Dorothée Volut, « Lettre à Anne Malaprade, lettres à Perrimon » [Les inédits]


Dorothée Volut offre ici à Poesibao un choix de cinq lettres reçues d’un vieil homme de son village, récemment décédé.


Chère Anne,

Il y a dix ans vous avez écrit un livre dans lequel mon prénom apparaissait, à ma plus grande stupéfaction. Aujourd’hui, ici, je fais apparaître le vôtre.

Nous sommes dimanche 29 décembre 2024, je vous écris du Verdon où je me trouve encore, en corps. Il n’y a pas de jeu de mots, juste une immense simplicité qui me saisit au réveil. Le feu est rallumé, les cendres déposées dans le seau, les chats nourris, les mouvements du matin accomplis : ce n’est pas un décor, c’est ma vie. C’est mon vide, prêt à se peupler de phrases.

Hier matin, alors que je m’apprêtais à travailler sur cette contribution que vous m’avez demandée pour Poesibao III, j’ai appris la mort d’un ami extrêmement cher. Sans sa permission, je vais aussi écrire son nom.

Perrimon habitait sur la place du village, dans l’ancienne auberge tenue par ses grands-parents. Il est mort en Normandie, où son métier d’instituteur l’avait conduit, puis la rencontre avec une femme. Il revenait souvent à Artignosc – les nombreux enfants et petits-enfants l’été, les olives l’hiver et, arpenter, arpenter le pays – printemps été automne hiver. Sa porte était toujours ouverte au sens littéral. C’est comme cela que je l’ai connu : « Entre ». Je suis entrée, je me suis assise sur une des chaises qui flottaient en désordre dans la grande pièce régie par le poêle. Les flammes ont pris, et l’amour a grandi, sans que j’y prenne garde.

Je sais bien que tout ceci ne constitue pas un poème. Que cela détourne même la lettre qui vous était destinée. J’avance cahin-caha poussée par « les mouvements et les émotions », ainsi que vous l’écriviez dans votre livre. Dans quelle langue vais-je parler maintenant que tu es parti ? Je regarde l’huile d’olive, lourde, s’écouler dans la bouteille de verre depuis la bonbonne en inox que je tiens dans mes mains. Ça dure. Le mot défunt fond dans ma bouche tandis qu’une bulle d’air s’échappe du filet verdâtre. Autour, sur, dans l’escalier, tu es partout et nulle part. Je ne peux pas éviter le présent. Ce matin, j’avance en me reliant à vous, Anne.

Je réponds sans répondre, « à partir du silence », oui, et en un grand décalage. J’efface cette lettre en même temps que je l’écris. Vous vous tenez au bout du fil. Mon cœur est gros, j’en ai fait une guirlande de papiers rose hier que j’ai tendues devant la porte close. Je suis une enfant ; l’homme de 97 ans qui vient de s’en aller aurait ri en se moquant de moi. Pour une main que je n’aurai jamais prise dans la mienne, je suis face à l’adieu sur terre. Je mets le ciel dans une enveloppe et je vous l’envoie pour que l’ouvriez.

Nuit d’hiver percée d’étoiles, je pédale ; je passe devant l’oliveraie noire où j’aperçois sa silhouette ramassant des olives – immensité de l’homme perché sur l’échelle immense ; je retrouve deux amis qui m’accueillent dans le silence de leur maison où brûle une bougie rouge-orangée ; pénombre de la véranda ; les replis circulaires de cire opalescente rentrent dans ma chair, c’est comme une noce à l’intérieur de l’obscurité. On parle de toi, on prononce ton nom, puis de retour dans ma maison – étoiles en sens inverse – je retrouve notre correspondance stockée au fond de l’ordinateur depuis quinze années. Et ta voix, que j’avais enregistrée.

Anne, je ne vais rien faire d’autre que vous envoyer cinq lettres, qui forment – dans le choix que j’en ai fait – le Poème de Perrimon.

Sans vous avoir jamais rencontrée, j’ai à cœur de partager cela avec vous à l’aube d’une nouvelle année,

Dorothée


Le poème de Perrimon



jeudi 18 mars 2010, 8h45

as tu recu mon mail  as tu lu promsse de l aube gary ajar
as tu lu l or de cendrars
as tu vote front national artignoscais  il parait qu on a fait fort
au fond je m avance  peut etre as tu vote fm
je vais t ecrire     comment se passent tes interventions a ux colleges
le printemps  jardine
de plus en plus je pense que dans la vie tout est binaire oui non   gauche droite
aimer hair  traduit ai » r   trema sur le i   etc   je cherche un mot a la place de binaire
as tu trouver un point de chute  mets ds un sac tous les noms de lieux ou
tu aimerais vivre tire un papier apres affine  et retire un papier etc
je tembrasse perrimon
c est ce que je fais chaque matin  cine lire mettre de l ordre aller marcher
teleph reflecir present  refl passe  refl avenir mort vie larmes rire
deux f a ref ou un f  couper du bois   jardin reparer le toit  apres je tire un papier



mercredi 26 mai 2010, 16h52

quelques points d interrogation et j ai un petit journal
dans l ordre je fais tout le contraire je  devrais biner enlever l herbe
mais devant l ampleur de la tache je fuis
imagine de l herbe de plus d un metre  et une chaleur et des orages prevus dixit  la meteo
et  le film sur la biodiversite et un documentaire sur la mort annoncee des abeilles
et tout ce climat pessimiste et mes voisins qui tondent qui aspergent leurs pelouses de pesticides de fongicides de hormones 
il paraitrait que l eau qu on boit est bourree de medicaments de drogues de  ??????
alors la j
arrete je ne bois plus que du wisky
les fruits il faut les savonner et ensuite enlever le savon la viande c est poison les poissons
ya du mercure 
a part ca  j ai ramasse un essaim ms j ai l impression qu il a du avoir les memes informations de fin du monde car il ne se comporte pas comme il faudrait il y a plein d abeilles morte devant le matin
ya t il une reine a til butine un pesticide le gaucho le regent ou cruiser ou autre bof
je change de sujet  un beau film  copie conforme avec Binoche vu avt cannes  a ete prime
ca me rechauffe le coeur je vais aller le revoir
je relis tortilla flat de  Steinbeck c est  dejante ms les heros boivent des gallons de vin je les envie car ils n ont jamais la gueule de bois
il faudra me preter  ce que tu lis en ce moment ou me donner la reference
bonjour a marianne a claire
a bientot  je t embrasse    marcel   je mange des radis de mon jardin  j ai des scrupules car ils ont du merite de pousser ds l herbe et sous l herbe et quand j en trouve un il est rouge d emotion ms < m ont ils dit c est leur sacerdoce ils ont l esprit de sacrifice  
finalement j ai bien fait de t envoyer des points d interrogation



mercredi 23 juin 2010, 9h16

nos ondes ou bien mes points d interrogation
le resultat des nouvelles je pensais qu ayant trouve une ame soeur  les cerises et moi passions
au second plan ce qui aurait ete juste et normal .tu as pense aux cerises ca c est positif
lecture   Alain  Badiou   Eloge de l amour tu connais certainement  Badiou
je cite   eloge de la difference etc  En ce sens tout amour qui accepte l epreuve
qui accepte la duree qui accepte justement cette experience du monde du point de
la difference produit a sa maniere une verite nouvelle sur la difference. etc etc
SI tu vas a marseille feuillette le sinon je t le preterai
je reviens sur terre  .  tu as raison de prendre un pied a terre a la ville
art ignosc  le jardin ne doivent etre qu un appoint et pas une priorite
les autres c est important ms pas une priorite
l independance le libre arbitre l amour c    est difficile de tout concilier
je n ai pas trouve la recette  il faut faire confiance au hasard je cherche
encore ca en devient ridicule j en suis conscient cest ma seule protection
films j ai vu  deux fois lillusioniste de chomet sur scenario de tati
c est le meme des triplettes de belleville c est remarquable ms ca
n engage que moi vu aussi achille et la tortue l arbre et la foret
lu   steinbec k  Rue de la sardine et autres, relis cohen mangeclous belle du sei
gneur etc   buzzati desrt des tartaresune etude sr giono pdt la guerre
ca c est une amie specialiste de giono qui l a ecrite ms c est une sp
ecialiste agregee et sur un piedestal
dc herbe desordre poussiere tps perdu je n emprunte que des voies sans issues
enfin la vie
il faudra que je lise ce que tu lis ms est ce que je comprendrais
je ne sais quand j irai a art je pense  debut juillet  ms ne sais encore
je t embrasse prends soin de toi
je n aime pas le mois de juin les bigoudis les  pantoufles les yorkshires
les barbecues le soir sous la lune 
a bientot      perrimon 
apres je fais un peu rien l herbe a pres de deux metres de haut 



mardi 7 septembre 2010, 17h01

je    m en vais de ce pas ramasser des ciailloux pas trop gros pas trop petits
bizarrrrre je suis en train de  lire
noyau d olive de erri de luca
j ai deja lu ce que tu lis
j avais vu  Daniel avant de partir pas tresenthousiaste
entre lili nicole yvette la soeur de daniel et d autres qu on ne voit pas
le village idyllique pour touristes ou autres donne un autre apercu
de la fragilite   humaine
ce matin j ai defile sous differente banieres  cgt   FO les hospitaliers les eboueurs l
les balayeuses non les employees de surface les chomeurs   les plus de  20 ans les monis de   les meres d familles les rmistes les paresseux les gardiens de prison  etc les PS  c FDTl  es barbus les pas barbus
je suis electrique  non eclectique j  ai en fait defile pour rencontrer  des gens car avec ma nlle theorie
de l horizontalite je dois m adapter
j arrete je dis trop de c……..s et ce soir
qu  and je ferai le bilan journalier je devrai faire mon mea culpa
sur je mettrai un cierge  en cachette de ma belle fille qui pourrait croire qu elle m a converti
plaisanterie a part ca m arrive de bruler un cierge pas gros discret  ms pas ds les
cathedrales  ?????
la nature humaine est complexe   je t embrasse   perrimon



lundi 29 novembre 2010, 14h58

j attaque ma  descente d approche vers la vacherie j allais dire l europe puis j ai pense france etc
en l ecrivant je m apercois  que  aucun lieu precis ne me sert de phare ou de but

alors je  suis la  tout etonne et me pose encore une question

en definitive  qu est ce qui me fait aller de l avant ??
un lieu  non  je ne crois pas aux racines les racines fixent au sol il nya qu a voir  les carottes
quand elles quittent leur terre nourriciere c est pour chuter dans une casserole
ou pour etre etrillees sur une rappe a fromage meme pas sur une rappe a carotte

une personne   precise  ? il n en n existe pas une    possedant ce que on attend d une
unique  pcq  si elle existe elle est le fruit de l imaginaire
d ou  il y a toujours un  manque un petit detail meme inconscient

bon je pourrais continuer a soliloquer a pertede vue .

dans une dizaine de jours je  rentre

comment vas tu  je t avais laissee sur le palier du voisin   pour un ouvrage
tu comptais les bateaux  tu devais aller a art patouiller de l eau et de la paille
on parlera peut etre de tout ca a art autour du poele ou ds un bisto a marseille

ici thanksgiving  dinde sur dinde  en reconnaissance pour avoir  sauver de la famine les
pilgrins du mayflower on en mange des millions
seul
obama et les autres [presidents en gracient deux pour le symbole a la maison blanche
et en mangent deux autres pour la tradition
ah les hommes

voila ne crois pas que je sois deprime amer degoutte de la vie de la dinde oui  et des dindes   en general

je finis de lire l Idiot  ca n est pas mon autobiographie pourtant
il ne se passe rien et  quel monument psychologique

finalement je crois avoir une reponse a why   comme le dit Jankelewitch ?

celui qui a ete   ne peut plus  desormais ne pas avoir ete
desormais le fait mysterieux et profondement obscur d avoir vecu est son viatique pour l eternite

et avec romain gary  ce qui compte c est de s imaginer qu il ya  quelqu un quelque part
qui pense a vous

je t embrasse perrimon


©Dorothée Volut