Marc Wetzel célèbre à la fois la brillante virtuosité de ce livre, sa capacité à intriguer mais surtout à émouvoir.
Quand hier Maxime s’est amusé : « Tu n’arrêtes
jamais d’écrire ? », j’ai hésité (par peur
de l’esprit de sérieux)
répondre : tout, partout, réclame d’être écrit,
je prends ma part – si je ne fais pas
l’effort, écrit Williams, « personne
pour dire : trou d’épingles » –
maintenant c’est fait«
(2ème huitain du premier poème de la 9ème partie, p.171)
Étant nul en théorie littéraire (mais, pour le dire franchement, plutôt indifférent à ce que je ne sais pas comprendre), je me tairai sur la précise aventure formelle accomplie ici : un livre en dix parties ; sept d’entre elles formées chacune de deux fois sept phrases organisées en distiques (soit : 7 x 2 x 7 = 98 « sortes de sonnets ») ; les trois autres parties faites de considérations pesant les malaisées ou risquées conditions de réussite du jeu des premières, proses elles–mêmes lardées de « double-huitains en deux phrases de 284 caractères chacune » (précisions disponibles sur le site de l’auteur). Ce livre, donc, qui allait me tomber des tempes avant même de le prendre en mains m’a pourtant, non seulement prodigieusement intéressé, mais même et d’abord ému. Oui, pas seulement intrigué, ému ! Qu’on m’autorise simplement à noter ici, sans grande rigueur ni vraie justice, pourquoi.
Il est d’abord rare qu’un livre sache résumer son mystère (et donc l’intérêt d’approcher et dénouer celui-ci) dans l’énigme de son titre. C’est évidemment le cas dans cette « Forme du reste », exprimant parfaitement son paradoxe corrosif, son irritante et délicieuse urgence. Car bien sûr, un reste ne vaut jamais d’abord par sa forme propre (mais plutôt par ce qu’on a soustrait ou extrait d’une forme ou d’une présence première pour l’obtenir, lui), comme une forme ne vaut jamais d’abord comme reste, mais comme émergence (la forme naît d’une exigence et dispose de sa propre clé, alors qu’un reste naît le plus souvent d’une négligence, et se prolonge par inertie – comme le rebut d’un marc, l’insistance d’un relent ou le simple sillage d’un élan). Il y a spontanément d’abord la forme – le contour qui souligne, l’aspect qui se détache, le principe d’ordre –, et seulement ensuite, selon elle, après et d’après la présence de la forme, ce qui reste : le matériau (à ordonner), le fond (à exprimer), l’intendance (à assurer) : la grouillante et irréductible singularité du réel, le tout-venant amorphe et disparate de ce qui est, le reste, donc, qui ne fait au mieux que se poursuivre (il s’attarde, où la forme s’élance), au pire que nous poursuivre (il nous hante, où la forme s’habite), et de toute façon s’impose en simple résultat nécessaire, en disponibilité ambivalente (même les « beaux restes » en restent là, et « y rester », c’est, pour une vie même, en rester là), en rappel étranger (un reste en nous bat son rappel, là où la forme qu’on modèle est plutôt notre appel).
Avec pareil titre, une synthèse périlleuse nous attend donc (et on l’aura), et un pari génial risque d’être tenu. Lequel ? Celui, bien sûr, de ne pas sacrifier les formes pour faire vivre leur reste, mais plus encore : celui de ne pas dénaturer le reste en le mettant en forme. Car que demande le reste ? N’est-ce pas, plutôt que des formes (que ce reste ne pourrait d’ailleurs intégrer sans y perdre sa multiplicité sauvage et son excès de principe, et capituler), un contenu rendu capable de leur résister (p.198) ? Si, comme toute forme, un reste pouvait soudain contenir et enclore ses propres propriétés, ne ferait-il pas du monde un simple reste de lui-même ? Pierre Vinclair le formule, décisivement, ainsi :
« L’enjeu de la littérature, davantage que trouver la forme qui en exprimerait le contenu (qui est en fait le programme de son annexion par la philosophie), est de fabriquer la forme du reste, c’est-à-dire trouver la forme du contenu résistant à toute forme.«
Vinclair, on le sait, est un Protée, c’est quelqu’un qui, par sa force même d’assimilation, ressemble aux auteurs qui l’intéressent – et nombreux sont, vraiment, ceux qui l’intéressent ! Il se montre ainsi, ici, ingénieur de l’irréel, comme Valéry ; démystificateur graphomane, comme Bourdieu ; ou chroniqueur pressé des reflets et inlassable nuancier de l’éternel comme Monet (l’impressionnisme, montre-t-il, c’est la lumière comme seule horloge ; et son écriture a la vitesse comme vraie scansion) ; ou encore cherchant, comme Kafka, à vite acquérir et bien aguerrir la saine écriture qui l’aidera dans le mal qui monte. Son infinie curiosité lui fait préférer les événements aux choses (p.159) – mais s’il s’en fait alors le journaliste intelligent (le journalisme, c’est le texte de l’événement, et l’écriture du documentable, la notation de l’instructif qui passe : on y retient ce qui mérite d’en rester), il est avant tout écrivain (la littérature, c’est l’événement du texte et le document de l’écriture elle-même – c’est la forme que se donne la parole qui suggère et répare) :
« … écrire, non noter ce qui se passe même lorsque rien
ne se passe, vraiment, écrire ; quelque chose se passe. » (p.54)
Mais ces exigences simultanées s’opposent donc, et la consigne de « travail » de notre auteur se confronte, sans fard ni scrupule, à l’indéfinie peine de leur conciliation, en termes particulièrement nets :
« Que l’événement soit dans le texte mais aussi dans ce dont parle le texte ; que le texte parle de tout mais aussi ne parle que de l’important ; que le texte vaille en soi, mais aussi que tu parles vraiment à quelqu’un. Travaille jusqu’à trouver le lieu depuis lequel ces deux antinomies s’annulent en une perspective unique. Si tu ne le trouves pas, construis-le. » (p.140)
Mais, ce qui est unique, c’est sa capacité à dire poétiquement ce qu’il attend ainsi de sa création poétique. Voici (p.167) trois distiques disant exactement la même chose que la citation qui précède, mais de l’intérieur même de la poésie (oui, ce diable d’esprit a, chose bien rare, la … déontologie lyrique !) :
« … n’essaie pas de répondre aux bombes par une formule
ou d’en sauver morts et vivants ; n’ajoute pas au tragique
du monde l’immonde d’une prétention comique à s’en
rendre malade ; franchement, touille le chaos superficiel
jusqu’à faire émerger des nymphéas – et que leur vague
écran te gagne profondément au carnaval des vagues. »
Car cette si redoutable intelligence est un poète (il voit ce qui est juste, et fait voir ce que le réel doit faire de lui-même pour que quoi que ce soit puisse se passer, – parce qu’il est un familier de l’intime des phénomènes, et parce qu’il aime par principe ce que les personnes savent obtenir d’elles-mêmes pour rester au monde !). Ainsi (pour restituer le cours pérenne de la mélancolie, ou la présence de sa compagne yogi, ou encore une oppression complice des éléments atmosphériques), voici comment il en forme les restes :
« … la tour de Babel
jamais ne fut achevée, l’ordre ne dépasse pas la famille,
et nous mourrons comme il y a quatre cents ans, yeux
pochés sous des plumes violettes, visage rouge ou triste
malgré un succès de circonstance, pleins de regrets,
sans solution, au mieux parvenus à réaliser l’énigme. » (p.82)
« Pendant que C. se contorsionne à côté de moi comme
un bretzel s’inventant des formes au gré de folles boucles. » (p.208)
« La cheminée des voisins souffle une fumée se mêlant
immédiatement au brouillard qui étouffe les maisons
telle une compresse estompant les volumes ; … » (p.211)
Il teste des sortes de tactiques d’écrivain dans la conduite de sa vie, comme, lors d’une rêverie indécise, s’arranger pour s’assoupir avant qu’elle ne tourne mal :
« et rêvassant à ce vieillard de la Grande-Motte ayant
failli nous écraser le 27.12 je m’endors avant l’accident. » (p.14)
… mais tout autant rapatrie des habitudes de vie dans sa vie d’écrivain :
« (il faut découvrir les lois de ce que l’on invente). » (p.27)
… ce qui rend instructive (et même transmissible) l’unité en lui d’écriture et vie :
« j’apprends à des élèves de 1ère comment j’en suis venu,
d’élève de 1ère, à écrire ce qui me vaut d’être en face d’eux ; » (p. 31)
… l’art consistant à venir changer en pensée ce que nous allons inciser du réel :
« oui c’est un geste franc qui traverse le réel, et tout art
naît ainsi ; la pensée ne s’éveille que dans son sillage,
elle ne doit ni renoncer au monde ni s’y résoudre, mais
le précéder encore comme la fille aimée devint mère. » (p.36)
Sa confiance (justifiée !) en son génie propre dérive, classiquement, de l’amour de ses parents ; et lui-même, en retour, ménage, délicatement ironique, son origine – aujourd’hui un peu usée :
« Quelque chose depuis quarante ans me ramène ici
près des bruyères fouettées par le vent, face à l’écume
déchiquetée par les courants piégés dans l’échancrure
des roches (un événement infime toujours renouvelé
dont la parole peut à peine donner l’idée sans espérer
rien en dire) et je cours derrière mon père sur le sentier
(avant fougueux j’essayais de le semer ; trouillard aujourd’
hui je le laisse devant de peur qu’il se prenne une racine). » (p.61)
Une discussion serrée que mène l’auteur sur l’idée de « valeur littéraire » permettra de conclure. L’intéressant, dit-il, c’est ce qui, en « créant du sens », « tente de faire quelque chose » (c’est-à-dire « s’élance dans le vide, tout seul, à sa manière, hors de toutes les institutions du sens », p.183), mais l’intéressant venant changer l’idée même de valeur, on ne peut le certifier valable précisément parce qu’il vient renouveler ce que c’est que l’être. C’est la grandeur du geste créateur, de se tenir résolument plus loin que cela même qui lui donnerait raison !
En tout cas, un auteur capable de nous émouvoir en parlant de Bourdieu (car si le démystificateur n’est plus dupe de ce qui va mal – p.113 – comment se réjouirait-il pourtant d’ainsi ajouter au mal ?) et, à l’inverse, de rendre profonde l’anecdote (sordide) d’un écrivain (p.164) identifié dans un charnier par, dans sa poche, un poème dont le papier même était gagné par la décomposition du corps, est un homme que n’égare pas l’incroyable variété de ses talents, et dont l’infatigable subtilité parvient pourtant à ne pas nous égarer. C’est un homme qui s’est promis de renouveler jusqu’à ce qu’on espérait de lui, et fait gagner ceux (ses lecteurs) pour lesquels il joue de tout. Et, même si la bonne formation du reste est art de l’impossible, son superbe artisan est beau joueur :
« Pour pincer le drap flou des fantômes,
on n’a que les baguettes
claires du jour et la virtuosité
d’une première fois dans un resto chinois :
chaque matin, on repasse sur le croquis
de la veille alors que chaque soir le soleil
couche ailleurs derrière les monts et volumes
de la bibliothèque » (p.112)
Marc Wetzel
Pierre Vinclair, La Forme du reste, Editions Lurlure, 2024, 224 pages, 21€