu des textiles… sans oublier la luminosité si particulière du lieu picard… Rien ne semble plus inoubliables que les ciels de Picardie, vous ne trouvez pas ? … Si vous deviez écrire votre univers -existentiel-poétique- en couleur(s), quelle(s) serai(en)t-elle(s) ?
J.D. : Les textes de Voyage dans la couleur verte datent de 1995/98 environ. Je les avais sagement laissé reposer dans un tiroir, ainsi qu’on recommande aux jeunes auteurs. Le temps a cette vertu, en effet, d’avoir de la patience pour vous. Je les ressortis au moment même où nous émigrions à Paris, près de la Seine et de la Tour Eiffel, pour suivre les études germaniques de notre fils au Lycée bilingue de Buc. Nostalgie, petit pincement au cœur (avant les grands pincements !). Je trouvai ces textes acceptables, quoiqu’un peu trop flamboyants et, par un coup du hasard, sympathisai avec une photographe rencontrée à Achères où elle exposait ses œuvres. Je lui remis les textes, dont elle s’imprégna longuement, ainsi que des lieux dont ils s’inspiraient. Travail d’un an de son côté, travail vétilleux et sobre, mettant bien en relief les couleurs parfois sourdes de la Picardie. Donc le vert ! Revenant en auto chaque semaine donner mes cours à Amiens, me saisit tout de suite l’intensité printanière de la couleur verte, grands hectares de fraîcheur viride, dirait Rimbaud, dont la proximité du jaune des colzas, non moins absolu, rehaussait la force. Sous les ciels bleus de mai, il semblait que tous ces champs du Santerre ou de l’Amiénois fussent devenus verts par mélange des couleurs primaires, comme aucun peintre de ma connaissance (Levigoureux peut-être ?) n’eût osé les assembler. La Picardie est verte et jaune, me dis-je, en mai. Non mais quelle force, quel élan vers le ciel, souvent timide d’ailleurs, mais rassuré par les immenses étendues pastel de la fleur de lin ! Chevalet ou pas, on pouvait camper des heures de suite devant ce nuancier sans égal. Que j’ai d’ailleurs transporté dans quelques-uns de mes poèmes tant j’aime cette promesse nourricière de pain et de drap linier, tendus à plat sur la ligne d’horizon comme un confort de la vie. Si j’aime la Picardie, une des raisons du plaisir qu’elle m’offre du moins, ce sont ces couleurs qu’elle cultive en extension, dans toute leur originalité. On ne peut être qu’original ici, à condition d’aller débusquer la singularité sous la banalité apparente. Il y faut l’œil, un œil éduqué. Le mien s’était formé au contact de la peinture flamande depuis l’âge de dix ans. Inexplicable ! D’autant que je n’ai pas vraiment dévié. Adolescent ma violence me porta tout de suite vers Van Gogh (ah ! le jaune et le bleu de Van Gogh) et dans une moindre mesure vers Vlaminck. Puis au commencement de l’âge adulte, le bourgeonnement d’une neuve spiritualité m’envoya tomber en extase à Gand devant l’Agneau Mystique de Van Eyck. J’y restai à chaque fois plus d’une heure sur ma chaise, face au polyptique, tel un malade s’accrochant à sa foi au moment de partir. Puis vint Rembrandt en même temps que les premières atteintes de la mort. Mais allais-je oublier Brueghel, l’insolent Anversois, le Frère de la Charité aux côtés d’Ortelius, premier grand cartographe de la terre avec Mercator, tous deux surgis sur les rives de l’Escaut – ce grand frère fluvial de la Somme ? Non, parce que Brueghel empaysanne la foi par la danse païenne, reléguant le Christ aux Oliviers dans une implacable solitude. Appelons cela la Renaissance, si vous voulez. Et ensuite ? Ensuite il y eut Bosch, sur la Meuse, dont la Muse fut la Folie. Celle dont Érasme fait l’Éloge. Puis tout près de nous Ensor et Spilliaert les Ostendais, Permeke ce laboureur de vagues terrestres et encore plus près, totalement inconnus en France, les peintres de l’école de Laathem sur la Lys, De Saedeler etc…. Après cela tu te dis Picard ? Picard en Flandre, Flamand en Picardie par le lien de la mer, de la côte et de la fleur de lin, indispensable à l’huile des peintres.
M.C.D. : Vous parlez de Paul Claudel… Pourtant… je vous imagine davantage lire et relire Conrad, Whitman…. Mais… Claudel… peut-être pour l’appel de la verticalité qui porte son œuvre ?
J.D. : C’est un camarade d’hypokhâgne à Henry IV (pas Louis-le-Grand comme vous supposiez) qui m’a parlé le premier de Claudel. Catholique lui-même, passé par La Providence à Amiens, il était l’autre Picard de cette grande parade des Provinces de France qu’incarnaient, à la fin des années cinquante, nos condisciples (la Corrèze, la Corse, l’Algérie, Toulouse, le Cotentin, la Bretagne, Paris évidemment, la Lorraine etc.). Je n’avais pas lu Claudel jusque-là. Je dois ajouter que mon ami m’incita pareillement à lire Péguy. Ce que je fis plus laborieusement. Venant d’un milieu éminemment laïque, rien de la littérature dite « religieuse » ne m’était familier. Or l’inconnu attire, m’attirait du moins. Je commençai, il me semble, par le théâtre, L’échange en particulier dont les personnages affichent des noms improbables, Lechy Elbernon et Thomas Pollock Nageoire. L’insolence de la pièce, un douloureux échange entre deux couples, me troubla, me plût. Ou peut-être commençai-je par les Cinq grandes Odes, que mon camarade appréciait en particulier. Il y avait là l’eau, la mer, tout ce qui allait me constituer mais à mesure que je relirais le poème par la suite je le trouverais de moins en moins satisfaisant. Sans doute parce que la spiritualité catholique l’obère. J’ai besoin de quelque chose de plus léger, de moins affirmatif. Qui est sans doute pourquoi, de Claudel à Whitman, le passage se fit inévitablement. Davantage de dynamisme, de questionnement, de désinvolture chez le New Yorkais -jazz et comédie musicale en gestation- que chez le Picard du Tardenois. N’en demeure pas moins que j’avalai toute l’œuvre poétique avec un appétit de néophyte. Ce furent les essais en prose qui, cependant, m’intriguèrent le plus durablement. Claudel le prosodiste est inégalable dans Position et propositions, réflexions sur le vers français. Plus somptueux encore, plus mystique son Traité de la co-naissance au monde et de soi-même où le Thomisme qui sous-tend l’essai nous parle de l’inachèvement divin du monde auquel collaborer par notre co-création. Pour moi un sommet de philosophie poétique. Enfin et pour revenir au théâtre, j’eus la chance d’assister à la mise en scène de Partage de Midi par Jean-Louis Barrault avec, présent dans la fosse d’orchestre, un jeune chef d’orchestre nommé Pierre Boulez. Plus tard, la mise en scène de la même pièce par Antoine Vitez, à quoi j’ajouterai ma propre lecture tardive de ce sommet du baroque qu’est Le soulier de Satin, confirmerait mon penchant pour le théâtre dans l’œuvre de Claudel. N’oublions pas non plus que ce dernier avait failli traduire Walt Whitman dans le projet avorté d’André Gide de publication complète de l’œuvre du poète américain. Voilà donc où toutes les pièces de mon propre puzzle s’assemblent. À quoi il faudrait ajouter plus tard mon déchiffrage mot à mot d’Anabase de Saint-John Perse et mes retours fréquents vers Apollinaire et Cendrars, pour faire le tour complet de mon héritage français, très loin, comme on le voit, du sacro-saint surréalisme !
M.C.D. : Jacques Roubaud avait une prédilection pour l’alexandrin. Il en a même fait une arme de guerre contre le vers libre, et un usage ironique. Mais, toute liberté prosodique préservée et sans aucune volonté de voir s’enferrer le rythme du poème dans une formule codifiée, la langue française, du moins dans son oralité, sa cadence, sa vivacité, son souffle, est-elle d’après vous aujourd’hui menacée, ou bien se relèvera-t-elle des défaillances de l’époque comme des querelles du temps passé (querelle des Anciens/des Modernes, querelle du vers libre contre l’alexandrin ou vice et versa de la fin du dix-neuvième siècle)… La perte substantielle de la langue aujourd’hui avec l’appauvrissement de son lexique, de sa richesse, de sa finesse, … attestée par un niveau scolaire général en baisse ; le consumérisme d’une société de spectacle quasi-exclusivement médiatisée, etc. – cette évolution rend-elle pessimiste l’optimiste invétéré que vous êtes ?
J.D. : J’ai lu avec attention et plaisir Jacques Roubaud dans les années soixante-dix/quatre-vingt, du siècle dernier. Je l’ai connu de près, l’ai fréquenté dans les colloques ou les lectures. L’une en particulier consacrée à Ezra Pound, à Cogolin, en compagnie du poète moderniste brésilien Haroldo de Campos. J’ai beaucoup aimé le poète soucieux de troubadours, soucieux d’Occitanie, soucieux de poésie américaine contemporaine. Je fus brièvement l’ami du couple qu’il formait avec Alix Cleo la photographe à laquelle il élève une émouvante stèle dans Quelque chose noir, son livre le plus cité, je crois. Il est certain que ses réflexions sur la prosodie nous troublèrent intensément quand parut en 1978 La vieillesse d’Alexandre. Tous les poètes ou à peu près pratiquaient alors le vers libre. Sans beaucoup de réflexion, démontrait plaisamment Roubaud. Plaisamment, certes, mais avec une sorte de nostalgie inavouée pour les années Aragon, qu’il fallait décrypter soi-même car le poète ne s’étendait pas sur sa propre « dépendance » ancienne au vers aragonien. Une brutale secousse sismique, donc, Roubaud, réplique de celle du Mécrit de Denis Roche, six ans plus tôt, qu’avait à l’évidence séduit la poésie typographique de l’Américain E.E Cummings dont il introduisait le lettrisme dans ses propres poèmes. Nous les plus ou moins jeunes poètes assistions à une véritable crise de « formalisme », en phase avec l’obsession linguistique de l’époque. Le langage tremblait sous nos doigts, les touches de nos claviers se grippaient, nos vers libres se sentaient mal. Dans mon cas, mon démarrage tardif en poésie, retardé par mon apprentissage de la langue anglaise, m’empêcha de succomber à toutes ces modes, ces marottes. Dans les mêmes années je m’appliquai à reproduire des prosodies, des mesures quantifiées et variables, comme un artisan s’applique à reproduire d’anciens schémas. La littérature classique latine liée au décasyllabe naturel de la poésie anglaise m’imposaient un rythme dont je devais tenir compte. C’est ce qui me fit tenir tête au réveil de l’alexandrin par Roubaud, craignant une retombée vers l’arrière, tout en appréciant les essais de William Cliff et de Jacques Réda. Deux formes s’imposèrent alors à moi. D’une part l’alexandrin blanc que j’emploie dans Avance à l’allumage sur moteur de marque alexandrine classique (L’indiscipline de l’eau, 2016) et d’autre part l’octosyllabe médiéval arrageois dont j’ai usé dans Le petit affluent de la Maye. Autobiographie de l’espèce humaine (2016) sur la longueur de 5120 vers. Je crois avoir par ailleurs inventé le Poème parlé marché (Moi j’aime la Belgique !) et Le Poème parlant pensant dansant (Je m’approche de la fin.) Voilà pour mes contributions originales à la prosodie du vers français, ayant pratiqué par ailleurs toutes les mesures classiques avant moi. Polyphoniste de la prosodie, en somme.
Maintenant jugerai-je l’état de la langue française à l’heure où nous sommes ? Au moins suis-je protégé par mon métier d’angliciste contre son affligeante tendance à mimer l’anglais. Il faut croire que nous, anglicistes, avons totalement échoué à maintenir les deux langues sur leurs rives respectives. La traduction, en ce sens, a ses vertus. Qu’en sera-t-il lorsque l’intelligence artificielle nous outillera de traductions immédiates, en temps réel ? Écrirons-nous encore autrement qu’en tweets ? Je ne saurais répondre. Je n’ai jamais cru que le pire était devant nous et le meilleur derrière.
M.C.D. : La géographie… l’espace… le voyage… Votre poésie est une piste d’envol, un embarcadère, et lorsque vous lancez le poème, sur des hectomètres de phrases ou de vers (comme dans les tomes de La Maye), vous approfondissez l’espace, de cette profondeur évoquée par G. Genette dans Poésie et Profondeur ; vous défrayez la mise en orbite du lecteur qui, transporté par votre poème que vous mettez en voix, est entraîné, échauffé, comme les muscles s’échauffent à l’entraînement sportif. Le lecteur irrésistiblement vous suit et votre élan va crescendo, s’accélère sur la piste d’envol, jusqu’à décoller. D’ailleurs, il arrive que même l’estrade s’en émeuve (comme celle de la Bibliothèque Aragon à Amiens où, réinterprétant les Gilles avec Jacques Bonnaffé, l’estrade avait tremblé sous les pas inspirés de votre performance…). D’ailleurs, vous martelez le sol lorsque vous vivez et faites vivre votre poème, quand vous faites vivre au lecteur cette résonance des vibrations, ce corps à corps immanent, concret et transcendant avec votre poème… Il est question de porter et de donner puissamment de la Voix -cela peut même être assez époustouflant pour le spectateur qui vous écoute-. Votre souffle est ample, le contraire du souffle court ! Il est question de l’air par la colonne d’air du souffle ; il est question de la virtuosité et de la puissance de l’inspiration ; il est question de muscles, dans la force énergétique poétique déployée… Antoine Spire avait écrit un essai intitulé Plaisir poétique et plaisir musculaire…
Autrement dit, telle une flèche fulgurant l’espace en une traversée sans cesse recommencée, vers une mire-palimpseste, vos poèmes traversent la tête du lecteur/auditeur/spectateur, jusqu’aux pieds. Plutôt, elle le traverse comme elle vous traverse, tel un éclair des pieds à la tête si l’on ne perd pas de vue que la marche (le talon-pointe-talon-pointe-talon …. des pieds) motorise votre élan/votre puissance poétique….
La poésie en tant que telle, ne pensez-vous pas que sa vocation consiste pour une belle part à déclencher notre imagination, afin qu’elle voyage dans l’au-delà ?
J.D. : Merci à vous, chère Murielle, pour tout ce que votre longue question dit de mon poème. Il m’arrive souvent d’être lecteur de ma poésie, sur la scène, vous le savez, je me sens alors traversé par ma propre parole, comme dans un état de légère transe rythmée. Je me comparerais presque à un chaman, dans ces moments-là. Chaman picard, dirais-je en souriant. Même au naturel, dans la vie de tous les jours, dès que je perçois, proche ou lointaine, une musique, une scansion rythmique quelconque, mon corps se met de lui-même à vibrer. Cette réactivité automatique a d’ailleurs le don, quelquefois, de m’attirer les reproches de mon entourage. À leur demande, je consens à mettre une sourdine à mes pulsions. Je comprends que mon comportement puisse leur paraître enfantin, indigne d’un adulte, mais je suis comme ça, je n’y peux rien. Enfant, oui, je le suis resté, mais enfant de l’univers entier dont j’entends à chaque instant l’inouïe vibration. Il y a une musique cosmique, ou plutôt une cosmicité de la musique qui provient des ondes auxquelles, à chaque seconde, notre corps est soumis. L’univers entier vibre, se diffuse, nous alerte. Nous sommes des veilleurs de sons, des engrangeurs d’ondes lumineuses. Car la lumière est une onde, révélatrice de nos couleurs selon ses fréquences plus ou moins longues. C’est peu dire, en l’occurrence, de parler de synesthésie, puisque notre rapport à l’univers est fondé sur les ondes dont il nous in-onde. Ainsi, pour être plus explicite encore, sans vouloir vous paraître extravagant, je sens plusieurs fois par jour la terre tourner sur son axe. Je la sens qui tourne, non pas en fonction du raisonnement auquel m’invite le déclin ou le lever de la lumière mais je sens corporellement, physiquement, le manège de cette grosse boule sur laquelle nous vivons. J’entends le quasi-silence de son bruit d’astre discret tournant sur lui-même. Léger vertige quelquefois. Je nous sais, je nous sens tous embarqués dans la même r-onde, sans possibilité de s’en écarter ni d’en sortir réellement. Sans autre possibilité que de l’accompagner par la danse. J’étais sérieux quand je me suis présenté à vous en inventeur du poème parlant pensant dansant, dans une de mes réponses précédentes. M’intrigue en effet, plus profondément, cette démultiplication des circularités astrales dans l’univers. Comme Giordano Bruno en son temps, Bruno le visionnaire, Bruno l’humaniste que le Vatican fit brûler au Champ des fleurs (Campo dei fiori) à Rome. L’hérésie astrale, si j’ose dire, a heureusement fait long feu depuis. Même s’il semble que resteraient, quelque part en Amérique, deux ou trois esprits convaincus que la terre est plate. Que nous laisserons s’enfermer dans leur béat isolationnisme, leur donnant, à tout hasard, l’adresse d’un certain Christophe Colomb qui pourrait les délivrer de leur réserve. Il faut comprendre que l’ouverture maximale à quoi nous a habitués l’astrophysique contemporaine, fait tourner trop vite les têtes, les pensées. Se ferait presque sentir le besoin d’un ralentissement. Moi l’astrophysique me passionne, la théorie de la relativité, l’espace-temps, la physique quantique, la danse conjuguée des ondes et des électrons. Au mieux de ma poésie, j’en conviens avec vous, j’espère être parvenu à vous faire entendre les sensations que me procure cet univers vivant, vibrant où nous avons séjour. Quel mystère, vraiment, quelle joie ! Quand je pense qu’ailleurs en Europe, des hommes meurent par centaines de milliers pour l’annexion d’un lopin de terre ! Qu’ils s’occupent plutôt des galaxies !
M.C.D. : Chaman picard, disiez-vous de vous… Je ne peux m’empêcher de penser à l’univers littéraire de Patti Smith. Que vous avez traduite, d’ailleurs…. Lectrice fidèle de Patti Smith -j’ai adoré M Train– je trouve chez elle un univers hors dimension avec des sauts d’associations qui nous mènent comme dans une danse chamanique au long cours…
J.D. : Est-ce que je vais vous décevoir ? Oui sans doute. Je n’ai publié en traduction les poèmes de Patti Smith chez Christian Bourgois que par l’intervention d’une amie envers qui je me sentais une obligation. Ce n’est jamais un bon prétexte pour se lancer dans une traduction. Quelque chose comme de l’amour, du moins de l’attirance doit être là, en premier. Traduire c’est faire plus ample connaissance avec quelqu’un. Comme dans l’amour. Un texte est d’abord quelqu’un en effet. Dans le cas de Walt Whitman, mon attirance avait d’ailleurs dépassé le cadre d’amitié intense que son poème Feuilles d’herbe m’inspirait. C’était toute l’épopée américaine que j’embrassais à travers sa poésie. Whitman, en quelque sorte, était plus grand que lui-même. Il contenait, disait-il, « des multitudes en lui ». Ma génération aura aimé l’Amérique, depuis les westerns jusqu’à la comédie musicale, des plages de Los Angeles à la fièvre de Manhattan. Voir de ses propres yeux les lettres blanches d’Hollywood, posées à l’oblique sur la colline du même nom, était une manière d’accomplissement. J’avais donc aimé découvrir, dans la foulée du pionnier de Long Island, toute une constellation de poètes que j’aime toujours citer, allant de William Carlos Williams à Robert Frost, de Theodore Roethke à Robert Duncan, de Paul Blackburn à Robert Lowell, d’Emily Dickinson à Elizabeth Bishop. Bref j’aimais toute la poésie américaine, d’autant que l’irruption des Beatniks sur la scène internationale, dans les années soixante du siècle dernier, était venue confirmer une sorte de suprématie poétique absolue de l’Amérique. Le Howl de Ginsberg, les satires de Ferlinghetti, les poèmes japonais de Gary Snyder ou ceux de Jack Kerouac démultipliaient devant nous d’inépuisable sources d’énergie. Traduire les Feuilles d’Herbe du vieux patriarche, m’avait permis de remonter à la source fondatrice. J’avais attendu avec impatience l’année 1980 pour me rendre à la librairie City Lights de San Francisco et prendre langue avec deux poètes inconnus en France, David Antin et Jerome Rothenberg. Bref, l’Amérique était une découverte perpétuelle. Jusqu’à un certain point, faut-il croire, puisque je n’eus alors aucun contact d’aucune sorte avec Patti Smith, plus jeune que ses mentors Ginsberg & Co. et presque exclusivement considérée alors comme musicienne de rock. Jusqu’à ce que les éditions Christian Bourgois me contactent en 2007 pour la traduction de Auguries of Innocence (Présages d’Innocence). Avant de me mettre au travail et pour prendre la mesure du poète, j’écoutai son disque Horses, enregistré en 1975. Disque que j’aimai spontanément pour l’âpreté de ses paroles, la raucité de la voix de la chanteuse, comme une sorte de galop sauvage dans les plaines du Kansas. De là je passai à Auguries of Innocence et me frottai immédiatement les yeux. Comment la même personne, le même poète, avait-elle pu passer des grandes plaines de l’ouest à la mesure étriquée, presque vieillotte -victorienne d’inspiration- de la poésie que j’allais traduire. Rétrospectivement, je ne suis pas loin de m’accuser de lâcheté. J’eusse alors dû décliner l’entreprise de traduction. Ces courtes ballades un peu mièvres ne correspondaient pas le moins du monde à mon image de l’Amérique. Ni celle de Whitman ni celle de Dickinson, pour faire référence aux deux figures majeures d’origine. L’amour, ici, n’était pas au rendez-vous. J’exécutai ma tâche sans enthousiasme. La situation devint problématique à mesure que croissait en France la réputation de l’auteure. Laquelle, d’ailleurs, s’était prise d’un amour de « groupie », pour la figure d’Arthur Rimbaud. Nous, poètes français, avions plutôt tendance à prendre nos distances avec l’icône écrasante du poète de Charleville. Patti Smith alla jusqu’à acheter, quant à elle, la ferme de Roche, la nouvelle du moins, pour sceller son idolâtrie. Lorsque Dominique Bourgois, la veuve de Christian et directrice des éditions du même nom m’invita à rencontrer Patti Smith, de passage à Paris, j’en tremblai de mal être et d’hésitation. Qu’allions-nous nous dire ? Je me souviens de la scène, dans un petit restaurant du côté de Denfert Rochereau où j’habitais alors. L’entretien à trois fut quasiment glacial. D’emblée je sentis que Patti Smith comprenait que je n’étais pas un enthousiaste de son poème. Je ne sais feindre ni l’estime ni la cordialité. Elle non plus, apparemment. Je vous imagine, vous, Murielle, me dire : comment avez-vous pu vous conduire en mufle en face d’une telle vedette ? J’ai répondu plus haut. La poésie est affaire d’amour, donc d’attraction, d’intensité, voire d’exigence. De même que nous ne sommes pas tous attirés par les mêmes personnes, dans la vie quotidienne, nos goûts pour les textes poétiques sont aussi divers qu’opposés. Il y a là une certaine cruauté, d’ailleurs, pour ne pas dire d’injustice à l’endroit d’œuvres objectivement respectables. À cette consolation près que nous évoluons dans nos goûts, dieu merci, au cours de l’existence. Vers plus de générosité ?
M.C. D. : Pour répondre à votre première remarque : non je ne suis pas déçue (je ne pense pas que vous me décevrez jamais d’ailleurs) je répliquerais que nous sommes, tous, des cœurs rapprochés par des affinités électives… et que oui, la poésie, mais la vie finalement en général, est affaire d’amour. Même si une part de mystère scelle parfois des amitiés étranges ou des amours difficiles, et tant mieux puisqu’ainsi vit/vibre la vie ! Au Marché de la Poésie, une année, où je prenais un café avec Werner Lambersy, un ami, nous avions souhaité alors immortaliser par une photo notre rencontre-discussion, en portant tous deux à bout de bras et en premier plan, l’œuvre de Dickinson…Vous, qu’en diriez-vous, si en quelques lignes vous pouviez parler de la poésie d’Emily Dickinson ? Pour ma part j’ai gardé l’image d’Entités personnifiées ou vivifiées par la poétesse en leur mettant une majuscule initiale et d’une mise au contact à sa lecture avec un univers aux antipodes de son existence cloîtrée, comme si le poème chez elle était une fenêtre qui s’ouvre…
J.D. : Une fenêtre qui s’ouvre, oui sans doute, mais à condition d’avoir la poigne qu’il faut pour l’ouvrir tant le cadre en bois est hermétiquement clos. Figurez-vous que je les ai vues ses fenêtres ainsi que la tablette, pas plus grande que cela, sur laquelle elle composait ses poèmes. À Amherst, de mes propres yeux, les ai vues. Amherst, dans le Massachusetts, où j’arrivai dans mon auto de location, en provenance de Concord. Un voyage de deux heures ou trois, je ne me souviens plus très bien. Ce dont je me souviens en revanche c’est que la route traversait d’interminables forêts de conifères, si denses, si ininterrompues par aucun village, aucune forme d’habitation ni de vie sociale, qu’on s’attendait à voir sortir tout à coup telle ou telle tribu indienne, Pequots ou Narragansets, nous barrant la route de leurs tomahawks. Ce n’est pas la première fois qu’une forêt américaine me donnait ce sentiment de malaise, l’espace interminable reculant, s’approfondissant jusqu’à l’horizon d’un temps antérieur, immémorial, d’avant la colonisation. Quiconque n’a pas voyagé dans l’espace américain n’a pas la moindre conscience des distances qui le constituent. Donc j’arrivais de Concord, ce village dans la forêt où naquit la pensée fondatrice américaine, une fois décantée la religion des pères fondateurs, les Puritains. J’arrivais de la maison bourgeoise d’Emerson, le père du transcendantalisme mais aussi de Thoreau, son jardinier préféré ou encore de la maison à sept pignons d’Hawthorne, dont les fenêtres, justement, avaient l’hermétisme de celles d’Emily à Amherst. Un éclaircissement de la forêt tout à coup, une clairière somme toute, c’était Amherst. Pas difficile de trouver la maison d’Emily, dont elle ne sortait pour ainsi dire jamais, sauf pour rejoindre celle de son frère, Austin, à deux cents mètres de là, dans la même propriété, et participer à des rencontres sociales. Pas la recluse que l’on dit, donc. Ou, à ce titre-là, tous les habitants d’Amherst en son temps vivaient comme des reclus. Reclus forestiers, tous. Loin de New York, assurément. Encore plus loin de Washington dont je crois me souvenir que ce fut la seule destination étrangère qu’elle atteignit de son vivant. Mais il faut imaginer l’extrême difficulté des communications alors, la taille d’un état étant celle d’une nation européenne. Voyez aujourd’hui, à l’ère trumpienne, comment chaque état semble à nouveau se replier sur sa forêt. Moi je suis plutôt côté Whitman, côté expansion républicaine, vous ne serez pas surprise. Côté diffusion de la démocratie. De la démocratie urbaine. Contre toute forme de repli. Pas facile l’Amérique, quand on y pense, rétraction, expansion, on ne les trouve jamais satisfaisants. Pas à notre mesure, en vérité. Excessifs en tout, radicaux finis. Donc je visitai la maison d’Emily, la chambre à l’étage où elle attendait la nuit, semble-t-il, pour écrire sur sa petite tablette, une fois la maisonnée endormie. Près de la fenêtre favorite, une autre donnant sur le cimetière communal si je me souviens bien. Le silence de la nuit, le silence de la mort. Les majuscules divines accolées à tous les éléments de la Nature. Les fameux tirets typographiques dits dashes, incroyablement longs sous leur forme manuscrite. Chaque poème d’Emily est une maison intérieure, c’est vrai. La domesticité est sa marque de fabrique. Avec des réussites exceptionnelles comme cette description du vent, « The Wind – tapped like a tired man – etc. » (Le vent heurtant la porte comme un homme épuisé). Tout, ici, est à l’intérieur, elle le dit d’un seul vers « The Brain – is wider than the Sky – » (Le cerveau est plus vaste que le ciel). William Blake femme, l’image un peu incongrue me frappe. C’est le même postulat mystique. Thérèse d’Avila non plus n’est pas loin. Moi je suis un fou d’extérieur, de l’extérieur, convaincu que le cosmos est infiniment plus vaste que notre petite tête, comme un défi à notre folie d’exhaustivité. Peut-être nous rejoignons-nous, espace et temps, plaines et forêts, quelque part dans l’univers ? Deux fondateurs de la poésie américaine, disais-je, Whitman et Dickinson. Quasiment contemporains l’un de l’autre. S’ignorant l’un l’autre. Deux dimensions de la pensée exploratrice.
M.C.D. : Je vous remercie de nous permettre de garder le cap pour poursuivre cet échange. Actuellement, sur votre page publiée sur un réseau social, vous proposez aux Internautes depuis le 21 janvier 2025, de lire, à raison d’un quatrain chaque quinzaine, l’inédit Deux cent dix-sept quatrains offensifs contre la passivité ambiante. Il est vrai que la matière est là…
J.D. : L’envie m’est venue, au plus fort de la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine mais aussi de la riposte disproportionnée d’Israël à l’affreux carnage perpétré par le Hamas, le 7 octobre, de poser des jalons personnels de réflexion. Avec le poème. Par le poème. Comme une sorte de réaction à l’horreur quotidienne telle que relayée et d’ailleurs lucidement analysée par la chaîne en continu LCI (Brunet, Rochebin, Pujadas etc. ses journalistes). J’avais réellement honte, comme beaucoup d’entre nous j’imagine, de ne pouvoir atteindre les médias par ma parole, sinon d’expert, du moins de poète témoin. Dès février 2022, sitôt l’entrée des troupes en Ukraine, j’avais envoyé une tribune indignée au journal Le Monde qu’ils eurent la bonté de publier sur leur blog, à défaut des pages du journal lui-même. Je composai dans la foulée l’équivalent de 400 quatrains « offensifs », que je laissai reposer quelque temps, avant de n’en conserver que 217. Ce sont ceux-là même, qu’après hésitation, j’ai décidé de distiller sur Facebook à raison de deux par mois. Ce qui fait un total de neuf années, si je calcule bien. En espérant que j’y serai toujours alors – un pari ! Leur thème majeur est la liberté face à la tyrannie. Le thème secondaire concerne la sagesse que j’aurais accumulée au soir de la vie. Je n’ai de sagesse, en vérité, que contrainte par l’âge, ma fougue protestataire demeure intacte. D’ailleurs je déteste d’autant plus la tyrannie que je discerne son ombre en moi, comme en tout être masculin. Qu’un tyran puisse envoyer à la mort des centaines de milliers de jeunes hommes par soif de sang – lui dirait de sens – me révulse. Moi qui suis né à la veille même de la seconde Guerre Mondiale et qui nous croyais, en Europe, définitivement protégés, assiste, effondré, au retour cyclique de la violence. Nous régressons, nous n’avançons plus, nos récents siècles de progrès s’abîment dans la barbarie. Osera-t-on me reprocher que mon art poétique régresserait lui aussi ? En venir au quatrain pour un poète habitué aux grandes laisses, à la course du verset, n’est-il pas signe de régression, en effet ? J’ai, il y a très longtemps, commencé par imiter les formes classiques (alexandrin, octosyllabe etc.) avant de passer ensuite, d’abord par nécessité puis par goût, à la prosodie accentuelle de la langue anglaise, revenant enfin de ce côté-ci de l’Atlantique avec la ferme intention d’adapter notre « vieil alexandrin » à l’effacement de la rime, par le dynamisme du vers lui-même. J’ai donc introduit en contrebande le vers blanc (blank verse) décorsetant la tyrannie des « e » muets tels que codifiés par mon compatriote picard Jean Racine. De Petite somme sonnante (Mihaly, 1998) à Quatre à quatre vers le Nord (Courstoujours, 2022) en passant par le numéro 55 de la revue In’hui intitulé Invisibilité du vers blanc* (Le Cri, Bruxelles, 2000), j’ai dérimé et blanchi l’alexandrin, lui laissant tout à la fois régularité et liberté. À Tokyo je me souviens avoir véhémentement soutenu face à un aréopage de poètes japonais que notre quatrain valait bien leur haïku. Comprenez, en somme, que je m’adapte à ma manière au siècle des tweets, réagissant en direct à l’actualité tout en préservant un lien filial à nos mœurs versificatrices anciennes. Enfin, la décision de publier ces quatrains à fréquence régulière plusieurs années durant, est un pacte que je passe avec l’infidélité du temps à mon égard.
M.C.D. : Je pense aussi à ce que vous répondiez à Yvon Le Men dans votre entretien à ciel ouvert publié aux Éditions La Passe du Vent, en 2009, à propos de notre persistance existentielle au- delà de la mort. Vous précisiez : (…) personne n’a pu démontrer, jusqu’à preuve du contraire, que ce désir de persistance ne prouvait pas qu’il y ait une persistance. (…) cette déperdition de notre matière ne préjuge pas de la persistance ou non dans un temps invisible, incommensurable, d’une forme de ce que nous sommes.
Vous rappeliez alors votre sens de la métamorphose, qui existe aussi au fond des religions indiennes derrière la notion de transmigration. Cette façon de ne s’en laisser conter par le néant est corrélatif à votre tempérament joyeux relié corps et âme avec votre gai savoir, non ?
J.D. : Oui Murielle, vous dites bien. Ce sujet est assurément le plus énigmatique de l’existence puisqu’il en est la clé. Une clé que nous n’avons pas. Qui nous fut refusée mais dont notre impatience naturelle questionne spontanément le bien-fondé de ce refus. Nous nous sentons tels des enfants qu’on aurait grondés et mis au coin sans raison paternelle apparente. Évidemment on me répondra, avec plus ou moins d’aménité, que la maturité, donc la sagesse, prend pour acquis notre acceptation de n’avoir pas compris le pourquoi de la « punition ». Or, sans doute parce que je suis resté un enfant, tout au fond, un poète-enfant, je prétends ne pas me résigner, jusqu’au ridicule ou à l’absurde. Ainsi, alors que j’ai atteint l’âge où l’homme, logiquement, s’approche de sa propre disparition, après avoir subi dans mon cas une série d’accidents cardiaques d’intensité croissante, j’entends ne pas me plier devant cette fin sans contester. N’ai-je pas moi-même choisi pour titre de mon dernier livre Je m’approche de la fin ? Permettez-moi toutefois de faire remarquer la nuance qui sépare « la » fin de « ma » fin. On notera tout pareillement le « m’ réflexif » dont je dote cette approche. Autrement dit je n’approche pas objectivement de ma propre fin, je m’en approche avec toute la curiosité réflexive à laquelle j’ai droit et que je m’accorde bien volontiers. Il se trouve en effet, comme vous qui avez lu le livre le savez, Muriel, qu’un de mes accidents m’aura jeté par terre au cours d’une promenade automnale, à l’heure de chien et loup, aux lisières d’une forêt. Qu’allais-je faire à cette heure-là sur le chemin de terre sur lequel je me trouvais, à un bon kilomètre du village où je vis. Je marchais donc là-bas, à contre pente, quand tout à coup je me suis écroulé. À partir de là, je ne puis que conjecturer ce qui se sera produit. Sans avoir la moindre notion du temps que j’aurai passé là, étendu de tout mon long, d’autant que, précision capitale, ce chemin de terre n’est jamais emprunté, de jour ni a fortiori de nuit, par la moindre automobile. J’eusse ainsi pu ou dû attendre un éventuel réveil dans la solitude et le froid complets. Avec la pire conséquence envisageable, probablement. Mais, miracle absolu ! une auto s’est avancée vers moi, phares allumés – je surveille les verbes que j’emploie – et a stoppé alors que, percevant confusément son bruit, j’avais commencé de me traîner maladroitement dans l’herbe du bas-côté. Vous connaissez la suite, que je laisse découvrir à mes futurs lecteurs. Elle dépasse le miracle. C’est peu dire qu’elle m’intrigue, elle me tourmente depuis lors. D’une certaine façon elle m’inciterait presque à me faire prendre pour un « élu » tandis que de l’autre, une telle prétention m’accable. Bref elle me fait m’interroger sur la fin. Qu’est-ce qui fait que j’ai survécu à une telle séance et qui dois-je remercier d’un tel miracle ? J’ai, depuis toujours en moi, la volonté de survivre. Je fais adhésion de tout mon être à la vie avec une naïveté assumée. Le croire, fondamental chez moi, se heurte donc brutalement au savoir ou plutôt au non savoir quant à l’extrême issue, la mort. J’oscille, pour ainsi dire, au gré d’une infernale dialectique que je vis au premier degré. Je me sens l’homme déchiré par lui-même en lui-même, inapte à se confier sinon symboliquement aux images de la religion, pures projections humaines, pas plus qu’à un savoir définitif. Nous finissons, sans savoir rien de définitif sur notre fin. Vivant paradoxe qui m’agite et m’agitera jusqu’à la fin. Par-delà toutes les postures religieuses aussi bien qu’athéistes. Car l’athée qui croit ne croire à rien, croit donc à « rien », son propre croire infirmant toute prétention à rien savoir. Je n’avancerai pas plus loin sur cet étroit chemin de terre où je suis tombé d’un bloc de ma monture, comme Paul de Tarse sur le sien, à cette différence que je me suis retrouvé plus que jamais à cheval. Entre la mort et la vie.