Ouvrir le livre centre-américain des morts, c’est entrer dans une geste des disparus, un vaste chant choral, continu et ardent.

Le livre centre-américain des morts de Balam Rodrigo, est à la fois un tombeau et un palimpseste. Un manifeste poétique d’une grande puissance d’évocation, à la fois symbolique, historique et politique. Mexicain originaire du Chiapas, l’auteur en est un personnage surprenant, auparavant joueur de football professionnel, aujourd’hui botaniste, son œuvre compte déjà une quarantaine de recueils, récompensée par de très nombreux prix nationaux et internationaux. Elle est également traduite en plusieurs langues. Ce livre Libro centroamericano de los muertos, apparaît comme son œuvre maîtresse, récompensée en 2018 par le Premio Bellas Artes de Poesia Aguascalientes, le plus prestigieux prix de poésie mexicain. À ma connaissance, c’est la première traduction de Rodrigo Balam en français.
L’ouvrage est bilingue, la traduction de Karine Louesdon et José Maria Ruiz-Funes est d’une lecture agréable, lisse, percutante, elle sert très bien le texte de départ. Dans la restitution en français, on sent la force du propos, la dynamique donnée par une langue frappée, rythmée. Les éditions l’Extrême contemporain, que l’on remercie de nous faire découvrir cet ouvrage à la puissance rare, ont soigné la qualité de la présentation : iconographie, préface éclairante de José Maria Ruiz-Funes, notes de l’auteur et des traducteurs nous éclairent sur le projet et la composition du livre.
On a ici quelque chose qui possède le souffle des Feuilles d’herbe de Whitman ou du Chant général de Neruda. Et justement, avec ce recueil, Balam Rodrigo complète la géographie poétique du continent américain, avec ce poème au long cours de l’Amérique centrale. Car plus encore que le Mexique, c’est l’identité revendiquée par Balam Rodrigo, une identité nourrie de la complexité de son pays mais également de tous ceux qui l’entourent.
Le livre intègre, pour les prolonger, des citations de Fray Bartolomé de Las Casas, ce frère dominicain du XVIe siècle connu sous le nom de « Protecteur des Indiens », auteur d’un volumineux ouvrage sur la Destruction des Indes. Mais Balam Rodrigo ne se contente pas de placer des citations en exergue, il les amende, les adapte sans trahir la prose de Las Casas. Dès les premiers vers on est happé par la force de ce poème composé en plusieurs chants :
Et Dieu aussi était frappé d’exil, migrant sans terme ;
Il voyageait sur La Bestia et n’avait pas subi de crucifixion,
mais l’amputation de ses jambes, de ses bras, tout muet et guignard
alors qu’Il tombait les bras en croix du haut des cieux,
poussé par les malfrats depuis les noirs nuages du train,
depuis les wagons et les fourgons labyrinthiques, sans fin ;
et je vis clairement comment ses côtes étaient transpercées
par la lance circulaire des passeurs, par la crosse des policiers,
par la baïonnette des militaires, par la langue en extorsion
des narcos, et sa souffrance était aussi grande
que celle de tous les migrants réunis, c’est-à-dire,
que la douleur de tout un chacun ; auparavant, pendant qu’Il était en Amérique centrale,
cette petite Bethléem enfoncée dans le recoin cassé du monde
Les pages qui suivent sont à l’avenant. À aucun moment on ne décroche de la lecture.
Les voix des morts que donne à entendre Balam Rodrigo sont celles des migrants. Il y a un effet choral réinventé. Le poème est emporté par un souffle romanesque qu’on associe souvent à la littérature sud- ou centre-américaine. C’est, à mon sens, réellement un grand livre, dont la multiplicité des voix – de migrants confrontés à des morts violentes, qu’incarne dès le début, La Bête, autrement dit le train, qui doit permettre de passer du Mexique aux États-Unis – traduit parfaitement, par sa dimension panoramique, les forces sismiques à l’œuvre dans l’inégalité des richesses et des chances. Avec l’actualité internationale, cette réalité décrite de façon à la fois compassionnelle et crue trouve une résonance totalement nouvelle.
Cécile A. Holdban
Balam Rodrigo, Livre centre-américain des morts, L’extrême contemporain, 2026
Traduction, notes et préface par José Maria Ruiz-Funes Torres et Karine Louesdon, 318 p., 18€
Extraits choisis par la rédaction :
Où notre langue est-elle restée ?
1.
Une profonde tristesse s’abat sur moi ces jours-ci.
Quel est le sens de tout ce que je fais et écris ?
Les astres ne s’émeuvent pas. Dieu rit, nous rêve.
Seule la respiration nocturne de ma femme et de mes enfants
m’indique que je suis vivant. Par moments, je ferme les yeux
et mon corps tombe dans le vertige du sang sans sommeil.
Reconstruire les visages de l’enfance,
ceux des migrants centre-américains
qui vécurent, mangèrent et rêvèrent
entre les poteaux de ma maison.
Leurs corps et leurs noms sont devenus du brouillard,
dessinés à la chaux dans la mémoire,
comme les gribouillis diffus que je cisaille dans ce livre.
2.
Le train de la mémoire, soudain, déraille
entre mes mains. Ces mains avec lesquelles mes frères
et moi –monnaie de chair écrasée par le temps –
déposions les têtes en nickel
des héros de la patrie sur les rails,
pour que le train les écrase et obtenir ainsi
des grimaces macabres, des rictus douloureux et informes,
des rires tordus, évanescents,
des migrants en route vers le but sans nors des rêves.
3.
Je cherche les traces de l’enfance comme celui qui cherche
une pépite d’or dans la décharge :
J’arrive au village, je marche dans la rue Centrale,
je tourne à l’angle ensoleillé et là-bas, sans les amandiers,
face à cet incendie sans feu,
se dresse mon ancienne maison au centre du monde.
Je m’en approche à peine, je cherche mes empreintes,
mais je n’en trouve aucune.
Je marche jusqu’au quai,
ensuite vers le pont du chemin de fer :
que des tisons foulés par La Bestia du temps,
sur les rails durs et tranchants de l’existence
(J’ai migré à travers la vie et j’en suis sortie décapité
par son train imparable et sans pitié).
pp. 76-77