Denis Ferdinande, « Une bibliothèque fantôme » (3), une enquête de Poesibao, (III, 15, enquêtes)


Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.


 

 

En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.

 

Les livres ne sont pas égaux

« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.

Yves di Manno, in Élagages

 

Les réponses de Denis Ferdinande




Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?

Denis Ferdinande : Impatience, oui (inquiétude, ce serait trop beau). — Cruor de Jean-Luc Nancy (pour son titre, des titres peuvent décider d’une acquisition (truisme)) ; — La préparation du roman, de Roland Barthes (pour très bientôt, je l’évoque dans mon dernier texte sans en rien savoir) ; — n’importe quel livre de Stig Dagerman ; — plus que mes seuls trois livres de Valère Novarina ; — Me reprocurer Le bleu du ciel, de Georges Bataille (égaré) ; — H. C. pour la vie, de Jacques Derrida ; — Portrait de Jacques Derrida en jeune Saint Juif, d’Hélène Cixous ; — Idiotie, de Pierre Guyotat ; — Soulèvements et L’Eboulis de l’être de Georges Didi-Huberman ; — L’énigme Nietzsche, dir. Marc Goldschmit ; — Cruellement là de Friederike Mayröcker ; — etc.



Poesibao : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de vos lectures ?

Denis Ferdinande : Désordre et name-dropping. Ceux de Stéphane Sangral, de Brice Bonfanti (sans mêmeté sinon la beauté* d’écriture), de Caroline Hoctan ; et, moins « méconnus » (il aura fallu qu’ils le fussent, inconnus, afin d’être découverts) : Théâtre panique de Fernando Arrabal ; Tombaux pour cinq-cents mille soldats de Pierre Guyotat (je remarque que je ne retrouve pas dans ma bibliothèque Eden, Eden, Eden et ses préfaces de valeur (triple préface)) ; Le château de Cène de Bernard Noël ; Phrase de Philippe Lacoue-Labarthe ; Le monde des amants / L’éternel retour de Michel Surya ; quélen = enqulé de Dominique Quélen ; ceux (c’est vraiment ici le désordre) ; de Jean-Luc Parant (je n’oublie pas la lecture bouleversante qu’il aura donnée d’un extrait de l’un d’eux à Périgueux dans les années deux mille) ; de Christophe Tarkos, etc.

Il y a ici tous les oubliés (mis de côté, bien des « classiques ») qui resurgiront aux instants où se publie ce questionnaire, gageons. Trop tard.



Poesibao : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?

Denis Ferdinande : Sinon « des livres », les œuvres, au moins deux, de plus d’un volume. 1/ L’homme sans qualités de Robert Musil, sa lecture arrêtée malgré des qualités inouïes (dont je n’aurai lu que la première centaine de pages). Par contre, Les désarrois de l’élève Törless de lui m’avait marqué il y a deux décennies, lu in extenso ; et 2/ La Recherche de Marcel Proust (pareil, les cent premières pages, relues trois fois — il y a tout sauf à le proclamer — de Du côté de chez Swann. Par contre, Pastiches et mélanges de lui m’avait marqué, lu in extenso il y a bien longtemps de cela).

La lecture de ces deux œuvres, différée, donc. Qu’elle ne le soit pas avant la fin des temps, j’espère.



Poesibao : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets

Denis Ferdinande : Jamais, à moins que la mémoire ne me joue des tours. Riche, m’intéresseraient des manuscrits d’écrivains célèbres, pas n’importe lesquels, du XIXe siècle (et XXe siècle pour fixer un cadre, si absurde soit-il).



Poesibao : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent …. livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…

Denis Ferdinande : Belle question. Je pense à Bruno Lecat, Tristan Mat. Entre autres rencontres qu’auront rendues possibles les « réseaux ».


Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez prêtés, qui ne sont jamais revenus et qui vous manquent ?

Denis Ferdinande : Peu de livres prêtés — beaucoup : donnés (que voudrait dire ici « les miens » ?) —, l’un d’ eux cependant me manque, disparu je ne crois pas l’avoir prêté (je m’en souviendrais), il s’agit de Positions actuelles de Pierre Garnier et datant des années 1950, avec dédicace amicale indiquant qu’il ne lui en restait qu’à peine quatre, cinq exemplaires. C’est un texte de jeunesse, qui m’aura marqué à vingt ans (tout aussi jeune, donc), et qui me manque aujourd’hui (fétiche) d’autant plus que je ne le retrouve pas. 


Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez empruntés que vous n’avez jamais rendus, et qui excitent un petit sentiment de culpabilité ?

Denis Ferdinande : Deux livres empruntés, et jamais rendus : Ceux qui merdRent (oui un sentiment de culpabilité pour celui-là) de Christian Prigent et Le secret du mal, de Roberto Bolaño, le second appartenait à Christian Dufourquet, écrivain disparu il y a trois quatre années, qui aura été un ami (avant discorde malheureuse), les italiques ici : amitié au sens fort, la seule qui fût véritablement littéraire, attachée à la littérature sans concessions. Il n’est que de se tourner vers, tenez, son Franz et Mania pour s’en rendre compte (pour se rendre compte que l’écriture était sous-tendue par les meilleures lectures). Mais je ne parle pas ici de Bolaño, c’est le comble, des effets ici de la lecture de ce livre à tiroirs (dix-neuf « nouvelles », si je compte bien, ou plutôt « petits » textes, textes inachevés).

Je me rends compte que je suis hélas tout sauf cleptomane.



Denis Ferdinande : Y a-t-il des livres que vous aimez offrir, si oui lequel ou lesquels. Ou plus généralement aimez-vous offrir des livres, le faites-vous souvent ?

Réponse : J’aimerais (j’aimerais avoir davantage les moyens de cette générosité). Je pense à L’anthologie 80 parue aux éditions Le Castor Astral / L’Atelier de l’agneau en 1981, récemment rouverte, et me dis que ce serait là le meilleur cadeau à faire à un « jeune poète » (à une « jeune poétesse »), cette anthologie même, s’agissant de l’écriture, à savoir s’agissant de savoir comment écrire, si c’est là toute la question. Sera-t-il un fou pour la rééditer ? L’anthologie compte une centaine d’écrivains et de poètes, et donne une idée très exhaustive de ce que peut l’écriture, de ce qu’elle pouvait au sortir de « l’âge expérimental » dont il y a ici traces (de Franck Venaille à Michel Deguy, d’Alin Anseeuw à Denis Roche en passant par Jacques Roubaud et Eugène Savitzkaya. Mais encore : Yves di Manno).  


 

Auteurs et titres cités par Denis Ferdinande

Alin Anseeuw, Fernando Arrabal, Roland Barthes, Georges Bataille, Roberto Bolaño, Brice Bonfanti, Michel Deguy, Jacques Derrida, Georges Didi-Huberman, Yves di Manno, Christian Dufourquet, Stig Dagerman, Denis Ferdinande, Marc Goldschmit, Pierre Garnier, Pierre Guyotat, Caroline Hoctan, Philippe Lacoue-Labarthe, Bruno Lecat, Tristan Mat, Friederike Mayröcker, Robert Musil, Jean-Luc Nancy, Bernard Noël, Valère Novarina, Jean-Luc Parant, Christian Prigent, Marcel Proust, Dominique Quélen, Denis Roche, Jacques Roubaud, Stéphane Sangral, Eugène Savitzkaya, Michel Surya, Christophe Tarkos, Franck Venaille

Ouvrages cités
Fernando Arrabal, Théâtre panique
Roland Barthes, La préparation du roman
Georges Bataille, Le bleu du ciel
Roberto Bolaño, Le secret du mal
Hélène Cixous, Portrait de Jacques Derrida en jeune Saint Juif
Jacques Derrida, H. C. pour la vie
Georges Didi-Huberman, L’Eboulis de l’être
Georges Didi-Huberman, Soulèvements
Marc Goldschmit (dir.), L’énigme Nietzsche
Pierre Guyotat, Idiotie
Pierre Guyotat, Tombaux pour cinq-cents mille soldats
Pierre Guyotat, Eden, Eden, Eden
Philippe Lacoue-Labarthe, Phrase
Friederike Mayröcker, Cruellement là
Robert Musil, L’Homme sans qualités
Robert Musil, Les Désarrois de l’élève Törless
Jean-Luc Nancy, Cruor
Bernard Noël, Le château de Cène
Marcel Proust, Du côté de chez Swann
Marcel Proust, La Recherche
Marcel Proust, Pastiches et mélanges
Christian Prigent, Ceux qui merdRent
Dominique Quélen, quélen = enqulé
Michel Surya, Le monde des amants / L’éternel retour
Éditions Le Castor Astral / L’Atelier de l’agneau, L’anthologie 80