“Anthologie de la poésie allemande contemporaine – 10×10”, lue par Jean-Claude Leroy


Jean-Claude Leroy explore ici pour Poesibao cette riche anthologie de dix auteurs de langue allemande et cependant non originaires d’Allemagne


 

10 x 10, Anthologie de la poésie allemande contemporaine (choix de José F. A. Oliver, traductions de Gérard Tessier et Tim Trzaskalik), éditions Les Hauts-Fonds, 312 p. 2023, 22 €.


En même temps que découvrir la poésie d’Écosse dans un volume publié aux mêmes éditions Les Hauts-Fonds, c’est le moment de lire cette anthologie sans doute particulière, un choix de dix auteurs de langue allemande, mais dont les auteurs ne sont pas originaires d’Allemagne, chacune et chacun d’entre elles et d’entre eux ayant vécu, à un degré ou à un autre, l’expérience migratoire. Ce sont ainsi des accents de Pologne ou d’Italie, de Bulgarie ou de Roumanie, de Turquie ou de Tcherkessie qui courent dans ces pages, marquant des écritures moins préoccupées d’atavisme ou d’identité que d’art, de langage, et surtout des questions sociales et existentielles qui se posent à l’humanité. Alors qu’en juin dernier l’AFD, parti d’extrême-droite, emportait une élection régionale, s’assurant ainsi la direction d’une collectivité territoriale, ce recueil prend de fait des allures de manifeste face aux discours et agissements des ségrégationnistes.

Six femmes et quatre hommes, une moyenne d’âge de 45 ans pour ces poètes inscrits dans notre époque de crises et d’impossibilités. Tous ont publié, beaucoup ont obtenu des prix et sont reconnus. Même si, comme le souligne José F.A. Oliver dans sa préface, « la tendance à exclure une écriture multiculturelle du contexte de la poésie germanophone a toujours existé et, malheureusement, existe toujours », c’est à travers une belle variété de formes que le lecteur prend ici connaissance des manières de l’expression actuelle qui, en Allemagne comme ailleurs, savent cohabiter avec facilité, pour peu qu’on veuille bien les considérer.
Le fonds de témoignage, le message, le rapport aux autres, qui est rapport au monde, sont diversement présents dans ces textes. Invention ou découpe de mots, de rythmes, insertion de mots-valises, désordre voulu, comme dans la voix de Dagmara Kraus*, spécialiste de littérature comparée et des écritures littéraires (sic) née en Pologne, formée à Leipzig, Paris et Berlin. Récipiendaire de divers prix, elle est membre de la Berliner Akademie der Künste.


arppropriation

dos de plume dos de plume
ça a harpé séraphins
la rondeur la rondeur nous
veulons plus nimi la chanter

son-œu tambœur son-œu tambœur
riff au tam-tam
ça pue grave pourrave ça pue la
manière maigremince bajzelam

œil enflamme œil enflamme et
pompe pompe jusqu’à cubismat
dragon piagaffe mio ici
a retiré échelle-œu

et feintise pour la barrette s’or-
phélinaient accordeurs-euses d’oiseaux
encore et encore hélas encore
et encore tombe la niminuit
pumpum arrangeait le pourquoi

[Dagmara Kraus, p. 199]


D’origine turque, Özlem Özgül Dündar est traductrice, elle écrit pour le théâtre ou la radio. Également native de Turquie, et ayant grandi en Allemagne, Zehra Çırak a vécu et travaillé avec l’artiste sculpteur Jürgen Walter (1940-2014), elle a publié de nombreux livres, souvent récompensés. Née à Sofia, Tzveta Sofronieva est artiste et traductrice, sa poésie a été traduite en dix-huit langues, dont le français.

[…]

De la terre
qui bientôt ne sera plus
ruisselle encore sur notre peau.
Des graines dans la bouche,
dents qui grincent dans des rêves diurnes,
gencives en sang.
Mieux vaut arracher les dents de sagesse,
elles s’enflamment souvent.

Espèce menacée,
mettons celle-là aussi sur la liste.
Dans la quête
de nouvelles fouilles
ont été trouvés des os maxillaires
d’une espèce à demi formée
qui a tout bâti sur du sable
et qui s’est égarée.

[Tzveta Sofronieva, p. 245]


Arrivé en Allemagne à l’âge de treize ans, Alexandru Bulucz est d’abord Roumain. Il a étudié la germanistique et les littératures comparées. Il est traducteur, critique et… poète.
Dans les poèmes qui nous sont présentés, signés de lui, on retrouve beaucoup de la Roumanie, voyage dans le temps d’une vie campagnarde qui semble appartenir à un passé facilement lointain. Exercice sentimental de rattachement à l’aujourd’hui qui voudrait parfois se complaire dans l’oubli, cette poésie fait du bien, qui nous rattache à quelque possibilité de vivre encore.


Réserve épuisée

Les faux, les faucilles, les fourches, la hache, tout cela rouille.
Sur la colline il y a encore qui pourrit une meule pour le foin.
Aucune bête ne piétine le blé. La vache laitière, elle a été vendue.
Des meuleurs n’en reste qu’un, sous la croix de bois près du ruisseau.
La grange va mal, car plus aucune lumière tremblante de paille n’éclaire
l’intérieur des murs, et dans le tas de bûches fendues pour cuisiner
manque du bois. Personne ne réclame aux forêts des brindilles sèches.

Au milieu d’Éden personne ne songeait à demander si la réserve
de volupté était inépuisable, ou limitée dans le temps.
Gaftia et Petrus sont partis. Majka est partie aussi. Qui discute
leurs valeurs, qui emprunte leurs chemins et qui lit leur œuvre commune ?

Les douleurs de la croissance, elles venaient en retard, la nuit
comme du givre. L’affirmation que la rançon du fils de l’homme allait
tous nous libérer pour toujours et pour l’éternité de tous les maux est si fausse.
Car le Messie syllogomane est loin de pouvoir engranger
dans le cellier saint ces types de douleurs qui ne disparaissent pas
en comptant jusqu’à trois. Épuisées sont les sensations en réserves,
la gelée de mûres dans les pots de Mère ! Douceur trahie !

[Alexandru Bulucz, p. 39-41]


Qu’elles soient existentielles ou formelles, ces écritures ressortent évidemment d’une époque et d’un monde commun à tous, quand les problématiques ne peuvent être que les mêmes où que l’on se trouve. Réunis dans cet ouvrage, ces dix poétesses et poètes, que je ne peux bien sûr toutes et tous présenter dans le format d’une simple note de lecture, deviennent emblématiques d’une société en heureuse mutation. Insister, pour conclure, sur le travail qui a dû être celui des traducteurs, Gérard Tessier et Tim Trzaskalik, qui ont su puiser à chaque source les spécificités d’une langue rendue plus vivante encore par ces apports extérieurs.

Jean-Claude Leroy


10 x 10, Anthologie de la poésie allemande contemporaine (choix de José F. A. Oliver, traductions de Gérard Tessier et Tim Trzaskalik), éditions Les Hauts-Fonds, 312 p. 2023, 22 €.



Rencontre (présentation et lectures) autour des deux anthologies publiées par Les Hauts-Fonds, le 26 septembre 2023 à 18h, à la librairie Comment dire, à Rennes (5, rue Jules Simon), en présence de Paol Keineg et de Tim Trzaskalik, traducteurs, et de l’éditeur Alain Le Saux.
Lien : http://www.librairiecommentdire.fr/agenda-140663/lecture-poetique-anthologies-de-poesie-allemande-et-ecossaise/

*NDLR, Dagmara Kraus introduite dans Poesibao par Jean-René Lassalle
(Poètes) Dagmara Kraus, par Jean-René Lassalle,
(Anthologie permanente) Dagmara Kraus, par Jean-René Lassalle,
(Anthologie permanente) Dagmara Kraus, 2, choix et traductions inédites de Jean-René Lassalle,