Frédérique de Carvalho, entretien avec Anne Malaprade (III, 5, entretiens)


Plutôt que d’un entretien, on aimerait parler d’une lecture dialogue entre Frédérique de Carvalho, ‘désarmée désarmante’ et Anne Malaprade.


Anne Malaprade : désarmée désarmante est votre treizième livre, et je vous propose de le parcourir suivant un mouvement vagabond, un peu errant, un peu troué, tout à fait désordonné. Sa force et sa puissance, qui n’interdisent pas une forme de fragilité, en font un objet qu’on ne peut qu’apprivoiser lentement. Pas de hiérarchie, donc, ni de priorité dans mes questions. Si elles sont trop fermées, ouvrez-les au-delà d’elles-mêmes, cassez-les, oubliez-les. Elles ne sont que des prétextes, des invitations à écouter une lecture de vous par vous-même — dans la mesure où ce retour fasse sens pour vous.D’ailleurs, est-ce une voix ou une parole qu’il s’agit d’écouter aujourd’hui ?

Frédérique de Carvalho : 13ème livre d’accord mais dire que pour la plupart c’est seulement un poème accompagné de peintures, collages, dessins, gravures faits par d’autres mains, dites « plasticiennes » (quel mot moche alors que le geste…) ou bien c’est un poème dans un ouvrage collectif, donc en fait, côté « livres » avec rien que des pages et des pages cela fait plutôt le 6ème … un 7ème va paraître, bientôt, chez Propos2 éditions, il s’appelle « sentimentale de paysage ».

j’écris à la voix comme d’autres naviguent à l’estime.

bien sûr la voix demande parole pour être audible. pour s’incarner – littéralement : pour prendre corps dans l’espace du dehors. pour ne pas demeurer à l’état, assourdissant et envahissant, de murmure sans rien articuler qui puisse faire sens qui puisse faire signe vers l’autre.

sans parole à la voix, c’est demeurer seule et désespérer car dans ce cas c’est l’isolement qui est convoqué et non la solitude. la belle solitude. à quoi rime si j’écris et si personne, pas même moi, lit ?

bien sûr la voix porte parole. et c’est délivrance. toujours. même dans la douleur (il parait que c’est connu jusqu’au cliché). tout le chemin s’ouvrant de passer d’une expérience personnelle du vivre et de son expression vers une expérience que chacun.e pourra faire sienne, et pour moi, seule la voix et sa langue portée (rythme and co) peuvent forer le passage du dedans vers le dehors. Jaccottet appelle ça « l’impersonnel singulier », j’ai pas trouvé mieux ni plus clair ni plus sobre. et, dans la foulée, me reviennent ces deux vers d’André du Bouchet à propos de la poésie d’Hölderlin :

                      soudain                       à l’écart de la signification

                                   j’entends une parole              

évidemment, c’est le rêve …


AM : Votre premier livre, publié en 2011 aux éditions La Canopée, s’intitulait des aubes et des aubes. On trouve dans ce titre l’idée du blanc et de la clarté. S’agit-il avec désarmée désarmante d’un nouveau matin ? Est-ce que la lumière domine désormais les paysages que vous traversez ? « […] pour l’instant le noir est un/ blanc » écrivez-vous à l’ouverture de /3/la grille du jardin.

FC : je ne sais pas du tout quoi répondre à cette question. pas du tout.

je cherche donc.

si je me souviens bien, dans « des aubes et des aubes » qu’a bien voulu Thierry le Saëc, c’est les brumes qui dominent, les brumes de celles qui apparaissent au-dessus des étangs quand la nuit se retire.

lumière tamisée donc.

avec « désarmée désarmante » quelque chose de ce flou abyssal s’est désemparé du vertige. n’a plus vraiment peur et cela correspond, biographiquement, à la mort de ma mère. pour beaucoup c’est un chagrin ou pire, pour moi très simplement c’est une libération, une force retrouvée. et comme jamais connue. ni donc espérée. quoique pressentie.

dans l’instant de « la grille du jardin » une forme de l’enfer vient juste de commencer. alors forcément le noir est un blanc.

 

AM : désarmée désarmante — discrétion d’un féminin qui, au cours du livre, s’efface dans un « je » ? — se compose de deux sections, l’ensemble étant précédé par un premier poème intitulé « /braquer le sortilège/ ». Frappe d’emblée le recours fréquent à ces deux slashs tout au long de cet ouvrage, signe de ponctuation qui participe de la parenthèse et de la coupure à la fois, en tout cas d’une forme d’écart et de pas de côté. Quelle est sa portée ? S’agit-il de souligner, de poser, de suggérer un murmure dans le murmure ?

FC : je ne suis pas sûre de savoir répondre mais ce que je sens pour les slashs c’est en effet une coupure donc une séparation une mise à l’écart qui en fait n’est pas un retrait plutôt un relief particulier. une attention donnée à. quelque chose qui inviterait (c’est mon souhait ou plutôt c’est mon intention) à entendre « autrement » ce qui se dit dans « l’entre slashs ». et cet « autrement » c’est souvent une surface littérale (le mot pris au mot) et c’est aussi une surface de projection donc d’interprétation donc de liberté. et puis « slash » j’aime le signe / l’image du signe / le son du signe /

quant au féminin « je » ne sais pas. pourtant féminin bien évidemment. mais en l’occurrence, ici, le titre me suffit à marquer qui est là et comment. pour le reste de l’écriture, je n’ai pas éprouvé le besoin d’insister sur cet « elle », cela me semblait couler de la source que la voix ne provenait pas du champ du masculin. « je » n’avais pas besoin de mettre les points sur les i. ça ne m’intéressait pas d’insister là. mais ce n’est pas une décision mentale ni un parti pris politique (en ce cas j’aurais mis du féminin partout !), c’est la langue (voix et parole) qui a décidé.

 

AM : En exergue de votre livre figure une citation d’André du Bouchet : « Je n’arrive pas à la parole que j’ai voulue, puisqu’elle écarte, éclat entier perdu ». Vous chercheriez donc une parole qui conjoint et réunit alors même qu’il faut « rompre le charme », comme vous l’écrivez ?

FC : il n’est de vie que de paradoxe, non ? pourquoi faudrait-il choisir son camp et guerroyer contre le camp d’en-face ? je cherche tout à la fois à retrouver de quoi le sang dans le mot « sang » la pierre dans « la pierre » et cetera. et tout à la fois je sais que cette quête est une quête perdue d’avance puisque, par définition, le signe, disons abstrait, ne peut rejoindre son empreinte dans le visible. écrire ne peut donc être que dans l’écart qui est l’anagramme parfait du tracé.

ce qui sépare rejoint. ce qui rejoint sépare.

quant à « rompre le charme » je crois que je l’entends comme un acte posé fermement et violemment (car le combat est rude) pour s’éloigner du chant des sirènes, de leur appel mortifère, de cette « petite musique si jolie » – qui ne dit – rien – qui vaille…

 

AM : Cette parole qu’évoque André du Bouchet, est-ce que la prose pourrait la mettre en œuvre de manière plus évidente ou plus directe ? Cette prose, d’une certaine manière, ne persiste-t-elle pas dans certains passages de désarmée désarmante ?

FC : pour ma part, la prose ne persiste pas, elle ré-apparaît. je veux dire que c’est quasi nouveau pour moi. il y a eu plusieurs périodes dans mon écriture (comme on dit pour les peintres). d’abord ce fut poème (ça a commencé à l’âge de 10 ans parce que j’étais amoureuse) puis ce fut à l’adolescence une alternance entre ce qui ressemble (vu de l’extérieur) à un poème et de la « prose boueuse » dirait Antoine Émaz (parce que j’étais pétrie de questionnements de désespoir et d’espoir fou et des premiers grands chagrins). puis est revenu le poème son vers libre sa rythmique sa tonalité. et, depuis « barque pierre » quelque chose s’est mis en place d’une sorte d’équilibre (encore une fois ne pas se laisser enfermer dans un camp ou dans un autre) / ce qui doit se dire en vers (l’image, l’ellipse, etc.) se dit en vers, ce qui appelle la prose (le murmure, le micro récit, etc.) s’énonce en prose / en « bloc » dit James Sacré. c’est tellement juste ! /

il me semble que la voix que je porte / ou qui me porte / a enfin trouvé sa terre. une prose-poème ou bien l’inverse, enfin, disons que j’y habite. mais comme on le sait, « les soulèvements de la terre » peuvent modifier profondément le paysage. à tout moment.

 

AM : « Braquer » est un verbe polysémique : de quel mouvement  et de quelle action s’agit-il dans cet infinitif qui perdure jusqu’à nous ? Votre langue semble armée malgré ce que le titre général annonce. Quelle est la nature de votre arme ? Et quel(s) objectif(s) vise-t-elle ?

FC : j’ai longtemps animé (15 ans) des ateliers en maisons d’arrêt et j’ai eu la chance de rencontrer quelques braqueurs de banque. braquer pour eux c’était une décharge d’adrénaline + de l’argent sous les cocotiers.

pour moi braquer c’est faire la peau à ce que j’ai nommé « sortilège », à ce qui s’acharne contre moi ou plutôt à ce que ma structure (mon trauma ? ma névrose ?) m’a obligé à rencontrer de façon soutenue et répétée. à savoir : ma soumission au désir de l’autre. même si je dis non. (voyez, le cas est grave 🙂 …

un mot ultra contemporain est le mot « emprise », c’était peut-être ça aussi ou bien autre chose. le fait est que j’étais totalement désarmée sauf en état contrephobique où je pratiquais (comme se jeter dans la gueule du loup) (ou la tête contre les murs pour sortir de là) une forme de séduction décomplexée un truc comme ça ; j’étais donc désarmée ou suicidaire face à. (j’aime bien en parler au passé, prodige chamanique de l’écriture), je marchais « cœur ouvert », pensant le fraternel le sororal, aveugle à ce qui se tramait derrière le rideau de l’alcôve de l’autre.

alors, puisque le cœur ouvert était impuissant à endiguer les flots puisque je n’avais pas vu venir la vague engloutir mon espace, la seule arme qui me restait était la langue. enfin pouvoir articuler mon silence et, d’une certaine manière mettre en acte ce refrain (qui me suivait de loin en loin) d’une chanson punk des années 80 (groupe 12°5) : « y’a pas de comptes à rendre y’a que des comptes à régler ».

voilà, c’est fait, j’ai braqué le sortilège autant que je le pouvais. ( ! )

c’est très heureux… je peux écrire ailleurs. reprendre la route. légère. plus besoin de l’armure punk pour en découdre. plus rien à découdre. de ce côté-là.

 

AM : Vous avez un usage très singulier de la syntaxe. Celle-ci donne à vos énoncés une puissance étrange, qui, d’une certaine manière, désarme votre lecteur. Je pense par exemple au titre de la section « /quand je m’oublie cheval/ ». Comment travaillez-vous l’ordre et le désordre des mots dans vos phrases ? Est-ce qu’un nouvel ordonnancement s’impose à et en vous ou s’agit-il d’un dérèglement conscient, articulé, pensé ?

FC : alors là je ne sais pas répondre vraiment, je peux juste décrire le processus.

j’écris à voix haute, son et souffle sont mes guides et, à mesure que des images se constituent, j’entrevois ce qui se passe et je relis, toujours à voix haute, pour entendre les scansions, les arrêts sur images, les enjambements. en fait j’écoute, c’est tout.

le rythme et la matière physique et psychique de la langue sont ma boussole.

et

je relis mille fois (presque j’exagère -pas) jusqu’à ce que je sois en accord avec ce que j’entends. et qui parfois n’a pas à « voir » avec ce que je croyais avoir écrit. mais c’est là. et c’est d’accord. je suis seulement souvent surprise de la teneur du propos… plus juste que si j’y avais été avec ma petite histoire en bandoulière

et

je traque le bavardage les mots en trop le blabla le racontage, tout ce qui fait obstacle au passage de la parole.

j’essaie d’ouvrir la porte. ou de passer par les fenêtres (ce qui a ma préférence).

AM : « La main d’écrire » : ce groupe nominal m’enchante, il conduit à une langue à la fois neuve et archaïque.  Y aurait-il une main de lire ? Avec quel corps en nous lisons-nous ? Avec quel corps vous relisez-vous ?

FC. :tant mieux pour l’enchantement de « la main d’écrire » !

pour « la main de lire » je dirais que c’est la bouche et son palais de la langue qui est convoquée en premier. quelque chose qui s’ingurgite en même temps que cela s’articule même si – pas les lèvres ne bougent – comme parfois. et puis la chose fait son chemin dans les dedans ; cœur battant , boule au ventre, apnée, etc. / donc / finalement, même si ça commence par les yeux-la bouche, c’est tout le corps cette « main de lire »

comme lorsque

c’est « moi » que « je » relis (relie ?) alors les lèvres bougent et la voix sort du silence. il faut que tout mon corps entende. que tout mon souffle s’accorde. que mes mains accompagnent la rythmique. il faut que la langue pénètre chaque cellule. c’est une sorte de transe parce que c’est un voyage. et que tout ce qui ne fait pas partie du voyage a disparu. c’est un corps à corps, corps du texte et corps de qui écrit. c’est pour ça qu’on est fragile avec ce qu’on écrit, c’est parce qu’on est dedans. entièrement. on n’a plus de paupière. plus de peau. on est – juste – « à vif ».

 

AM : Le cheval est un animal très présent dans cet ouvrage. Est-il un compagnon, un allié dans la lutte que vous entreprenez ? Le « peuple des animaux » constitue-t-il une communauté sensible, politique, universelle ?

FC : Oh, le cheval, c’est un amour immense. et c’est depuis l’enfance.

et c’est en background tout ce par quoi il a fallu passer pour arriver à « l’amour pur », toutes les fourches caudines auxquelles il a fallu se soumettre : dressage et saut d’obstacle.

quand je dis « amour pur » en pensant cheval, je veux dire être enfin libre d’aimer comme on aime sans passer par le sacro-saint mensonge de « la plus belle conquête de l’homme » et ses attributs idéologiques de maître à esclave, non, aucune conquête, juste un compagnonnage sans mors dans la bouche, sans éperons sur les flancs etc. (toutes les ré-percussions sont entendables)

après les années hard « d’équitation », manière qui était pour moi le seul moyen d’approcher des chevaux, est venu le temps du vivre ensemble. heureux temps. 28 années auprès de deux juments. qu’il a fallu enterrer il y a peu. et vivre désormais près de la pâture vide.

l’autre matin dans la pâture une biche venue brouter la broussaille qui gagne du terrain venue lécher la pierre à sel toujours accrochée dans l’abri.

longtemps chaque jour la chienne allant se coucher sur la terre nue de la tombe.

souvent une laie et sa bande de marcassins traversent.

« le peuple des animaux » : oui.

c’est La consolation.

 

AM : Cheval, ours et oiseaux, jardin et forêt, lac peuplent votre imaginaire… Le personnel des contes investit lui aussi une nature ô combien vivante sur votre scène poétique. Croyez-vous aux princes et aux sorcières ? Nous endorment-ils (une des sections du livre s’intitule « le prince d’anesthésie ») pour mieux nous réveiller ?

FC : je vis en bord d’étang entourée de crapauds alors bien sûr que je crois aux princes et

je vis en lisière de forêt alors les sorcières les elfes …

mais c’est étrange parce que je crois que je suis peu sensible aux contes. ils sont entrés en moi dans l’enfance sans que je m’en aperçoive (je lisais beaucoup, c’était ma bouée de sauvetage) et n’en sont jamais sortis même si je les ai quasi tous oubliés. c’est comme s’ils avaient intégré ma mythologie personnelle. et c’est pareil pour des livres d’enfance dont je ne retiens parfois qu’une image mais elle est gravée un peu comme un tatouage : de l’encre sous la peau.

je crois qu’on trimballe toujours une bibliothèque d’enfance quand on a eu cette chance de rencontrer les livres tôt.

pour le prince d’anesthésie c’est un conte inverse qui m’anime / ici le baiser donné ne réveille pas mais endort, c’est lui la pomme empoisonnée.

c’est le dernier piège du sortilège. c’est pourquoi « je dégomme ».

quant à mon imaginaire, il est seulement ce que je vis. c’est pourquoi sans doute je vis en retrait. le retrait est venu en même temps que les retrouvailles, réelles cette fois et non plus fantasmées, avec les bêtes et avec les arbres / la ville (je vivais à Paris & banlieue) n’était plus habitable.

j’ai un besoin fou de ce lien d’être à être. cœur ouvert. de ce lien les yeux dans les yeux depuis la nuit des temps. de ce lien débarrassé ou plutôt indemne, innocent de tout désir d’amener l’autre à son chevet ou de le cibler dans sa ligne de mire ce qui fera qu’il (ici c’est elle) ne pourra que rêver  de s’achever.

j’ai un besoin fou d’un lien en deçà de la langue, ou au-delà, un lien d’infans à infans. désarmé.

s’il y a un paradis perdu c’est celui-là celui où on a séparé les bêtes d’avec les bêtes.

je veux dire c’est quand « on » a séparé les bêtes des humains, quand « on » a coupé notre animalité commune. quand « on » a décrété que les uns étaient supérieurs aux autres et qu’ils devaient, de ce fait indiscutable, soutenu par la science et les religion (la question de la pensée et la question de l’âme…) qu’ils devaient / dominer / tout / les bêtes les arbres les océans / tout / et dans la caste des dominateurs bien sûr le mâle occupe la première place. c’est la simple déclinaison de l’entité duelle maître esclave.

depuis que je vis où je vis, à l’écart de l’écart, et en lisière, je vis en paradis retrouvé c’est-à-dire en paradis perdu qu’on appelle un refuge. ici nous sommes quelques bêtes, femelles notamment, à être des réfugiées.

les mots sont des mots, les images sont des images. je veux seulement essayer de dire que, très profondément, je ne fais pas de différence entre un être et un être. sans doute pour ça aussi que je ne me sens pas très bien dans les villes. où l’animal n’existe pas. sauf mort, taillé en pièces dans l’assiette. le nom gommé et éclaté en devenir objet : steak, poitrine, escalope, veau bœuf agneau faites vos choix tout est national garantie. pas de quoi faire un plat. et cela n’est qu’un fragment du désastre. je n’ai pas les armes pour survivre à ça.

 

AM : « je porte linceul et cetera. » (p. 71) : de quels crimes et de quels deuils votre livre est-il le nom — ou le déplacement ?

FC : je pense à cette phrase de Léo Ferré : « on couche toujours avec les morts ».

phrase simple. principale. sans subordonnée. impérative.

on peut remplacer « coucher » par un tout autre verbe comme vivre par exemple. mais avec

« coucher » l’impact est forcément fort parce que l’intime est touché au vif du sujet.

pour ce qui est des autres deuils que des morts autres, je sais d’expérience qu’on meurt plusieurs fois dans une seule vie. et qu’on ne renaît pas comme s’il n’y avait pas d’avant, pas de précédent ni d’antécédent, non, on porte le poids.

quant aux crimes

je ne peux pas en dire plus que ce que mon poème peut dire. je n’ai pas la clef.

mais c’est bien de crimes dont je parle.

 

AM : « je » et « tu », « on » apparaissent et disparaissent au fil des poèmes. Vous parlez de « découcher de soi » dans un des textes. Ces pronoms permettent-ils d’ouvrir l’identité à son Autre ? E où sont passés les prénoms ? Ont-ils jamais existé ? S’incarnent-ils ailleurs ?

FC : les prénoms ? quels prénoms ?

plutôt les pronoms.

« je » et « tu » se dédoublent. instaurent la distance. mettent du  jeu entre. permettent le respir. engagent le dialogue solitaire. avec un peu de chance et de travail, aller jusqu’à l’Autre, en effet

si cela est possible par la langue d’aller jusqu’au dehors de soi, jusqu’à l’altérité qui ne serait pas alors un miroir aux alouettes. si seulement…

« on » vient ouvrir le geste. englobe large. prend dans son élan « je » et « tu » et tous les autres qui sont là dans l’invisible. il est une sorte de dépersonnalisation, « je » et « tu » n’ont plus cours dans leur singularité réciproque, « on » vient à la rescousse, n’a pas d’identité, ne peut en avoir, se contente d’être sans qu’on puisse le saisir, l’appeler, le nommer, l’enfermer dans un seul sens. on ne peut lui passer les menottes. ou alors ce serait comme attrapper un fantôme. « on » est un neutre engagé. engageant. il aide à laisser tomber sa peau pour n’endosser la peau de personne. devenir voix. devenir parole. si seulement…

 

AM :  De quelle nature est cette « langue d’étoupe » puis « langue décomposée » que vous convoquez dans /déboires/ ? Et si cette langue nous étranglait alors même que « la main parfois se fige » (p. 94)… ?

FC : si je me réfère au registre sémantique, en premières approches :

l’étoupe serait ce produit issu « du chanvre et des vieux cordages » qui servirait à « colmater les interstices entre les planches pour rendre l’embarcation étanche, ce qu’on appelle le calfatage »

et

décomposée serait « diviser, séparer en éléments constructifs »

sans bien savoir de quelle « nature » est la « langue d’étoupe » je peux aisément comprendre (prendre avec moi) qu’il s’agit bien pour elle de reboucher les trous, de réparer les avaries, de rendre étanche ce qui fuit de tous bords au risque mille de couler.

la langue d’étoupe, si je l’entends, c’est réparer l’irréparable. sans relâche. (Sisyphe ne serait pas dépaysé) et elle est composée de matière neuve (le chanvre) et de matières anciennes (vieux cordages). ainsi elle travaille dans le passage passé-présent. qui m’occupe.

la « langue décomposée » s’attellerait à nommer un à un les morceaux dispersés, les morceaux brisés sur le chemin du vivre et de ce premier geste pourrait enfin venir le deuxième geste sinon de recoller les morceaux, d’en comprendre la matière jusqu’à ce qu’elle fasse signe. rien que.

c’est deux techniques. deux abordages. 

et si « la main parfois se fige » c’est sans doute qu’elle a cru apercevoir quelque chose, quelque chose qu’elle ne soupçonnait pas et que la langue dévoile. cela demande parfois un certain temps de recul pour accepter de faire le pas. ou seulement d’accepter ce qui est.

 

AM :  Dans l’ensemble qui clôt l’ouvrage, les adjectifs du titre font place à un infinitif, un nom commun puis enfin un verbe conjugué dans une sorte de présent perpétuel : « désarmer/la stupeur » (p. 96), « d’autres/désarmantes » (p. 98), puis « la joie côtoie l’effroi une/assonance je ne sais quoi/me devance je/désempare ». Peut-on lire cette dernière section comme une forme d’art poétique ? Si la langue est un « bouclier », quelle combattante êtes-vous ? De quelles amazones vous sentez-vous proche ?

FC : je suis très touchée par cette sensation d’avoir été lue.

« art poétique » je n’aurais pas osé le mot. trop référé. trop mec/anisé.

mais c’est bien de cela qu’il s’agit : par où ça passe ce qui passe et d’où ça vient et quel chemin et depuis quand et comment dire.

c’était ça mon projet de la résidence au sémaphore du Créac’h : travailler ce qui du participe passé, participe, présent. je m’étais formulé cela comme ça avant de partir pour le mois de janvier au sémaphore avec deux amies (Isabelle Sauvage et Sarah Clément) dont douze jours fous de tempêtes à écrire du matin jusqu’au soir face aux baies vitrées à 250° de la salle de veille éclaboussées de vent de vagues et de vent et de pluies infinies et la nuit balayée sans relâche par les faisceaux blancs du phare qui phosphorent les rochers et vertigent les pièces où l’on ne peut dormir. tout était propice. à tenter de dire ce qui se passait. là. à écrire.

quant au lieu historique, le sémaphore lui-même, était un bâtiment militaire (je suis née et j’ai été élevée dans une famille de militaires) jusqu’en 2002, date à laquelle il est devenu un bâtiment du conseil départemental du Finistère et transformé en un « lieu de résidence d’artistes et d’auteurs ». c’est-à-dire que le sémaphore fut « désarmé ». ainsi soit-elle.