Stéphane Lambert, “ni se nommer”, lu par Antoine Bertot


Antoine Bertot explore ici ce livre de Stéphane Lambert, le troisième d’un cycle publié par les éditions La lettre volée.


 

Stéphane Lambert, ni se nommer, La lettre volée, 2023, 54 p, 14€.


ni se nommer est le troisième livre d’un cycle publié par les éditions La lettre volée et déjà constitué d’Art Poems (2018) et d’Écriture première (2020). Chaque fois, Stéphane Lambert écrit pour cerner la relation entre des œuvres plastiques modernes et contemporaines (tableaux, photographies ou installations) et le regard qui s’y pose, s’y heurte, s’interroge, saisit quelque chose du sens et se laisse saisir. Une caractéristique de ce cycle est de débuter cependant les recueils par un texte dont le titre marque un retour aux origines de la création, qu’elle soit artistique (« fresques antiques » pour Art Poems, « Art pariétal » pour Écriture première) ou métaphysique (« D.I.E.U. » pour ni se nommer). Cet effet de cycle est d’ailleurs renforcé par le fait que le précédent recueil de Stéphane Lambert semblait annoncer ce retour au principe originel de la création de ni se nommer, à ce poème « D.I.E.U. », puisqu’il se terminait par ces deux vers : « éternel chaos / du premier jour ». En somme, il s’agit, plus que jamais, d’ouvrir le recueil en abordant un commencement absolu et de poursuivre, obstinément, ce qui fut pourtant achevé. Se noue à cet endroit le cœur de ces poèmes : Stéphane Lambert se tient au plus proche de l’apparition, que ce soit celle de l’œuvre et du motif pour l’artiste et le spectateur, ou de l’écriture pour le poète et le lecteur. Il avance ainsi sur ce qu’il nomme, à propos du travail de Michael Biberstein, une « ligne précipice », vertigineuse, tendue au-dessus du silence, fragile et paradoxale. Ce que le poète note de la force inchoative des œuvres, en miroir, définit ainsi sa propre écriture : « langage-racine / cheminant / par d’impossibles / formulations ».

Bien qu’écrits à partir d’œuvres visuelles, les poèmes de Stéphane Lambert n’ont pas pour but de faire voir. Les artistes réunis ici interrogent d’ailleurs souvent les limites de la représentation : c’est le cas de Michael Biberstein, James Turrell, Patricia Canino ou Maria Helena Vieira da Silva. Lorsque les peintres sont a priori d’une tendance moins abstraite, Caspar David Friedrich ou Géricault, et que, pour l’esprit du lecteur, se présente assez aisément une image de leur travail, le regard du poète va cependant vers ce qui contredit la vue elle-même. Au sujet des paysages de Caspar David Friedrich, par exemple, le premier mot employé par Stéphane Lambert est « intérieur », comme pour renverser la vision naïve de ces tableaux de grands espaces. Plus qu’un chemin vers la certitude du sens, qu’une analyse de l’œuvre tenterait peut-être de tracer, Stéphane Lambert place son travail d’écriture entre intuition du sens et perte, entre éblouissement et nuit profonde. Le visible ne serait qu’un temps de notre relation à l’image, si l’on considère le destin du tableau de la sorte : « une forme / tirée / de sa nuit / s’incarnant / dans la pénombre / du regard ». Cette incarnation reste une intimité distante, car c’est l’absence et la mémoire de l’œuvre, comme l’ignorance de nous-même, qui nous habitent alors : « œil clos / noyau / ouvert / horizon / d’une blessure ».

On ne serait pas si loin du deuil et, de fait, la fin rôde dans ces textes que ce soit sous la forme du « fantôme », des « ruines », des « nuages / disloqués », d’« images linceuls », du « déclin du jour », de l’ensevelissement et du silence. Mais, au cœur de cet effacement, la poésie de Stéphane Lambert entrevoit toujours l’« éclat / d’un devenir », d’un « possible », ce qu’il condense dans ces vers : « à la fin / marcher seul / dans la cendre / de l’incréé / prier ». L’absence de verbe conjugué et de ponctuation nous permet de lire ces mots de manière quasiment opposée. Soit comme le constat tragique de ce qui a été manqué, de ce qui n’est pas venu au jour, de ce qui s’est consumé avant d’exister. Soit, dans une mélancolie plus joyeuse, comme la surprise et l’étonnement de trouver encore de quoi créer parmi ce qui s’est éteint. Il y a sans doute un peu des deux dans les œuvres regardées, dans les poèmes écrits, comme dans un jour qui finit : « crépuscule / mémoire / murmurant / l’autre côté ».

Antoine Bertot

Stéphane Lambert, ni se nommer, La lettre volée, 2023, 54 p, 14€.

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Extraits :

CHAPELLE TURRELL

vide
derrière l’autel
habitat
de lumière

dernier chant
des oiseaux
inséminé
au silence

déclin du jour
animant
la chapelle

s’éteindre
dans la couleur
de celui
qui ne viendra pas