Stéphane Maignan, « Théorie des ombres », lu par Laurent Albarracin [III/4, Notes de lecture]


Laurent Albarracin déploie une analyse subtile de cette cohorte d’aphorismes dédiés aux ombres, qui constituent le livre de Stéphane Maignan.





L’inconnu n’est pas le contraire du connu.
Encore moins son manque. C’est en lui que le connu plonge ses racines.
Il faut penser le connu à partir de l’inconnu et non l’inverse.
Roger Munier[1]


On ne trouvera pas ici un éloge de l’ombre à la manière du chef-d’œuvre de Junichirô Tanizaki ni non plus un traité théorique. Le terme de théorie dans le titre est à entendre dans son acception qui renvoie à l’idée de suite, de multitude. Car il s’agit là d’un recueil d’aphorismes, relativement nombreux malgré la minceur du volume, et tous consacrés aux ombres, avec tout ce que cela implique d’accumulation, de diversité, de désordre, même.
Pêle-mêle, les aphorismes, dans les variations et revirements virevoltants qu’ils offrent, dessinent bien toutefois les contours de cet objet si familier et si fuyant qu’est l’ombre, ils le cernent et l’approchent par petites touches délicates et souvent drôles. Le premier aphorisme donne le ton de l’ensemble :

L’ombre est une loupe pour l’homme.

On sera souvent dans le registre de l’humour, du détournement et du paradoxe, d’un renversement déroutant dans la perception ordinaire des choses. Il annonce la couleur, cet aphorisme, et surtout qu’on devra, avec l’ombre, y regarder de près. Car n’est-ce pas ce que réclame de nous l’ombre : que nous regardions plus attentivement pour percer son obscurité apparente ? Sans compter qu’elle pourrait bien nous en apprendre davantage sur nous-mêmes. L’ombre fonctionne comme un appareil optique : elle oblige à mieux voir, elle stimule le regard en le contrariant. L’ombre est comme l’aphorisme qui la dit : celui-ci, en condensant et ramassant la pensée, en la focalisant, en se faisant image, oblige à voir mieux, il intensifie et, par la surprise d’un rapprochement inédit, force à regarder davantage, autrement.

Nombre des aphorismes ici rassemblés sont des trouvailles, des plaisanteries, des gags même. Et toujours ils sont des bonheurs d’écriture : « Ne pas choir plus loin que le bout de son ombre » ; « L’ombre, cet obscur objet du gésir », etc. Mais très souvent ils vont bien au-delà du simple mot d’esprit, ils sont porteurs d’une véritable force poétique, d’une charge qui ne fait pas que dynamiter l’entendement : elle le leste d’un poids, d’une essentielle profondeur. Il se pourrait bien qu’il y ait dans ce recueil, malgré le vrac apparent des formules, et sous leur truculence, sinon une théorie, au moins un éloge ou une apologie de l’ombre.

Car le paradoxe de l’ombre tel qu’il est traité dans le livre, c’est qu’elle n’est pas un élément tout à fait neutre dans une opposition du type jour/nuit, elle n’est pas l’autre pôle d’une symétrie qui la renverrait seulement du côté de l’obscur et du négatif. En fait, si l’ombre est bien un revers ou un envers, la face sombre des choses, leur part non vue, ce négatif cache en réalité peut-être une autre positivité, au nom même du négatif qu’il est et au sein d’un énoncé lui-même négatif :

L’ombre de la montagne n’a pas d’adret.

Ou bien :

L’ombre du roncier n’a pas d’épines.

Ce redoublement du négatif est signifiant, il est même carrément une inversion de la polarité. Car, de même que l’ombre fait ceci à la montagne qu’elle n’a plus deux versants mais un seul, et qu’elle est donc pleine, complète, unifiée, dirait-on, de même elle améliore le roncier : elle l’adoucit, l’euphémise, elle lui enlève paradoxalement son négatif en quoi consistaient ses épines. Et la ronce se fait rose. L’envers, le négatif des choses est négation de leur négativité. Au fond, l’envers sauve l’endroit des choses qui est le lieu de leur division, du tranchant, du péremptoire, du distinct, du polémique, qui est l’apanage d’un régime diurne de l’imagination, pour reprendre les catégories de Gilbert Durand[2], alors que le régime nocturne de l’imagination prône la synthèse plutôt que l’analyse. L’envers supprime l’inclination diurne à la séparation, qui empêche la pleine réalisation et l’accomplissement des choses. Disons-le ainsi : le goût pour l’ombre manifeste une complexion psychique qui favorise une connaissance poétique, par l’imagination, quand les figures du plein jour privilégient les antithèses, les séparations, les exclusions de tous ordres. L’ombre est du côté de ce qui rassemble, confond, approfondit. Il n’est que l’envers des choses pour abolir la séparation de l’endroit et de l’envers. Cette inclusion, cette coïncidence des contraires, cette fusion à l’œuvre, c’est la rêverie de l’ombre qui les permet, rêverie qui peut d’ailleurs se faire érotique : « Lorsque je glisse ma main sous les jupes de l’ombre, mes doigts sont aussi sombres que ses dessous. » L’ombre incite à imaginer, à rejoindre les choses par l’imagination, cette imagination qui les font ce qu’elles sont, les choses, obscurément, profondément.

Toutes les formules réunies dans ce recueil sont autant de définitions qui tendent à dire que l’ombre est, par définition, indéfinissable. L’ombre ne supporte pas sa mise au jour, son exposition à la lumière. « Mon ombre n’est que la partie immergée de mon iceberg. Elle fond en plein soleil. » L’ombre ne peut vivre que cachée. Dès lors qu’elle ne peut être vue, connue, éclairée, elle est, dans sa fragilité même, ce qui garantit notre désir de voir, de connaître. Elle est l’inconnu comme source de la connaissance, non son objet. Elle est au fond, c’est le cas de le dire, l’inconnu qui est à l’origine de notre soif de connaître.

Une autre des caractéristiques de l’ombre, l’une de ses vertus, c’est son immédiateté, sa réactivité, et même son hyperréactivité (« l’ombre est la mémoire de l’instant »), en quoi elle n’est donc pas l’autre exclusif de la lumière, mais son prolongement :

L’ombre avance à la vitesse de la lumière !

J’allume l’ombre en appuyant sur l’interrupteur.

Cette dépendance de l’ombre à la lumière, son attachement à elle quasiment affectif, signifie bien qu’elle est dans un rapport d’inclusion plus que d’exclusion avec elle. Elle n’est pas son reste ou son moindre, mais son double, son jumeau, son double qui en quelque sorte contient l’unité. L’ombre encore une fois ne sépare pas mais augmente, intensifie et multiplie :

Autour du feu, tout est démultiplié par l’ombre, y compris le silence.

L’ombre participe de la lumière (et de la connaissance) à condition qu’il s’agisse d’une lumière naturelle, vacillante, non pas tranchante et assertive, une lumière qui est du côté du doute, de l’incertain, du mouvant :

Aujourd’hui que les lampadaires ont remplacé torches et bougies, les ombres ont l’immobilité des statues.

L’ombre est en effet plus riche imaginairement si elle est produite par une source lumineuse ancienne, et même archétypale : rattachée symboliquement à notre être primordial imaginant, l’ombre dit alors mieux la fragilité, la précarité des êtres, qui est leur vérité vécue. L’ombre n’est pas tant le contraire de la lumière que du criard, du clinquant, du moderne. Notre monde est dévitalisé parce que les ombres y disparaissent, ou à tout le moins s’y rétractent, n’y ont plus droit de cité en tant qu’êtres nés de notre imagination. L’ombre appartient au domaine du songe, de la rêverie, c’est par là qu’elle nous donne accès à notre imaginaire profond :

L’ombre est une mine d’imagination à ciel ouvert.

À ciel ouvert, parce que, précisément, ce qui fait l’intérêt de l’ombre, c’est son mystère et sa disponibilité tout à la fois. Elle est à notre côté en permanence ; chacun de nous en dispose et ne sait qu’en faire ; elle est à sa manière absolument démocratique, universelle, et pourtant insondable : « L’ombre recouvre tout, d’un voile public ». C’est une réserve d’intériorité présente extérieurement, un abîme amical, un puits infiniment puisable qui communique avec notre être profond, pour la simple raison qu’on ne peut la connaître que par l’imagination. C’est pour cela qu’elle a à voir avec le silence :

La valeur de l’ombre est fonction du silence qui l’entoure.

Malgré qu’elle soit un effet second de l’éclairage (ou pour cette raison même), l’ombre renvoie toujours à une intériorité, à une intimité des choses. « Qu’une roche se brise et c’est une ombre qu’on libère. » Ou encore : « Les accidents de terrain provoquent des saignements d’ombres. » Ce rapport au silence et à l’intériorité révèle que l’ombre, pour ne pas pouvoir être connue positivement ― sue avec les moyens exclusifs et excluants de la rationalité ― nous rattache à notre moi profond, à un inconnu qui est au fondement de notre désir de connaître. Elle est l’image de notre intimité, projetée, extériorisée, mais elle est étrangement silencieuse… Il faut la rêver pour la faire parler. Elle est sombre parce qu’elle ne peut s’actualiser que comme un envers, un négatif.

Car l’ombre nous rappelle aussi qu’il y a une logique secrète dans l’ordre des choses, un ordonnancement mystérieux qui fait les choses telles qu’elles sont. Cette logique n’est pas binaire, elle est, encore une fois, du côté de la synthèse, de l’inséparation, mais elle explique tout aussi bien l’état des choses : « L’ombre nous habille de suie, nous recouvre de cendres pour nous rappeler qu’elle naît des flammes. » Ou bien : « Si les fantômes n’ont pas d’ombre, c’est que les fantômes sont des fantômes. » Cette explication de l’état des choses ne relève pas de l’étroite causalité imposée par l’ordre rationnel, mais plutôt d’un ordre symbolique, et d’une téléologie, d’une cause finale à l’œuvre dans les choses. Les choses ne sont pas comme elles sont par hasard, mais parce que l’imagination y voit une profonde cohérence.

D’ailleurs il n’y a peut-être que le geste tautologique qui puisse saisir ce que sont les choses, les ombres :

Tautologie des ombres : l’ombre d’une forêt est un pléonasme.

En effet, puisque la forêt est déjà tout ombre, intrinsèquement et comme ontologiquement ombragée, il n’y a que le redoublement dans son ombre et sa répétition pour la dire exactement. À la redire ainsi, à se redire elle-même dans l’ombre, la forêt trouve en quelque sorte l’expression où elle se ressource, où elle se rafraîchit à elle-même. De ce point de vue, l’ombre n’est pas tant l’envers des choses que leur dévers, et même leur déversoir : le lieu où elles se déversent elles-mêmes en elles-mêmes pour être plus, pour être mieux elles.

Ce n’est pas l’ombre qu’on projette sur les choses qui fait les choses. Mais c’est la chose projetée sur l’ombre qui fait l’ombre.

L’ombre de la chose s’épaissit de la chose qui s’y projette. L’ombre a l’apparence d’une pure surface, d’un à-plat, d’un simple décalque en négatif, or en réalité elle est un puits d’encre où la chose, en se déversant dedans, s’y approfondit, rejoint la profondeur insondable de l’intimité des choses, qui les nourrit. L’ombre n’est pas seulement un réservoir d’imagination pour nous, elle est un déversoir d’imagination pour la chose même.

L’ombre est l’envers des choses mais en tant que cet envers contient aussi l’endroit. L’envers abolit la séparation entre l’envers et l’endroit. Parce que c’est le principe de l’imagination nocturne qui fonctionne. Le revers des choses est un reversement des choses dans leur complétude. Pour un poète comme Maignan, l’ombre n’appartient pas au domaine des illusions trompeuses, de la fausseté, mais plutôt à celui des allusions, des allusions suggestives et fertiles, prometteuses : « Et l’ombre serait une allusion d’optique », dit-il. C’est que l’ombre ressortit à la sphère des signes ambivalents, dont l’ambivalence véhicule le vrai comme le faux, ou plutôt les jeux de lumière entre le vrai et le faux, puisque là encore l’ombre vit sous le régime de l’inséparation et que l’ombre est moins opaque que transparente, traversée de lueurs, de scintillations et d’éclats, d’éclats d’autant plus traçants qu’ils sont furtifs. Le désir y est maintenu à l’état de désir, parce que rien n’y advient en pleine lumière et donc que tout y est toujours à venir, dans sa potentialité préservée :

L’ombre brille de mille vœux.

Il existe donc une poétique de l’ombre, et peut-être aussi une éthique de l’ombre, qui serait une morale du « pas de côté » et une morale du peu, mais au sens où le peu peut davantage que le pléthorique parce qu’en quelque sorte il n’est pas détruit par son abondance et son actualisation, ni par son exposition à la lumière. L’ombre fait le plus par le moins. « À pénombre, ombre et demi. » Il y a dans l’ombre sa propre réserve (au sens de pudeur, cette fois-ci), sa propre réticence qui paradoxalement l’accomplit comme chose plénière. « Trop d’ombre nuit ». L’ombre est ombre de se tenir entre le jour et la nuit, dans un entre-deux salvateur ; c’est là qu’elle a sa puissance, de rester seulement en puissance.

Avec ce recueil d’aphorismes, Stéphane Maignan aura montré qu’il est bon poète, alors même qu’il est rare, discret, peu visible. « Un bon chasseur d’images porte son ombre en bandoulière. »

Laurent Albarracin

Stéphane Maignan, Théorie des ombres, Pierre Mainard éditeur, 2025, 48 p. 11 €


[1] Roger Munier, La Voix de l’érable, opus incertum VII, Arfuyen, 2025.

[2] Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, 1984.