Yves Namur, « Les poètes de la Rue Ducale », lu par Marc Wetzel (III, 7, note de lecture et anthologie)


Les poètes de la rue Ducale, une puissante constellation de la poésie belge, réalisée par Yves Namur, lecture Marc Wetzel.




Nous ne sommes pas séparés de la mort par la
construction d’un tombeau
ni par un chant de pierres d’églises, ni par voie de
contemplation
mais perdus, tout entiers perdus dans le grand paysage
avec ses arbres, ses champs et cette incompréhensible
lumière.
Sur le bord de la route où l’ombre est rare et l’amour
incertain
nous ne sommes pas séparés de la mort au milieu des
buissons et des choses communes 
(Henry Bauchau, 1913-2012)

📖

Pardonnez-moi ma pauvreté, mes petits calculs, mes
moissons manquées,
Le Magnum opus toujours différé, la vaste ambition
perpétuellement ajournée !

Pardonnez-moi de n’avoir rien d’autre à vous offrir par
ce jaune crépuscule d’hiver
Que l’effort de ma vieille machine à rêver qui s’essouffle
dans sa cage d’os et de chair …

Hommes du douzième siècle qui serez bientôt mes
compagnons dans les profondeurs,
Enseignez-moi ! Initiez-moi ! Apprenez-moi comment on
Meurt !

Frères des temps perdus, vous serez à mes côtés quand je
quitterai le lieu
Où j’ai subi la parole désapprise, la terrible absence de
Dieu 
(Charles Bertin, 1919-2002)

📖

Mon Dieu, délivrez-nous des songes
Qui nous entraînent vers le mal,
Délivrez-nous du mal
Qui nous asservit au mensonge
Et délivrez-nous du mensonge
Qui nous précipite au remords,
Et délivrez-nous de nos corps
Qui nous lient à la vie,
Et délivrez-nous de la vie
Qui n’a que promesse de mort,
Et délivrez-nous de la vie
Qui nous impose la prière.
Délivrez-nous de la prière
Qui nous fait concevoir le ciel.
Mon Dieu délivrez-nous du ciel
Où nos misères
Servent de pain aux bienheureux.
Mon Dieu, délivrez-nous de Dieu
(Louis Dubrau, 1904-1997)

📖

La gare est nostalgique avec ses beaux pavois,
Ses fanaux de couleur aux clartés solennelles,
Pareils, dans la nuit vaste, à de fixes prunelles,
Épiant le profil sinistre des convois.

Dans la banalité de la foule je vois
Passer rapidement des âmes fraternelles ;
Mais le brusque rideau des ombres éternelles
Me ravit à jamais leur visage et leur voix.

Un spleen surgit alors des choses suggestives,
Et du tragique appel que les locomotives
Jettent comme un adieu vers les pays quittés.

Et je traduis en moi les signaux que l’on sonne
Par ces mots sans espoir lentement répétés :
Personne ne m’attend et je n’attends personne !
(Albert Giraud, 1860-1929)

📖

À Cecilienhof il y a
Au château du prince à casquette
Le chauffage central
Des cheminées en toc
Et dans le parc
Des pyramides en stuc
Pour glaçons en vrac.

À Cecilienhof au bout du lac
Les espions passent sur le pont
Sans tourner la tête
Car en contrebas
Les nymphes sont vêtues
Mais les promeneurs nus
Dans les jumelles des vieux gardes.

À Cecilienhof les étoiles rouges
Repoussent dans les parterres
Comme la mauvaise herbe
Et l’odeur des cigares
De Winston empeste
Malgré le chèvrefeuille
Et malgré le lilas …
(Xavier Hanotte, 1960- )

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Ton corps
si grand
prêt pour une sépulture.
Revenu à son exacte taille.
Libre
enfin
de ne te conduire nulle part
                                 *
La beauté.
Pas celle
qu’on veut saisir
mais celle
qu’on pourra rendre
(Corinne Hoex, 1946- )

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La nuit, il faut marcher.
Dans la chambre, il y a un palmier là où l’on croyait
heurter le mur.
Derrière, un rideau rouge à impressions d’oiseaux.
À côté du palmier, posée à même le sol,
une selle de cuir brillant que personne n’utilise.
La nuit, on marche à la poursuite du cheval, la selle sur
le dos.
À l’étape, on la cire.
Là, des enfants surgissent, réclamant l’histoire de la selle,
pourquoi on la possède, le pays d’où elle vient, et l’usage
véritable qu’on en fera un jour.
Pendant ce temps, s’éloigne le cheval.
S’éloigne.
Ou peut-être se rapproche par des voies détournées.
Peut-être rêve de la selle et du regard des enfants.
Peut-être las, aussi, de trébucher dans le noir.
Peut-être les pieds en sang.
Las d’attendre l’aube.
Elle vient toujours, dit-on.
Mais on dit tant de choses.
(Caroline Lamarche, 1955- )

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Je suis le jeune homme riche qui n’a pas le sou
La brebis égarée qui connaît trop bien la route
Je suis un mélange de Judas et de Pierre et je m’enfuis nu
quand on vient vous arrêter.
Au jardin des Oliviers, je dors
Après votre relèvement hors de la mort, je m’enferme de
trouille
Je continue à mourir de peur comme un imbécile
Je suis le meilleur conseiller de Pilate, fin diplomate, j’ai
peut-être bien acheté les clous, les plus solides
Je ne sais même plus ce qu’aimer veut dire : on met
n’importe quoi sous ce mot
(Philippe Lekeuche, 1954- )

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J’habite une grande et belle idée
ouverte à tous les alizés
En suis-je le propriétaire ? Vous y ai-je invités ?
ou bien l’un de vous serait-il
le maître de maison
et, moi compris, tous les autres ses hôtes ?

Nous habitons, squatters, une idée
bien trop vaste pour nos malheurs
trop belle pour notre ignorance
et trop ouverte à tous les vents
pour que nous y puissions jamais
nous croire enracinés.
(Jacques-Gérard Linze, 1925-1997)

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Allez ensuite à ceux qui vont mourir.
Ils arrivent comme des vierges
qui ont fait une longue promenade au soleil, un jour
de jeûne ;
Ils sont pâles comme des malades
qui écoutent pleuvoir placidement sur les jardins de
l’hôpital ;
Ils ont l’aspect de survivants
qui déjeunent sur le champ de bataille.
Ils sont pareils à des prisonniers qui n’ignorent pas
que tous les geôliers se baignent dans le fleuve,
Et qui entendent faucher l’herbe dans le jardin de la
prison
(Maurice Maeterlinck, 1862-1949)

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Dans les bourgs où les trains passent,
Il y a toujours des lumières
Ronronnant aux fenêtres basses.
– Ce sont des chambres de derrière.

On veille, là. Peut-être on mange …
On se parle, on voudrait des choses.
Des filles ont leurs yeux qui changent
Sous l’abat-jour en papier rose.

Et l’on coud, et l’on parle encore.
(De quoi parle-t-on dans les bourgs ?)
Et, si le chien grogne un peu fort,
On jette un coup d’œil dans la cour …

Les bonnes gens des bourgs lointains
Vivent, derrière leurs rideaux plats.
Comme s’ils avaient trouvé là
Ce que l’on cherche sans fin.
(Robert Vivier, 1894-1989)

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Mon maître est le peseur de mots ;
Il me dit : rien ne vaut la page blanche.
L’encre salit le papyrus,

Maître, c’est vrai.
Je sais que mes rouleaux seront poussière,
que mes écrits s’effaceront.

Pourtant, mon rôle est de nommer les choses,
qu’elles durent un jour ou dix mille ans.

Je nomme, donc je suis.

Les nommant, je me dis que rien n’existe
mais je crois exister
(Liliane Wouters, 1930-2016)



 

Yves Namur, le maître d’œuvre de cette anthologie, s’en explique sobrement : les 57 auteurs ici réunis n’ont en commun que trois choses : ils sont belges, académiciens et poètes. Belges : pour nous, pour les Français de chez eux, la Belgique est autant le surréalisme à bretelles et tricot de corps, le grésil des Symboles ou le Nord de l’humour, et l’on retrouve ici quelque chose des trois. Académiciens : tous ont été (ou sont encore) membres de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique – sise rue Ducale à Bruxelles – que préside justement Yves Namur (Académie, c’est assemblée dédiée de sagaces, c’est école de compétents – et une école est rarement unanime, par le chahut des classes ayant le même maître, ou les castagnes de récré sous maîtres divers. Mais on y travaille tous à créer quelque chose qui justifie d’y pouvoir être ensemble). Et, enfin, Poètes : la poésie (que Namur caractérise comme « discipline de l’humilité », ce qu’il confirme aussitôt en s’abstenant d’y figurer lui-même), qui est l’art de faire chanter à sa langue la vie dont elle vient dans le monde qu’elle fait venir. Une poésie qu’un moyen lecteur hexagonal connaît normalement mal (il sait un peu de Bauchau, de Maeterlinck, de Mallet-Jorris, déjà moins de Max Elskamp, Marcel Thiry, Liliane Wouters et Eric Brogniet, et ne s’étonne guère d’ignorer jusqu’au nom des autres), mais qu’il lit ici avec aisance et curiosité, car on y découvre des académiciens étonnamment familiers et francs du collier, qui ont la phrase claire et le cœur vrai et utile.

La phrase claire et éclairante, sans besoin pourtant du concept, de la précise abstraction : Liliane Wouters, par exemple, n’a besoin que d’une image de quelques mots pour définir l’amour (« Seul avec soi on se trouve étranger »), l’initiative littéraire (« Je nomme, donc je suis »), l’active espérance (prendre « l’olivier au bec de la colombe ») ou l’obnubilation (« Je ne m’en souviendrai que nue. / Sinon, c’était une inconnue. »). Mêmes moyens chez Roger Bodart (« Ne dites pas le mot fidélité, / mais dites qu’être est fils d’avoir été. ») ou Xavier Hanotte pour dire la traîtresse adversité (« On m’a lancé/ Bien des bouées en béton »), comme Adrien Jans la limpide irréversibilité (« Deux verres inutiles, et tout le vin est bu »)

Le coeur vrai et utile, lui, est partout, car la conscience de l’entre-dépendance des sorts – qu’elle sous-tende une exploitation à dénoncer, une confiance à retrouver ou une dette de revenants – est chose acquise et certaine pour toutes les voix ici rassemblées : les humains s’y tiennent autant par ce qu’ils savent que par ce qu’ils ignorent les uns des autres, et cette solidarité aussi forte dans les illusions à manier que dans la lucidité à obtenir est omniprésente. On croit entendre chez tous ces poètes l’évidence d’une leçon de réalité : exister, c’est dépendre (comme disait Alain), et la Muse sait ici, dès l’abord, qu’elle devra s’en accommoder. Il n’y a donc pas pour ce réalisme poétique belge de rencontre parfaite, de monde accordé d’avance ni même de problème pur : tout mérite y est à la peine, et toute présence se mérite ! Chacun sait le prix de la moindre réalité donnée, avant de venir en jouer, s’en défendre ou s’en nourrir. La disponibilité même n’est jamais, dans ce lyrisme réaliste, qu’une variété très passagère et très chanceuse de l’entre-conditionnement général des existants.

C’est ce qu’on saisit sans doute dans ce passage de la poétesse Jeanine Moulin : la réalité détient ce que nous dédaignons de savoir d’elle, mais un peu de bonne volonté et de vaillance dans l’attention poétique pourrait, sans injustice, lui en soutirer quelque chose.
« La trace de nos pas,
plus profonde que nous
qui l’oublions aussitôt faite.
Elle sait des choses que nous ne savons pas :
que nos chaussures se ressemblent toutes
et que leur épaisseur
est notre seul piédestal. »

Tout ce petit monde, on l’a compris, connaît la simenonienne finitude des faubourgs comme sa poche. Ça n’empêche qu’on a partout l’étrangeté facile, et même, que pour certains (comme on vient de les lire) la compacte finitude ne semble elle-même que le faubourg d’une plus vraie métropole. À moins que leur foi assez pâle, polie ou confuse ne vaille comme compatissant trait d’humour ?

On songe souvent, lisant le livre, aux poètes (récents) que l’on connaît mieux, comprenant alors ce dont ils héritent : la présence pauvre des objets, qui est comme un préalable exemplaire à notre propre conduite (on pressent Serge Núňez Tolin), les destins s’entre-apprivoisant par leurs lacunes plus que par leurs succès (Marc Dugardin), une sorte d’ironie miséricordieuse qui se penche et qui soigne (Yves Namur lui-même), la prière qui, par ciel trop bas, se répand torrentiellement dans l’anonyme substance des êtres (Eugène Savitzkaya), l’impérieuse médecine d’une solitaire métamorphose (Jean-Pierre Otte) … Autant de leçons de présence sensée et de vie suffisante que les poètes ici revenus chanter à leur meilleur, – tous ayant comme loyalement renoncé à se mentir -, offrent au lecteur de cette anthologie. Mais les textes qu’on a lus plus haut l’auront déjà dit, et mieux.

Marc Wetzel

Yves Namur, Les poètes de la Rue Ducale (Anthologie poétique), Académie royale de langue et de littérature françaises, 2025, 20€