Rimbaud dans ‘Adieu’ révèle une modernité tragique où l’adieu aux illusions rejoint l’épuisement poétique et notre inquiétude contemporaine collective aujourd’hui.

Arthur Rimbaud : la modernité négative & surgissement d’un surromantisme.
[Une fois n’est pas coutume, nous reprenons ce texte publié ici dans le but de lui donner un large écho. Ndlr.]
Arthur Rimbaud est la modernité négative car « Adieu » est le texte le plus moderne de Rimbaud, mais visiblement le moins commenté. On cite souvent Arthur Rimbaud pour la phrase devenue slogan : « Il faut être absolument moderne. » ; mais on oublie presque toujours où elle se trouve : dans « Adieu », le dernier texte d’Une saison en enfer, un texte de rupture, de fatigue, de lucidité douloureuse ; c’est là que tout bascule car dans « Adieu », la modernité n’est pas un programme, ni un manifeste, ni un cri d’avant-garde. Elle est une défaite. La modernité y est comme une chute, pas comme une conquête. Dans Une saison en enfer, Arthur Rimbaud parle comme quelqu’un qui sort d’une expérience extrême, presque d’un incendie avec une « brûlure » noire. Il ne célèbre pas la modernité : il la subit. Il comprend que le monde – et surtout le monde de la poésie – ne permet plus les anciennes transcendances. Il a voulu « posséder la vérité dans une âme et un corps ». Il a tenté l’expérience du voyant, le dérangement de tous les sens. Il a explosé la langue, puis cela l’a détruit en tant que poète. La modernité, pour lui, n’est plus une promesse : c’est la fin du rêve, le retour brutal au réel. « Adieu » est peut-être, certainement, le texte que la critique française n’aime pas lire, ou moins. La critique rimbaldienne a toujours préféré le Rimbaud flamboyant : les Lettres du voyant, les Illuminations, la révolution formelle, le génie adolescent, le scandale, le mythe du poète-prophète. Tout ce qui est « clinquant ». Pourtant « Adieu » est un texte d’effondrement. Il contredit le récit héroïque. Il dit : j’ai échoué, j’ai brûlé, je renonce. La critique française est très formaliste, très attachée à la langue, aux variantes, aux manuscrits et n’aime pas trop, visiblement, regarder « Adieu » en face. Elle préfère chez Arthur Rimbaud le prodige, plutôt que l’homme blessé. Pourquoi « Il faut être absolument moderne » est une phrase tragique ? Cette phrase n’est pas un slogan futuriste, elle n’est pas un appel à l’avant-garde, elle n’est pas un manifeste esthétique. C’est une phrase de fatigue, de ras-le-bol, de lucidité qui signifie : il faut accepter le monde tel qu’il est devenu, sans illusions, sans refuge. C’est une modernité sans promesse, sans lumière, sans salut. Une modernité réelle, pas mythique, une modernité négative. Aujourd’hui, on dirait presque : une modernité punk (no future). Pourquoi moi, je vois, ressens cela – et pas les spécialistes – car je crois que je lis Arthur Rimbaud dans son mouvement, dans son incarnation, dans son expérience intérieure, pas, plus, dans son mythe romantique ; je lis l’homme qui brûle, pas le prophète. Je lis la chute, pas l’ascension, je lis la fatigue, pas l’ivresse. J’ai lu à nouveau « Adieu », et j’ai redécouvert l’« Adieu » d’Arthur Rimbaud, un texte central, pas comme une annexe à Une saison en enfer. Je n’adhère pas complètement à la lecture politique dominante (Rimbaud rebelle, insurgé), je ne m’arrête pas à la lecture formaliste (Rimbaud inventeur de formes), je me méfie de la lecture mythologique (Rimbaud génie adolescent). Je lis l’homme qui dit stop ! Et c’est exactement ce que le psychanalyste Benjamin Fondane avait vu : la France a préféré le spectaculaire au tragique. La psychanalyse est, me semble-t-il, le seul champ qui ose regarder l’Arthur Rimbaud tragique ; depuis 1938, la psychanalyse lit Rimbaud autrement : « Je est un autre » comme prototype de l’inconscient, l’adolescence extrême, la langue comme symptôme, l’effondrement du sujet poétique, l’abandon de l’écriture comme arrêt d’un symptôme. Les psychanalystes, Gérard Pirlot, Fabrice Laudrin, Anne Brun, Bernard Chouvier : tous montrent Arthur Rimbaud divisé, dérangé, épuisé, en errance, en rupture. La psychanalyse lit Rimbaud comme une expérience limite et éprouvante, un adolescent clinique, un sujet traversé par des forces psychiques incontrôlées, peu ou pas conscientes, un créateur qui finit par s’effondrer. Dès lors, dans cette perspective, « Adieu » n’est plus un mystère, c’est un moment clinique, à savoir la fin du voyant, la fin du symptôme, la fin de la poésie comme survie. La modernité négative est une théorie qu’énonce « Adieu » et ceci est : la modernité n’est pas ce qui commence, la modernité est ce qui finit, elle n’est pas l’invention d’un monde nouveau, elle est la destruction des illusions anciennes, elle n’est pas l’exaltation, elle est la lucidité, elle n’est pas la promesse, elle est la fatigue, elle n’est pas la lumière, elle est la sortie du rêve, elle n’est pas l’avant-garde, elle est le retour au réel, elle n’est pas héroïque, elle est tragique ; c’est pourquoi « Adieu », paradoxalement, est le texte le plus moderne d’Arthur Rimbaud car il annonce la fin du sacré, la fin du poète-prophète, la fin de la transcendance, la fin de la poésie comme salut, la fin de l’illusion de l’inconnu, la fin du voyant ; parce qu’il dit : être moderne, c’est renoncer ; parce qu’il insiste : être moderne, c’est voir, car il annonce : être moderne, c’est accepter la chute. À ce stade, j’énonce : Arthur Rimbaud moderne, oui – mais moderne négatif, la modernité d’Arthur Rimbaud n’est pas celle que l’on célèbre de nos jours, elle n’est pas celle des avant-gardes, elle n’est pas celle des slogans, elle n’est pas celle des mythes. Elle est celle de l’ « Adieu » : une modernité tragique, lucide, sans promesse, une modernité qui ne commence rien, une modernité qui finit tout, la modernité négative. Cela m’amène à la question du romantisme, et ce que je nomme le surromantisme, chez Arthur Rimbaud : une question qui me taraude, avec extrême finesse depuis un bon moment, et qui touche, peut-être, à quelque chose que très peu de lecteurs d’Arthur Rimbaud ont vu, son romantisme n’est pas un romantisme individuel – c’est un romantisme élargi, un romantisme du monde, un romantisme de l’autre et cela éclaire directement son effondrement poétique, puis aussi encore, cela résonne puissamment avec notre époque. Arthur Rimbaud romantique ? Oui – mais pas comme on le dit ; on pense souvent que Rimbaud est un romantique parce qu’il est adolescent, exalté, en quête d’absolu, en rupture avec la société, mais ce n’est pas le cœur du romantisme rimbaldien. Le romantisme classique pose la question : « Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’erre ? », chez Arthur Rimbaud, certes, cette question existe, mais elle est dépassée car il ne s’interroge pas seulement sur lui-même, il s’interroge sur le monde, sur les autres, sur l’humanité. Arthur Rimbaud est préoccupé par autrui et cela profondément. Il faut rappeler qu’il est bouleversé par la guerre de 1870, révolté par la Commune, obsédé par la misère sociale, attentif aux humiliés, aux blessés, aux errants ; il n’est absolument pas un poète enfermé dans son moi, en son je, il est un poète ouvert, poreux, traversé par le monde. Arthur Rimbaud n’est pas un romantisme introspectif ; c’est un romantisme surromantique, au sens où on peut le définir par : « Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Dans quel état nous errons ? », c’est une question collective, une question politique, une question anthropologique, une question métaphysique. Arthur Rimbaud porte le monde de l’humanité dans son corps, cela le brûle. Ce que je nomme le surromantisme est une autre clef de voûte pour comprendre son effondrement poétique. Si Arthur Rimbaud avait été un romantique « classique », il aurait pu continuer à écrire : sur son moi, sur ses visions, sur ses tourments, sur ses extases, mais il n’est pas cela, il est au-delà. Il est un poète qui veut porter l’humanité entière. Il veut écrire pour tous, avec tous, dans tous. Il désire être le voyant du monde, pas seulement de lui-même, cette ambition lui est insoutenable ; elle explique la violence de son dérèglement, la radicalité de son écriture, la démesure de son projet, et finalement… son effondrement car vouloir être le voyant de l’humanité, c’est vouloir être plus qu’un homme et aucun homme ne peut tenir une telle posture fort longtemps. « Adieu », c’est le moment où le surromantisme s’effondre pour Arthur, dans « Adieu », il comprend, exprime qu’il ne peut plus porter le monde, il ne peut pas, il ne peut plus sauver l’humanité, il ne peut plus être le voyant collectif, il ne peut plus être le prophète d’un avenir meilleur. Il dit : « J’ai voulu posséder la vérité dans une âme et un corps. », cela, la vérité absolue, n’est plus une quête individuelle, c’est une quête totale, cosmique, surromantique car au-delà de ce qui est possible, puis il ajoute : « Et je l’ai trouvée amère. », c’est le moment où le romantisme élargi – le romantisme du monde – s’effondre. Cela résonne, je l’écris à nouveau, résonne avec notre époque, je pense que c’est pour nous un point essentiel : Arthur Rimbaud est un poète de crises, il vit : une crise politique (la Commune, la répression, la république instable), une crise sociale (la misère, la famine, les inégalités), une crise spirituelle (la fin des transcendances), une crise du langage (la poésie ne sauve plus) ; nous vivons : une crise écologique, une crise démocratique, une crise sociale, une crise du sens, une crise du futur. Arthur Rimbaud par son œuvre poétique pose la question : « Où allons-nous ? », c’est la question de notre siècle ; Rimbaud pose la question : « Dans quel état nous errons ? », c’est la question de nos crises contemporaines ; Arthur pose la question : « Qui sommes-nous ? », c’est la question de l’humanité face à son avenir. Là, Arthur Rimbaud est à la fois terriblement contemporain et intemporel, un « moderne total » mais négativement moderne parce qu’il voit avant tout le monde réel, alors ses illusions s’effondrent et les transcendances disparaissent, les promesses se brisent et le monde devient brut, sans refuge, c’est exactement ce que nous vivons. Mais ai-je raison d’oser écrire que c’est peut-être, là, une idée majeure ?, qu’Arthur Rimbaud est un surromantique car un romantique élargi, un romantique du monde qui s’effondre, un romantique de l’humanité de la fin des fins, un romantique de l’autre perdu et dévasté, c’est précisément cette dimension dans sa chair, sa psyché et jusqu’alors son parcours de vie qui finit par provoquer son effondrement poétique, sa modernité tragique, sa résonance avec notre époque. Pour conclure, j’émets une formule et une question ouverte : le surromantisme d’Arthur Rimbaud est la modernité négative, est-ce une proposition d’idée insensée ?
Christian-Edziré Déquesnes
Illustration de S.O.DA 26 .