Didier Cahen, « Petit précis de poésie », lu par Anne Malaprade (III, 7, notes de lecture)


Didier Cahen propose un ‘Petit précis de poésie’ qui a tout d’un grand, et qui réinvente malicieusement nos lectures. Compte-rendu.


 

 

Le dernier opus de Didier Cahen dessine la configuration mouvante du champ poétique français contemporain tout en proposant un autoportrait du poète-lecteur qu’est aussi l’auteur de La largeur d’un pied d’homme (1990) ou de Contes d’avant l’heure (2021). Si je retiens ces deux derniers titres parmi tous les recueils poétiques publiés par Didier Cahen, c’est parce que j’y trouve deux idées qui annoncent déjà ce que propose ici le critique et néanmoins poète. D’une certaine manière, Didier Cahen marche, arpente, se promène dans un champ caractérisé par la diversité et des intensités diverses, auxquelles il est particulièrement attentif. D’une autre, il rapporte de ce voyage un conte, un récit, une genèse qui multiplie les voix et les points de vue sur des aventures tant individuelles que collectives.

Ainsi le livre est-il constitué de trois ensembles qui forment un triptyque que l’on peut ouvrir et considérer dans l’ordre que l’on veut. Le premier s’intitule « Histoires » : effectivement, Didier Cahen a l’art de raconter une histoire, des histoires, de relier la petite histoire à la grande, de mettre en lumière les vies plus ou moins minuscules, et les projets, tragiques ou héroïques, des poètes et de leurs œuvres. Il sait narrer les singularités et les collectifs, rendre hommage aux marginaux et aux groupes, pointer les solitaires et les avant-gardes, en prenant pour point de départ les années qui suivent le second conflit mondial. Dans quelle mesure est-il possible, nécessaire, interdit, obscène d’écrire de la poésie après Auschwitz ? Est-il légitime de poursuivre la parole, d’inventer une parole alors qu’on a pris conscience que la langue tue et que l’humain peut vouloir éradiquer l’homme ? Avec quelle parole regarder le monde pour, peut-être, le modifier ? Ainsi, le portrait qu’il trace de la revue L’Ephémère, dont l’existence fut aussi brève (1967-1972) que capitale, lui permet de raconter une aventure poétique collective qui incarne les ambitions et les désirs de la poésie française contemporaine : s’ouvrir à l’art, à l’avenir, à la politique, au monde, aux littératures étrangères, et, enfin, aux femmes.

Le deuxième temps du livre s’intitule « Poésie, pour tout dire ». L’expression reprend un formule de Paul Éluard, « Tout dire. Le tout est de tout dire. » On peut l’entendre de diverses manières : la poésie a pour mission et fonction de tout dire, le beau comme le laid, le juste comme l’injuste, le dicible comme l’indicible, le mal comme le bien. Dire, en exclusivité, exclusivement, la totalité, l’infini, à partir d’une langue qui se découvre de plus en plus finie, décentrée, abîmée, malmenée. Ne rien cacher, ne rien travestir aussi du tout qu’est la condition humaine : l’ambition est, on le voit, éthique, voire poéthique. Ce panneau s’ouvre sur « 50 propositions elliptiques en forme de Manifeste pour les temps actuels » : il comporte les entrées « Définitions (première approche) :le son, le sens et au-delà », « Pourquoi la poésie : l’émotion, la raison et ses échos sensibles », « Comment dire, comment faire : phraser le chant, l’intraitable ressource », « Le poète est une plaque sensible : fugace, la résonance des mots », « Utilités, notre besoin de poésie : une quête de sens, la soif de l’inconnu », « Transmettre/recevoir : l’appel de l’Autre, s’entendre pour comprendre », « Ouvertures : plus de poésie… ». Autrement dit : la poésie, pourquoi, comment, dans quel but, selon quels moyens, dans quelles formes, vers quelles directions ? Didier Cahen propose, cite, ouvre des perspectives, commente, repère : il est à l’affût de ce qu’écrire la langue selon un certain régime de son, de sens et de forme peut vouloir dire aujourd’hui. Suit un court essai sur Edmond Jabès, que Didier Cahen a l’élégance de baptiser « Avec Edmond Jabès », tant il est vrai qu’il accompagne, tient la main, écoute la naissance d’un poète fils de ses propres écrits, ainsi que Derrida l’avait si justement souligné : « Il s’agit d’une délivrance, d’une génération lente du poète par le poème dont il est le père. Le poète est donc bien le sujet du livre. »

Enfin, dans « La parole aux poètes », on retrouve le Didier Cahen qui inventa la rubrique « Transpoésie » pour le quotidien Le Monde. Cette fois, il propose un entretien dans lequel il se dédouble, joue avec son image et son reflet, comme s’il répondait à l’Autre qu’il devine en lui, à l’ombre qu’il recèle et avec laquelle il ne s’interdit pas de jouer. Là encore, Didier Cahen sait conter l’aventure qui consiste à lire-écrire, écrire-lire. Le goût pour la prose et le vers, l’ombre et la lumière, l’essai et le conte, le récit et la réflexion métalinguistique sur la langue, la théorie et la pratique, l’ici et l’ailleurs, le sérieux et l’humour, s’affirment et se dégagent… Voix singulière, donc, qui se poursuit en se fondant dans deux propositions inédites : tout d’abord un « Index composé », soit une présentation des auteurs cités dans l’ouvrage auxquels est reliée une citation qui leur est empruntée, puis une « Chronologie » qui propose d’associer, depuis 1942 jusqu’à nos jours, chaque année à la parution d’un ou de plusieurs livres qui constituent un point de repère, une balise, un phare. Ces derniers ensembles constituent une bibliographie indicative, que chaque lecteur, d’ailleurs, a la liberté de compléter, de corriger, de poursuivre, de même que le recueil de citations constitue autant de fenêtres pour poursuivre une réflexion sur la langue : son impuissance et ses pouvoirs.

Merci, donc, à Didier Cahen de proposer une lecture singulière et pertinente de la configuration actuelle du champ poétique français. Cette approche n’oublie jamais de nous rappeler qu’aucun d’entre nous, poète ou lecteur, lecteur et poète, n’est fait pour être un seul moi, une voix isolée, une conscience fermée sur elle-même. Accord et discord pourraient-ils concorder ?

Anne Malaprade

Didier Cahen, Petit précis de poésie pour les temps actuels, Tarabuste, 2025, 128 p., 15€.