Yannick Torlini, « La dernière maison ». (III, 13, Hantologie)


Le premier lieu du fantôme dans l’imaginaire, c’est la maison, qui peut aussi bien être la langue. Comme une présence.


 

 

Les mots n’avancent jamais seuls. Ils procèdent et progressent toujours par résonances, des résonances plus ou moins vives ou étouffées, qui s’opposent et se joignent dans un même mouvement binaire. Le monde auquel j’appartiens n’est fait que de ce là, d’oppositions et de jonctions, d’évitements qui finissent, à force de creusements, par se lier.

 

Lorsque je dis “hanter”, j’entends l’origine étymologique du mot : « heim », « maison » en ancien scandinave. L’idée de demeure, l’idée d’habiter. Les fantômes qui peuplent tous ces lieux antérieurs à nous, ces lieux que nous leur empruntons plus que nous ne les possédons. Aussi, cet ancien terme, « enter », qui désigne l’acte de greffer une plante à une autre. Hanter, enter, c’est accoler, fusionner, faire grandir ensemble, habiter, jusqu’à l’impossible acte de différencier. Opposition et jonction. Extérieur et intérieur.

 

En écrivant, j’en viens toujours à me dire que la première demeure que nous habitons, c’est la langue. Cette demeure qui ne nous appartient jamais vraiment, qui est faite des voix de ceux qui se sont tus, qui ont rejoint les strates inférieures du sol qui nous porte et finira par recouvrir nos bouches. D’où ils ne cessent de parler, de nous parler. Chaque mot existant a déjà été prononcé des millions de fois, par des millions de bouches différentes, dans des situations et époques tout aussi multiples : ce là, parler depuis ce là, n’est jamais anodin ou neutre. Toute solitude est inadmissible dans la langue, car cette langue nous la hantons avec tant d’autres dès l’enfance. Nous l’habitons sans qu’elle ne nous appartienne réellement. Elle s’offre et s’échappe jusqu’à ce que nous devenions les fantômes de nos morts, jusqu’à ce que nous devenions nous-mêmes les fantômes qui nous accompagnent et parfois nous terrifient. Leurs voix ne s’écartent presque plus de la nôtre, et nous avançons sur ce terrain avec peine. Dante, au Purgatoire : “Car on progresse ici grâce à ceux d’en bas.” Opposition et jonction. Extérieur et intérieur.

 

Il y a quelques années, lors d’une nuit agitée, j’ai fait un rêve semi-conscient qui m’a durablement marqué. J’étais éveillé, à la fois dans mon lit, et en bas, au rez-de-chaussée de la maison. Sensation de dédoublement terrifiante, trop grande légèreté du corps, pourtant si pesant d’habitude. Quelque chose m’aspirait vers l’étage et le salon, vers le grand fauteuil tourné vers la fenêtre, dont je n’apercevais que le dossier. Dans le fauteuil se tenait assis un vieillard immobile. C’est vers ce point précis que l’on me dirigeait, comme si l’homme était le centre d’un tourbillon noir et vorace, d’un creusement voué à absorber tout ce qui se trouvait dans le lieu. J’ai su alors, en me réveillant, que rien ne m’appartenait : espaces, lieux, pensées, paroles, joies, peines. Que les mots et les choses étaient déjà habités, comme une maison dans laquelle j’emménagerais. Que cet homme était un de ces lieux qui cherchaient à se manifester dans ma langue, leur image, quelque chose de plus ancien et plus complexe que ma simple présence à ce là.

 

Opposition et jonction, extérieur et intérieur. Des multiplicités qui se relient. Le réel devenant magique et terrifiant à force de tisser son maillage d’échos et de sens. Tous ces infimes événements qui entrent en résonance : Mon grand-père Alberto, qui, après avoir été envoyé en camp de concentration, et y avoir perdu un bras, élevait des oiseaux dans son appartement à Rome. Mon père qui, enfant, décida finalement de les libérer, essuyant ses foudres. Ma lointaine aïeule, Anna-Maria Ortese, écrivant sur La douleur du chardonneret, et cette facilité magique qu’ont les êtres moindres et fragiles de s’adresser à nous. Aussi ma fascination depuis l’enfance pour ce phénomène que l’on nomme murmurations, durant lequel les étourneaux volent en nuages serrés, formant volutes et arabesques. J’ai toujours imaginé qu’il s’agissait là d’un langage secret, un autre langage pour ceux qui n’ont pas de voix, créant des alphabets qui me demeureraient toujours inaccessibles. Le monde est peuplé de ces fantômes qui se parlent, qui se répondent depuis des temps et des lieux lointains, et parfois opposés. Dont nous percevons parfois les gestes et les silhouettes, brièvement ou par inadvertance, dans chaque événement – avènement – du quotidien.

 

Le réseau vasculaire des poumons, imitant les branches et frondaisons de l’arbre.

 

Le rêve de ce sanglier blanc, lorsque j’achevais Histoire des solitudes, et que j’ai retrouvé par la suite dans Sur l’idée d’une communauté de solitaires, de Pascal Quignard.

 

L’agencement du système neuronal, comme écho au mycélium et aux nébuleuses.

 

Les cathédrales du gothique flamboyant, qui sont l’image de ces forêts primordiales, auparavant défrichées, dans lesquelles on s’enfonce pour disparaître.

 

La main, les mains jointes dans la prière ou dans l’amour, tout ce qui s’entrecroise en souvenir de la racine et du rhizome.

 

Aussi, hanter, être hanté, c’est peser. C’est être chargé du poids de ce réel qui s’agglutine sans cesse. C’est aussi l’angoisse extrême de comprendre que le mot ou le geste le plus anodin et commun, sont entés à des lieux bien plus vastes et inaccessibles. C’est pour cela qu’après être devenu adulte – c’est-à-dire, dès la découverte de l’analogie et de la métaphore, et de la terrible et immense profondeur du monde – l’enfant passe des heures à se balancer, toujours sur ce rythme binaire et rassurant, qui est le rythme premier, celui du cœur, perçu dans sa forteresse de chair qui le contient, in utero. Opposition et jonction, extérieur et intérieur.

 

Je ne parle jamais avec ma voix. Je parle avec toutes ces voix qui sont collées à la fragilité de la voix, toujours prête à disparaître. Écrire, c’est ce là, habiter la demeure hantée par soi-même – tout ce qui fait que l’on est, pour quelques temps, soi-même – et accepter d’en devenir le fantôme et la prolongation, son souvenir et son oubli. Tout ce qui vit est habité. Tout ce qui vit a un cœur et un nom que l’on peine à habiter. Mais la nature profonde de ce nom, c’est là le premier fantôme, et la dernière maison.

 

Yannick Torlini

 

photo @florence trocmé