Muriel Pic, « Lenz, quelle épouvante » (III, 12, Hantologie)


Nous sommes nombreux à voir dans Lenz de Büchner une date pour la littérature. Muriel Pic en est totalement hantée.


Waldersbach par Théophile Schuler (1837)

 

Lenz, quelle épouvante


 
Celui qui me hante, c’est Büchner. Büchner qui manie le scalpel le jour et les livres la nuit, Büchner qui travaille sur les nerfs, qui buche sur la folie, Lenz, quelle épouvante. Lenz est la forêt, la montagne, la jeune fille malade, l’eau froide de la fontaine, la douceur d’Oberlin, le hérissement du chat, la nuit qui chante pour conjurer l’angoisse. Lenz est l’œil hagard, exorbité, grand ouvert, l’œil par lequel entre le monde, un œil de neige, renversé quelque part où il n’y a que des visions. Lenz est la phrase de Büchner et la phrase de Büchner me hante. Elle rend quiconque sublime et misérable. Je la repousse à deux mains et je l’attire contre mon sein. Elle ne me laisse pas tranquille. L’orage vient. Les nuages solaires et troués, les pointes vertigineuses des sapins, les renversements du ciel à flancs de montagne, l’air saturé d’eau et d’éblouissements, le vide sous mes pieds et l’épouvantable sentiment d’exister qui efface tout hormis les ombres.

Lenz est voluptueusement angoisse et désir. Cela ne peut pas durer. Alors Büchner cherche des mots pour dire les choses humaines. Il sait que ce n’est pas suffisant pour dormir, échapper aux obscures méditations, garder les idées claires, mais c’est quand même une histoire, l’histoire de Lenz, un poète, un fou, un pauvre bougre qui ne veut plus être le monde, ne veut plus être tendre, qui veut retrouver ses murs, mais à qui tout parle, et pire encore, à qui tout parle de l’infini, s’adresse à lui comme à l’infini, car l’infini est la faculté humaine de devenir la montagne, le chat, la jeune fille malade et la phrase. 

La vie spirituelle poussée à son extrême est folie et révolution. La voix de Büchner me hante : « Ils habitent de belles maisons, ils portent des vêtements élégants et ils parlent une langue à eux ; mais le peuple gît devant eux comme un fumier sur un champ. » Voilà pourquoi Lenz est là, avec la nature au-dedans, avec l’air libre au-dedans, et la pensée du suicide. Lenz, quelle épouvante.

Muriel Pic