Céline Walter, “Duende”, lu par Mazrim Ohrti


Mazrim Ohrti explore ici pour “Poesibao” les multiples acceptions que pourrait revêtir ce “duende” de Céline Walter, daïmon, démon, voix...


 

Céline Walter, “Duende”, Tarmac éditions, Nancy, 2023, 52 p., 19€


Céline Walter marque son territoire, sa « claustration », par l’intermédiaire de son Duende, comprendre : un daïmon, un démon ou plus simplement sa voix qui lui dicte son livre écrit en résidence en Camargue. À ceci près que cette voix se construit en même temps qu’elle dicte ses conditions en tant que projet du livre. Cette voix cherchant l’état primordial qui conditionne l’expérience de la poésie jusqu’au dépassement de la conscience en tentative d’écriture. Duende peut s’appréhender sous forme de dialogue masqué entre deux états de conscience de Céline Walter. Comme pour exacerber, rendre plus dense et surtout plus vrai un dialogue de l’auteure à l’auteure. On assiste, entre les lignes, à la réfection de son intériorité à même d’amortir toute éventuelle révélation trop intense dans le long processus d’individuation, lequel dure parfois tout une vie. Même le quotidien est un terrain idéal pour ce faire, même dans un cadre inédit. L’état physique prend la mesure du lieu intérieur, par un simple regard sur ses propres gestes et ses mimiques, sur ses réflexes conditionnés, de toute évidence telle que l’entrée en matière le propose : « Au dehors je me coiffe je sens bon pour le moral / c’est mécanique / je tends la main au museau d’un cheval / je ne suis pas drôle – je sais / je n’ai pas l’odeur de lui plaire / j’ai les dents saines / et ne mords à aucun prix. »

Céline Walter cherchant à identifier son Duende pourrait se demander si elle n’a pas ce statut pour lui. L’ombre de l’individu est peut-être sa part réelle tout compte fait ? L’écriture, on le sait, a tôt fait de nous rendre un brin schizophrène. Sauf si, comme Céline Walter, on devine la réalité fait d’un voile infime qu’ici elle tente de pénétrer à sa guise de cette volonté qui la détermine. Pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, la question de soi, du tracé de son cheminement existentiel revient souvent dans ses écrits.
Duende n’offre pas d’envolée lyrique intempestive, mais prend le « pouls lent » des éléments de la vie qui se trame dans une unité de temps et de lieu restreints à cette occasion. Les seuls êtres réels évoqués dans le livre, offrant un échange sensible, sont les chevaux blancs que l’auteure visite de temps à autre (qui « n’ont de blanc et de crinière que sous l’orage »). Leur réalité ainsi les ramène à leur simplicité, presque à leur physionomie originelle derrière le poème. « Même les escargots tracent leur route à sec ». Quant au « beau chat qui appelle en bas dans la cour – il n’appelle pas. » Et d’insister : « Mensonges – tout est mensonges / du bruit pour rien. »

Il y a parfois dans Duende l’organisation du propos concernant la réalité tangible, celle qui inviterait presque à l’écriture blanche, tandis que la part du rêve, la vie rêvée va dans le sens d’une sublimation tout en s’annonçant clairement au lecteur (« J’ai dormi / et cette nuit un danseur est venu. ») Cette sublimation, Céline Walter la corrige en retenant ses « démons », tout un monde d’êtres aux rôles définis qui inspirent à la fois terreur et beauté. Des êtres humains et des « esprits des lieux » à qui elle dédie à mi-mot ce livre. L’ombre gothique de Füssli est un lien possible avec cette ambiance : « La nuit fait toutes sortes de bruits de l’autre côté du mur / la nuit perd ses eaux sur une table de travail. » Le matin et le quotidien empêchent Céline Walter de basculer dans la tentation définitive de la nuit. Une tentation mêlée de crainte, car le dévoilement d’une extase possible est à ce prix. Dans « Le Cauchemar » du fameux peintre, on voit un cheval au regard de braise. À croire que les chevaux que l’auteure fréquente cherchent à se faire solliciter dans ses rêves.

Si l’éveil et le sommeil, dans Duende, révèlent deux empreintes différentes, la responsabilité en revient au verbe pour une large part, aux tonalités marquées qu’il « empreinte » afin que l’esprit fréquente comme il le souhaite les êtres du jour ou ceux de la nuit. Et ce, en dépit de ce que les uns les autres changent parfois de territoire au travers de la fragile frontière imaginaire/réel, en soi simple illusion. Deux territoires que Céline Walter ne peut (ou ne veut) se résoudre à choisir, comme on doit se résoudre à choisir une forme d’incarnation. Elle semble avoir trouvé une parade au risque de basculer dans une forme, un état coercitifs, liberticides, quitte à se battre pour rester dans l’entre-deux : « ces chevaux-là ne savent pas que je suis hors-jeu / je ne suis ni pion ni reine / ici. » Et si basculement il y avait, ce serait alors dans une invocation à soi-même pour en finir avec l’ego présomptueux et fauteur de troubles : « tu tires sur ma langue / tu ne vois rien – même si j’écris (…) j’écris – mais je ne le sais pas. » Finalement Céline Walter est peut-être son propre Duende.

Mazrim Ohrti

Céline Walter, “Duende”, Tarmac éditions, 2023, 52 p., 19,00 €.