Grégory Rateau interroge ici l’éditrice Catherine Tourné sur sa passion éditoriale et ce qui compte quand elle choisit un manuscrit.

Renaud Allirand
Grégory Rateau : Comment en êtes-vous venue à faire de la poésie votre champ d’édition privilégié ?
Catherine Tourné : Je n’aime pas les catégories même si bien sûr je suis cataloguée comme « éditrice de poésie ». Je dirai que j’édite principalement de la poésie car ce qui m’intéresse c’est la langue, les mots et que souvent, malheureusement, ce n’est pas une préoccupation première des romanciers. Donc je publie de la poésie car c’est l’endroit où la langue est la plus questionnée. Pour moi, ce questionnement se double aussi souvent d’une interrogation sur notre société, donc je vois un lien important entre poésie et politique car le fait de décaler le langage permet d’interroger la langue véhiculaire ou celle dont les médias ou les politiques nous abreuvent.
GR : Les éditions LansKine occupent une place singulière dans le paysage poétique français. Quelle est, selon vous, leur particularité – leur ligne, leur esprit, leur manière d’accueillir la poésie contemporaine ?
CT : La particularité des éditions LansKine s’est sûrement son éclectisme et la part importante donnée aux autrices (je ne dirai pas « écriture féminine » car je ne sais pas ce que c’est). Éclectisme car j’aime découvrir, être surprise, être face à un texte qui me pose questions, aussi bien par ce qu’il dit que par la manière dont il le dit. J’ai publié aussi bien Philippe Jaffeux, Marie de Quatrebarbes pour ses premiers livres, Rim Battal ou Delphine Bretesché, Dominique Quélen, Claude Favre, Séverine Daucourt, Laure Gauthier, Elke de Rijcke, Sophie Loizeau, Franck Smith, Jean-Philippe Cazier, Paul de Brancion, Maud Thiria…. Je pourrai en citer beaucoup d’autres (j’ai d’ailleurs un peu l’impression de faire un catalogue) mais cela illustre la richesse de la poésie, ce sont des voix très différentes, singulières. Et si les femmes ont une part importante dans la maison c’est parce que je me retrouve dans les sujets qu’elles abordent et la manière dont elles les traitent.
GR : Comment choisissez-vous les manuscrits que vous publiez ? Qu’est-ce qui vous touche ou vous convainc dans une voix poétique ?
CT : On en revient toujours à la même chose, ce qui est dit et la manière dont cela est dit. Mais bien sûr, j’ai une histoire personnelle, je suis une femme, je suis sensible à certaines problématiques : le féminisme, étant petite fille de réfugiés espagnols, les migrants, la guerre, le corps, pareil je fais encore une sorte de catalogue. En fait, quand je reçois un manuscrit, très vite je sais si le texte me parle ou pas. Je reçois jusqu’à 2000 tapuscrits par an et il est matériellement impossible pour moi de porter un juste regard sur tout et je le regrette bien sûr. Mais parfois on est surpris, j’ai reçu dernièrement un manuscrit sur les lavandières d’Agathe Sueur, le texte m’a enthousiasmée alors même que je n’aurais jamais pensé qu’un tel sujet aurait pu me toucher autant !
GR : Qu’est-ce qui, pour vous, distingue le travail d’édition en poésie de celui d’autres domaines littéraires ? Y a-t-il une manière spécifique d’accompagner un poète ?
CT : J’ai écrit des livres d’art, j’ai travaillé sur des livres d’art écrits par d’autres, j’ai adoré, mais cela restait pour moi un travail. Étrangement, et pourtant mes journées sont longues et chargées, publier de la poésie est une passion. Lorsque j’ouvre un manuscrit, je suis impatiente et curieuse de le découvrir, j’adore ça et heureusement car, comme vous le savez, on ne vit pas souvent de la poésie, même si j’espère que certains y arrivent. L’argent que je gagne avec la vente d’un titre sert intégralement à publier le ou les livres suivants. Le monde de la poésie est principalement hors du circuit économique et de la marchandisation, on peut s’en féliciter mais certains éditeurs ou poètes sont dans des situations financières extrêmement difficiles, cela explique aussi la fragilité des maisons d’édition de poésie. On pourrait aussi parler des problèmes de distribution car peu de distributeurs acceptent la poésie ce qui rend sa visibilité encore plus problématique.
Pour répondre à la deuxième partie de votre question, je ne crois pas qu’il y ait une manière spécifique d’accompagner un poète dans son travail, chaque individu étant différent, les relations sont à chaque fois spécifiques.
GR : Le livre de poésie, souvent tiré à petit nombre, a une vie discrète mais durable. Quelle importance accordez-vous à l’objet livre — au format, au papier, à la mise en page ?
CT : Au début de la maison d’édition, j’avais une maquette très sobre et reconnaissable, couverture blanche avec un filet de couleur et un dessin de tête qui évoquait Malevich. Puis j’ai inversé le problème, la couverture est devenue colorée avec le même filet et la même tête en réserve. J’ai ensuite décidé que chaque livre devait avoir sa personnalité. Si le format est resté le même, chaque couverture est pensée en fonction du texte tout comme la mise en page et le choix des polices de caractère. Je pense que j’ai maintenant envie de faire un peu varier le format. En fait, dans l’absolu, j’aimerais que chaque livre soit le reflet de ce que l’auteur a voulu dire ou plutôt ce que je crois que l’auteur a voulu dire. Mais tous les choix sont bien sûr soumis au poète. La création d’un livre est une collaboration souvent exigeante.
GR : Vous avez accompagné des auteurs très différents, aux écritures parfois radicalement singulières. Comment parvenez-vous à préserver l’unité d’une collection tout en laissant à chaque voix sa liberté ?
CT : Je ne sais pas si j’y arrive ! Et je ne sais pas si c’est important. Je pense que ce qui m’importe ce sont les écritures, cela prime sur tout, même, dans l’absolu, sur ce que les gens perçoivent de la maison d’édition.
GR : Dans un monde saturé d’images et de flux numériques, quel rôle pensez-vous que la poésie peut encore jouer ?
CT : Primordial, mais je l’ai déjà dit, car la poésie interroge ou déplace la langue et donc notre perception du monde. La poésie est pour moi profondément politique dans tous les sens du terme.
GR : En tant qu’éditrice, vous avez sans doute connu des enthousiasmes, des hésitations, des paris risqués. Quels seraient, avec le recul, vos plus beaux succès et vos plus grands échecs éditoriaux ?
CT : Ce qui est pour moi le plus important, je ne sais pas si on peut appeler cela des succès ou pas, c’est de publier des premiers livres d’un ou une auteur.e. Pour les échecs éditoriaux, ce n’est vraiment pas ma manière de penser. Je suis fâchée contre moi-même quand un livre ne trouve pas son public mais, comme vous le disiez, le livre de poésie vit sur un temps long, j’espère toujours que tous mes livres trouveront leurs lecteurs.
GR : Enfin, si vous deviez transmettre à un éditeur/une éditrice débutant(e) un seul conseil pour publier de la poésie, quel serait-il ?
CT :
De lire beaucoup des auteurs anciens, récents, d’être curieux et boulimique de lecture.