À partir de photographies anciennes, Albertine Benedetto fait surgir les disparus et transforme la mémoire familiale en poésie vivante, vibrante.

Albertine Benedetto aime dialoguer avec les artistes. Ses recueils précédents portent la marque de ces accointances, principalement avec des plasticiens (Henri Baviéra, Josette Digonnet, Renaud Allirand). Dans sa Traversée de vos visages, ce sont de vieilles photographies qui génèrent le partage poétique. De ces anciennes photos de famille retrouvées au hasard d’un grenier dont la contemplation interroge. Qui sont-ils, ces visages inconnus et qu’on reconnaît pourtant ? Les figures posent, un peu roides dans une époque où la prise d’un cliché était un événement en soi. Les regards figés, pas même souriants, sont orientés vers l’objectif dans une tension toujours palpable, presque interrogative. Peut-être ces modèles, des ascendants de la poétesse ou pas, ont-ils conscience des enjeux : devenir une image pour l’avenir, un précipité analogique en noir et blanc, fixé par la magie d’un trait de lumière traversant une chambre noire. Le vocabulaire de la photographie argentique est à ce titre très explicite : le révélateur, ce processus où l’on voit le sujet apparaître peu à peu dans le bac, puis le fixateur qui va définitivement figer l’image sur le papier aux sels d’argent. « Fixer des vertiges », écrivait Rimbaud ; Benedetto pourrait de son côté prétendre révéler des oubliés.
La trace est une préoccupation constante d’Albertine Benedetto. « Racines », première partie du recueil, fait revivre ces gens oubliés, disparus, dont les prénoms désuets ouvrent sur des tranches de fictions biographiques : Pierre et Jérémie, Célestine, Victorine, Albert, Ernestine… L’œil scrute et décrit les attitudes, les vêtements austères, donne vie à l’image figée, aussi noire et blanche que l’écriture. Comme l’obturateur, le « portillon qui donne accès au jardinet » est un passage vers ce monde disparu : « ici les morts d’abord sont des vivants/ ceux qui naguère allèrent au jardinet/ Recueillis dans nos mémoires » (p. 25). Émouvante évocation aussi, inspirée par le portrait d’une petite fille de la seconde guerre mondiale (p. 55), ouvrant sur une rêverie relative à l’enfance vue par les adultes (« nous/qui allons à reculons/ depuis le paradis perdu »). Cette « princesse exhumée à nos yeux » nous regarde droit dans les yeux, enmeringuée dans son chapeau à multiples rubans, ses frous-frous et ses dentelles blanches. Les parents ont bien le droit de se faire plaisir.
Évoquer les disparus revient à leur rendre « hommage » (titre de la seconde partie). Un jeune soldat engoncé dans son uniforme, figé dans ses bandes molletières, pose dos à un paysage de pacotille, un décor de studio mêlant des éléments tangibles (un muret de briques délabrées) à une composition picturale brossée à grands coups de pinceaux. On ne sait qui il fut, mais il s’intègre dans cet hommage rendu à ceux qui ont résisté (avec, plus loin, la vue de cette stèle en mémoire de résistants italiens, p. 37 ou l’allusion au monument de Lurs).
Une telle démarche aurait pu facilement tomber dans le strictement illustratif. Ici, Albertine Benedetto évite l’écueil de la redondance en disposant le support photographique de façon plus aléatoire, créant ainsi la respiration nécessaire au poème. Pas de description scrupuleuse mais une disposition volontairement dissociée des images. Ainsi la lecture se fait plus ample, dédouanée de l’imposante puissance des photographies. La diversité des formes versifiées épouse celle des images : de vers très brefs (incipit) à la disposition très dense du poème « Anna Marta Maria Margharita ! » (p. 51-52, une seule phrase sur deux pages en un paragraphe monolithique), le rythme invite tantôt à la respiration, tantôt à l’essoufflement, nous sauvant d’une potentielle monotonie formelle.
Les hommages se poursuivent dans les « Figures rouges », où l’actualité se mêle aux figures anciennes de femmes résistantes. Ainsi Afrin et ses « mères hagardes » qui se juxtaposent à l’image tutélaire d’Olympe de Gouges, d’Anne-Josèphe Théroigne ou d’Anna Politkovskaïa, héroïnes sacrifiées, avatars d’« Eurydice perdue à jamais retrouvée ». Orphée décapité n’est pas loin, yeux clos mais bouche ouverte, qui distille sa poésie même après sa mort. Car la poésie est mémoire, comme ces photographies dont la finalité est rappelée en postface par la poétesse Ada Mondès : « Se souvenir du bonheur et de l’amitié comme manteau d’étoiles pour se tenir du côté des vivants ».
Jean-Marc Pontier
Albertine Benedetto, Traversée de vos visages, éditions Pourquoi viens-tu si tard?, 2026, 110 pages, 14 €
Extrait p. 9 :
« ils elles
sont tous là
à frapper
insistent
reviennent
leurs vies en vrac
demandent compte
de cette longue confusion
où les aura plongés
leur mort
comme tenus au secret
en quête
de leur nom qu’une bouche dirait »
p. 42
« Des pères naissent les fils
ainsi procède le mythe
parfois on sacrifie les fils
parfois le fils se révolte
contre l’ombre géante du père
ainsi procède l’histoire
mais mon père-ce-héros ne fait jamais
qu’une enfance bordée d’absence
une vie dressée contre la mort
sur la photographie ancienne
le pouce du père sur les lèvres du fils
comme celui de l’ange
qui scelle le secret
ainsi s’effacent les pères
il arrive que de leur voix ignorée
naisse le chant
ainsi procède la poésie
corde tendue depuis l’oubli
une vibration des origines
témoins ces œillets de poète
en ce jour de naissance
de ton jeune père »