Yannick Haenel & Linda Tuloup, « Il faut de l’eau, de la pierre et du feu », lu par Laurent Margantin (notes de lecture)


Une ‘convergence passionnée entre les mots et les images’ fait la beauté tout à fait unique de ce livre …


 

 

Ce long poème nous invite à un voyage. La destination n’est pas si lointaine d’un point de vue géographique : il s’agit de rejoindre une grotte quelque part au milieu de la forêt en Île de France. Sur le plan temporel en revanche, le lieu paraît très éloigné, car le voyage que réalisent les auteurs du poème nous entraîne plus de vingt mille ans en arrière.

Deux personnes qui cheminent, un homme et une femme, sont au cœur du poème. Les deux auteurs sont l’écrivain Yannick Haenel et la photographe Linda Tuloup. Le lecteur est troublé dès le départ par une double présence : celle, dans le poème, du couple cheminant dans la forêt, et celle de deux langages, poétique et photographique, deux langages qui finissent par fusionner.

Le poème est composé de deux parties intitulées « La vie souterraine » et « Le jour est en feu ». Dans la première partie, les photographies sont en noir et blanc, en couleur dans la deuxième partie. Photographie : dessiner/écrire avec la lumière. « De phrase en phrase, mon regard s’éclaire », écrit Yannick Haenel. Phrases volantes, phrases mouvantes, comme dans le récit Cercle et plusieurs de ses romans où l’auteur est porté par des phrases avant même de les écrire. Ici les phrases constituent l’expérience poétique elle-même, volant vers la lumière et l’image. J’ai compté 54 pages composées de photographies (chacune sur deux pages) et 62 pages de textes. Si les phrases volent et scintillent dans la lumière de l’expérience poétique, elles se confondent avec les « photophrases » (appelons-les ainsi) grâce auxquelles un glissement naturel s’opère entre les mots et les images.

Quelles images ?

Dans « La nuit souterraine », celle d’une femme nue devant l’entrée d’une grotte. Dans une vidéo (à voir sur le site de l’éditeur), Linda Tuloup raconte comment elle a réalisé cette série de photos : « Un jour, j’ai photographié une femme en noir et blanc, et j’ai révélé cette image sur une pierre trouvée dans la mer. Et puis un autre jour, j’en ai fait un film. Une vague venait voiler et dévoiler le corps comme un battement, mais le rythme, le vrai rythme venait des phrases de Yannick ».

« La Vie souterraine » s’ouvre sur cette phrase : « Le chemin qui mène aux grottes est invisible ». La femme nue est associée à la grotte, c’est le désir qui guide l’homme jusqu’à elle(s). Le désir de la femme par l’homme fait naître les images, la phrase poétique elle-même se développe dans l’excitation et l’interrogation sur ce qui va surgir devant elle. « Ainsi me suis-je approché de cette apparition en pensant à Vénus ». Au-delà de la déesse de l’amour dans la mythologie romaine, on peut penser aux Vénus paléolithiques eurasiatiques et à une origine plus ancienne et plus obscure du culte de la figure féminine, associée au monde des cavernes.

La récurrence de l’expression « j’ai pensé » laisse supposer que le poète, avançant de signe en signe, tâche d’interpréter chacun d’entre eux, jusqu’au point où il y renonce, écrivant : « Je ne cherche pas à comprendre ». Il y a constamment flottement entre quête de savoir (du sens de l’image) et conscience d’un mystère que nul ne peut percer. Ici, dans la grotte, c’est le seul plaisir qui compte, au-delà de toutes les images connues. Dans un très beau passage surgit Lascaux et la parade nuptiale des chevaux, des taureaux et des cerfs : « c’est la saison des amours ». Ainsi l’image elle-même trouve-t-elle sa source dans l’accouplement animal tel que représenté au cœur de la grotte.

Dans la deuxième partie, « Le jour est en feu », l’homme n’avance plus seul vers une femme, mais il marche au côté d’une femme, avec elle. Plusieurs photographies nous les montrent tous les deux au milieu d’une forêt : une lueur étincelle entre eux, puis, sur le cliché suivant, sur la femme. Le poème ne s’écrit pas, il se vit phrase après phrase dans l’espace (« notre promenade / se change en poème »). L’homme et la femme arrivent dans un jardin, dont la présence est pressentie quelques pages auparavant, dans un rêve : « Je ne sais pas si j’entre dans un jardin ou une grotte ». Dans ce jardin, il y a une fontaine. Les photophrases nous révèlent une femme vêtue d’un manteau sombre et portant des souliers dorés, lesquels évoquent l’univers du conte, situé « dans un autre temps ». Haenel cite un peu plus loin le Cantique des cantiques, le texte le plus érotique de la Bible, où l’amour charnel est éprouvé comme un don de Dieu : on y trouve aussi un jardin, et l’amante y est évoquée comme la « source personnelle » de l’homme.

La soif, le désir, la lumière, l’ivresse, les flammes, l’eau de la fontaine et la femme qui boit l’eau dans la main de l’homme : toutes ces images vives annoncent et préparent une apparition, celle qui a lieu dans la grotte. Dans la dernière partie du poème, alors que la femme puis l’homme rampent à l’intérieur de la grotte, les photographies sont plus nombreuses, donnant seulement à voir la faible lumière d’une bougie tendue par la femme au milieu de l’obscurité, lumière qui permet de s’enfoncer dans la caverne. On voit aussi une lueur bleue (l’entrée de la grotte) sur le bord gauche d’une série de photographies nous plongeant dans la nuit de la terre, et enfin, sur une autre image, une paroi où est peint le sexe d’une femme, en trois traits noirs, entouré de deux petits chevaux. « Les grottes sont ouvertes / c’est nos yeux qui ne les voient pas / Le sexe chante / et nos oreilles ne l’entendent pas ».

Dans la vidéo déjà mentionnée, Yannick Haenel dit : « Je cherche des phrases pour dire quelque chose qui m’échappe, quelque chose qui vient de très loin », et aussi : « Je crois qu’il existe une convergence passionnée entre les mots et les images, un passage secret où ils se rejoignent ». C’est sans aucun doute cette « convergence passionnée entre les mots et les images » qui fait la beauté tout à fait unique de ce livre.

Laurent Margantin

Yannick Haenel & Linda Tuloup, Il faut de l’eau, de la pierre et du feu, éditions André Frère, 118 pages, 2026, 29€ (édition limitée et tirage de tête également disponible, voir ici)