Poesibao a demandé à André Markowicz, traducteur et poète engagé, ces poèmes parus sur sa page Facebook et réunis ici.
Rouille d’amers épar-
pillés, ressac
d’un sel
gris vert sur deux
cents brasses (plus)
de haut, – le sable rend parfois,
au gré, sinon,
d’un chalutage au large,
un os
troué, un peigne d’os de la
terre des chiens, – une île
encore
émerge, rocs
roussis,
bruyères naines, fièvre froide
et ce n’est rien,
à s’entredévorer,
« ici, au bord du monde, j’ai
choisi refuge »
ayant blanchi, et les
carcasses d’orques, non,
des vieilles ruines, rouille
effritée par,
éperdument, le rauque du
souffle d’avoir
crapahuté, là, seul,
et les cavernes, là,
de l’intérieur.
Arasement
des êtres, d’âge
en âge, pour ne rien
épargner, ne
rien, rien, sauf ces
lichens râpeux,
laisser survivre
à la peur rousse.
[6-9 juin 24]
Miroir du conte
L’ogre est revenu dans la forêt, –
dors encore, dors, les parents dorment,
je l’entends qui geint, je ne verrai
rien de lui, il va de forme en forme.
Pas de lune mais le disque luit –
cinquante ans déjà que je suis morte, –
une averse qui se change en pluie
longue, tiède, quand fermer la porte
ne rassurerait que les vivants,
pauvres, pour le peu que ça rassure.
J’avais peur quand j’écoutais le vent,
ce qu’il porte, lui, de meurtrissures,
dans les arbres, puis je t’ai laissée
seule et j’ai rejoint mon fiancé.
Il n’a pas de tombe et pas de nom,
que son cri sans bouche – ma maison
vraie. Je t’ai veillée comme j’ai pu,
chapelet des grains de cornaline.
Je t’ai dit le conte du début
à la fin, – les gouttes dégoulinent
sur la vitre. À la troisième voix,
tous les soirs, il entre et nous dévore
et nous attendons à chaque fois
qu’on nous reconnaisse, – dors encore.
L’âge que j’ai eu est dans le tien,
j’ai ta langue, ce n’est plus la mienne.
Je traverse, tu ne me retiens
que le temps que les parents reviennent.
[28 juillet-4 août 24]
Celui, avant
que la parole impose
aux choses leur
mesure, dans les bras
du père,
absorbant ce qui bouge
avec le même
empire, – formes, bruits, couleurs –
titubant par voyelles pour inclure
au sans-limite encore d’un désir
errant, sa main
dodue vers elles, par
les yeux aussi, les yeux ouverts
glissants-fixés,
à chaque instance, qui
est là,
confiance pure
et pure, aussi, surprise, sans
trace aucune de peur, il se
prépare au temps du conte.
[17-23 août 2024]
Et s’il ne me restait de la Russie
que l’enracinement du pentamètre,
son stigmate ou son signe, battement
fantôme dans la langue quotidienne
qui serait mienne sans l’inconcordance
dont il faut bien que je fasse mon deuil.
Rien du pays, rien même de la ville
qu’on pourrait dire généalogique
que quelques sensations d’avant les mots
sans scène originelle ou dont la scène
si elle a existé s’est dissipée :
ainsi, allez comprendre, quand je sors
tôt le matin, et où que je puisse être,
je vois les cicatrices du trottoir,
ces boursouflures noires de l’asphalte
quand les racines qui les ont causées
sont elles-mêmes devenues des pierres
depuis longtemps, – où le goût de l’aneth,
quoique le mot lui-même m’en éloigne,
c’est que, l’espace de ces deux secondes,
je suis précipité dans quelque chose
qui tient de la reconnaissance aveugle,
et tout re-disparaît l’instant d’après
sans trace de dommage, – rien non plus
de cette langue que je n’utilise
que, la plupart du temps, au téléphone
et qui se désagrège quoi qu’on fasse,
de moins en moins vivante, et pourtant, si,
puisque j’y suis toujours aussi sensible.
Non, ce qui reste, c’est cette mesure,
iambique ou trochaïque, mots absurdes
pour la plupart de mes contemporains
ici, et pas du tout comme un exil, –
une évidence, même involontaire,
je ne dis pas une richesse, non,
juste la suite d’un état de fait,
d’autant qu’il est anglais puis allemand
et seulement ensuite russe, et s’il
est insensible car sans ascendance,
il est aussi le signe de ma vie.
[10-13 septembre]
Il se mit à l’étude des oiseaux,
de ce que dit leur chant en langue d’homme,
et celle, aussi, des arbres – des diverses
langues du vent et celles de la pluie,
et celle, plus fermée au malheureux
plus rassuré dans le nombre que seul,
qu’on nomme chuchotement de la neige.
Il disait que les âmes des cailloux
étaient aussi diverses que les autres
et portaient les mémoires les plus sombres
qui, même à lui, restaient indéchiffrables
comme celles de la fougère-louve,
ève de toute souche de fougère
(elles ne parlent qu’une nuit par an
et pas toute la nuit, bien sûr, – leur langue
se dérobe, elle aussi, à l’interprète,
mais, paraît-il, l’entendre est quelque chose
de l’ordre des images sans semblance
qui bouleversent par une harmonie
qu’elles inventent dans le jeu des formes
enceintes de l’espace et des couleurs).
Il sut grâce à des livres suspendus
faire apparaître et lui parler des ombres
et lire, donc, le mouvement de l’air
dont il est dit qu’il les formait – leurs plaintes,
car l’âme qui est ombre est en souffrance –,
le privaient de repos, me disait-il,
puisqu’elles lui venaient d’un temps sans âge
alors qu’il n’est permis de les pleurer
que pour quarante jours et que les larmes,
passé ce temps, se transforment en gouttes
de plomb fondu sur ce qui est leur peau
fantôme, parce que ce sont nos larmes
qui les privent du droit de se résoudre
en pur néant, dans une inexistence
qui devrait être celle du pardon –
mais comment faire pour ne pas pleurer
non pas sur elles mais sur ceux qui restent
sans elles, mais, bien sûr, aussi sur elles,
restreintes qu’elles sont de cercle en cercle
hors de nos bras, hors même de nos yeux
sinon ces yeux que nous avons dans l’âme,
la sans-paupières, donc les leurs aussi ?
Il connaissait certaines de ces ombres
mais d’autres, disait-il, lui arrivaient
sans nom et sans histoire, des présences
latentes – celles-là étaient les pires.
Ce sont elles, me confia-t-il un jour,
qui prouvent qu’il n’est pas de chose morte
mais que tout est rongé par une seule
quête, par un unique mouvement,
lequel est Dieu, qui n’est que par son manque,
un seul désir comme de retrouvailles,
une même douleur coagulée,
un cri, figé ou pas, que ne décèlent
que les effeuillescences des fossiles
qu’on voit soudain sur les surfaces planes
des roches qui se fendent sous un choc,
et lui, il avait peur, me disait-il,
de cet assourdissant accord de voix,
du solfège inconnu et de l’abîme
qui s’ouvrait là à l’imagination,
aux voyages possibles, donc rêvés,
à travers le visage du Seigneur,
à ces distances vierges de distance
dont le vertige fonde l’âme même.
Cela, il l’entendait à chaque instant,
la voix, me disait-il d’un Dieu aphone
et puisqu’il faut que je vous dise tout
pour me laver de tout, j’étais touché
par sa confiance, car je n’avais rien
pour lui d’un interlocuteur, à peine
pouvais-je lui montrer ma compassion
pour sa fatigue, lui qui ne dormait
que par bribes, de nuit comme de jour,
et qui se nourrissait allez savoir
de quoi et quand. Il étudiait ses chartes.
Il sut par des formules non-latines
en travaillant, oui, le jour et la nuit,
de veille en veille et dessinant ses lettres
à l’encre rouge ou noire, devenir
son propre psychopompe, avoir le choix
de sortir de l’enceinte de son corps,
d’entrer au sein d’un autre, d’être un autre,
humain ou non, il me fallait le croire
quand je fixais, en quoi, quelques secondes,
le gouffre de ses yeux, qu’il avait verts
et délavés, toujours bordés de rouge –
il avait peur de devenir aveugle,
les lettres, à la fin, devenaient floues.
Il fut d’abord fontaine, il fut buisson,
il fut le roitelet aux ailes noires
striées de blanc, – il eut très peur de lui –,
il fut ce qui n’avait aucune forme
et, travaillant à dompter l’épouvante
et la fatigue, il écrivait le livre
que vous me demandez dorénavant
de brûler devant vous. Je le ferai.
[28 nov. – 1er décembre 24]
J’écoute le bruit blanc de l’intérieur
même si je l’écoute sans l’entendre
puisqu’il n’est qu’un espace et une attente
réalisés sitôt que pressentis.
Pas un crépitement, – une rumeur
qui ne peut ni faiblir ni s’interrompre
si ce n’est par mégarde et, revenue,
laisse une sensation comme de honte
ou de dépit. Comme un halo de cendres.
Au début, j’ai cherché à m’en défaire :
j’avais pensé à des moments d’absence
quand l’envahissement de la fatigue
nous laisse abandonné à sa douceur.
Non, – il a mis du temps à se construire,
s’il s’est construit, et il dit le passage,
dorénavant, d’une vie à une autre.
Ainsi c’est peu à peu que, brusquement
– et la soudaineté dit l’inconscience
délibérée –, on sent sur soi les yeux
pas de quelqu’un mais bien de quelque chose
qui est indifférent, lointain et proche,
d’une énergie latente, inévitable,
avec laquelle il faudra composer.
Mais il ronge, ce bruit, et il érode
par l’effort qu’il demande contre lui
pour ne pas lui céder toute la place
encore, pour ne fût-ce qu’essayer
encore de l’extraire du halo
où les corps qui le forment se confondent.
[25 mars – 8 avril 2025]
Comme, sans aucun bruit,
à la lisière d’un sommeil
en archipel, un peu
avant, un peu après,
dans le vert sombre de l’épuisement
total, par les chemins
où le temps est en soi,
la procession,
chuchote la chanson sans langue, des
âmes en devenir
dont les capuches cachent le regard.
Qui les a vues, une heure,
une minute, va savoir,
suivra, tant qu’il survit,
le cercle frémissant de leurs flammèches.
Il n’y est pas,
il n’y reconnaîtrait personne,
à supposer
qu’elles se tournent vers
lui, ce pas même souffle, ce
feu sans matière, cet
essaim de peurs
natives, lui,
qui a choisi de jour
en jour de porter leur offense, –
au premier geste,
elles éclateraient dans l’air
bistre, mais non,
elles restent vouées au rituel
de l’endormissement et de la marche.
Pour remonter non pas à son enfance
ou celle de quiconque
ou l’alléger
d’on ne sait quelle image
immémorielle, – pour
longer, peut-être, chuchotant cette chanson,
les corridors sans fin à angles droits,
ceux qu’on éteint,
ceux qu’on n’éteint jamais,
à la recherche,
aveugle, malgré lui,
lorsque les bras tendus
sont retombés, – mais pas le bruit des roues
dans le wagon – de ceux
qui vous déchirent d’être déchirés.
[2-12 mai 25]