Eric Sautou, « Adieu Timéo », lu par Olivier Vossot (III, 15, notes de lecture)


Dans Adieu Timéo, le poète Eric Sautou compose une élégie intime où l’amour tu dialogue avec l’absence, l’enfance et l’adieu.


 

 

Longue lettre, en songe, à l’ami aimé ? Journal intime, carnet après carnet, ou de bord, au fil des lieux – de retrouvailles, d’écriture ? Adieu Timéo hésite. Sont-ce même là des poèmes, se demande parfois le diariste ? Mais l’écriture y poursuit la parole ordinaire pour retrouver la seule présence, aimée en secret, et les textes, inespérément, laissent entendre ce qu’ils taisent, dans des intervalles, des silences, d’infimes variations.
 
La musicalité, le rythme – une partition discrète, agissante – soutiennent l’oralité de la langue, plus littérale que dans d’autres livres d’Eric Sautou. Une parole d’amour dite et soustraite à la fois, dans une simplicité sans apprêt. C’est aussi la déclinaison lente d’un adieu, rêvé autant que l’a été l’amour : « nous aurions eu notre maison / notre jardin / nous aurions eu la vie ». Sans cesse on entend ce qui a pu passer (aller, et s’en aller) sans être dit, entre deux êtres : la poésie ici, comme à une fresque pâlie par le temps, restaure deux présences, et donne à sentir encore l’hésitation (telle une flamme de bougie ou un vol de papillon) entre le lien et l’éloignement. D’un carnet à l’autre, de « longues années (comme un seul jour aussi bien) » – et le même tremblement.

Aussi est-ce le même poème qu’on lit, inquiet mais apaisant, de préférer l’affleurement à une densité ostensible. Poésie ténue du sentiment, de l’effloraison passagère plus que de l’abîme ou de la quête de sens. Tout un jeu d’atermoiements et de reprises y crée une délicate et presque somnolente hébétude, comme on continue à demi éveillé de tisser le rêve qui nous gardait jusque-là endormi. L’écriture même y est comme réfléchie par instants, avec une ingénuité lumineuse :

ce qui est écrit (dans une poésie) / eh bien tu vois c’est comme / si on l’entendait toujours

ça dit toujours un peu quelque chose un poème mais pas longtemps c’est apaisant

mes poèmes / ce sont de petites danseuses tu vois / comme elles / sans rime ni raison

De « petites danseuses », avec leur rythme et leurs relais secrets, au point que tout entre elles s’écoule d’une même eau malgré l’écart des années, une eau peut-être où sonder deux visages dans les reflets : « écrire (qui peu à peu s’en va) / mais ton visage (le vrai) ? » Ainsi, l’émoi par lequel se sentir exister dépend d’un temps sans événement, d’une durée sans termes, d’une attente où tutoyer seulement qui l’on attend et prélever les signes d’une connivence muette.

Explorer un tel sentiment, force et fragilité de ce livre-carnet, est-ce reprendre l’enfance, lorsque rien n’a vraiment commencé, comme si rien ne devait plus finir ? L’attente est de ne plus aimer seul. De garder l’autre de l’amour éperdu. D’être sûr qu’exister aille sans dire. Puis de dire adieu à cet autre en soi, Timeo – en latin, « j’ai peur ».

je vais être au monde sans toi c’est pour toujours je le sais

Olivier Vossot

Eric Sautou, Adieu Timéo, éd. Faï fioc, 2026, 14 euros

 

On peut lire aussi, à propos de ce livre : 
Une Note de lecture de Marc Wetzel