Didier Gambert, « Forêts de la Légende », lu par Grégory Rateau (III, 15, notes de lecture)


Au cœur des bois, Didier Gambert explore mémoire, légende et fêlures intimes dans un chant d’identité douloureuse et obstinée.


 

 

Dans Forêts de la Légende, Didier Gambert s’enfonce au plus profond du sous-bois et de la mémoire pour livrer un monologue à vif, où la quête d’identité et l’aveu des fêlures se heurtent au silence minéral de la nature.

L’homme est seul sous la canopée, la peau dure, luisante, coincé entre le sol mouillé et les cieux. Dans ce recueil publié dans la collection « Feuillets de nuits » des éditions Aux Cailloux des Chemins, on suit le monologue d’un auteur qui s’enfonce dans le sous-bois pour tenter d’y recoudre une existence en morceaux.

Pas de grands effets de manche … La ligne chemine à pas prudents, retenus, saccadés, au rythme des foulées dans le terreau. On y croise le coucou venu de Gand ou de Bruges, la chélidoine, la stellaire et la lathrée écailleuse aux faux airs de paupières de dragon. La poésie ne cherche pas à dompter le paysage : elle enregistre la fêlure de l’homme incapable de dissoudre sa chair sous sa « peau luisante et dure » pour rejoindre le Grand-tout. Gambert traque les signes à travers la « Gaste forêt » de l’âme, sans illusions sur l’or ni les chimères :

ce ne sont pas les richesses que je cherche / mais moi-même / je n’ai pas trouvé l’objet de ma quête / j’ai entendu la voix des corbeaux / j’ai cherché à parler / le langage des bêtes / mais homme suis resté

Ce qui frappe dans cette écriture, c’est cette faim tenace de réconciliation. Une adresse obsédante à la « Dame sans merci », à ce rôle de comédie devenu piège, à la fierté blessée qu’il faudrait supplier à genoux. De Mortemart à Brigueuil, le décor limousin s’emmêle aux résidus de légende, des douze apôtres de bois sous le retable du Jugement jusqu’à l’ombre des Anglais campés sur ces Marches frontières de grand sang versé.

La douleur s’infiltre dans le corps qui s’avance nu, masqué de fer, trimbalant sa lourdeur du berceau bancal jusqu’à l’heure présente qui cloche et fait grimacer la vie :

Je m’avance dans la forêt de la Légende / nu sous ma peau luisante et dure / avec toute une vie bien entière / à réparer / du berceau bancal d’où / à peine né / il te faut choir à terre / abandonné

Et puis surgit l’écho troubadour du prince de Blaye, cet « amour de loin » aux yeux de violette qu’on cherche vers l’occident de la mer calme, tout en sachant que plus personne n’attend de l’autre côté de la mer. Ne restent que les cimes vrillées par la brise marine, la terre d’exil et ce sentiment persistant d’être épié par des présences muettes. Forêts de la Légende ne cherche pas l’effet : c’est un chant ramassé au bord des fossés, tendu jusqu’au dernier mot pour ne pas plier sous la frondaison des années.

Nous nous sommes tenus / trop près l’un de l’autre / pour ne pas nous heurter / faudra-t-il / nouveau prince de Blaye / embarquer / pour Tripoli / mais personne / si loin / n’attend / se dire ça / dans le soir mort / entendre / les pensées de la mer / qui tourmentent la cime / des arbres / Parfois / à son passage / le vent de mer souffle / vrille les feuilles comme un drapeau / sur sa hampe / tu te sens épié par les présences / elles voudraient / parler

Grégory Rateau

Didier Gambert, Forêts de la Légende, Aux Cailloux des Chemins, 2026, 5€