Nolwenn Brod, “Les Dahlias”, lu par Antoine Bertot


Antoine Bertot explore ici pour les lecteurs du site ce livre de photographies de Nolwenn Brod, éditions Sur la Crête


 

Nolwenn Brod, Les Dahlias, Éditions Sur la Crête, 37 photographies couleurs et noir et blanc, avec un texte de Marcelline Delbecq, 2023, 30€.


Les éditions Sur la Crête publient régulièrement les livres photographiques issus des résidences de création à Chartres-de-Bretagne, au sein du Carré d’art. C’était le cas pour Les jours couchés de Pierre Faure, de Hantises de Catherine Duverger, ou encore de Comme une branche de laquelle un oiseau s’est envolé d’Adeline Praud. Et c’est le cas, donc, pour Les Dahlias de Nolwenn Brod.  

Le premier regard du lecteur des Dahlias se pose sur la chemise cartonnée, qui contient le livre, et l’image imprimée dessus : on y voit un cheval sur le dos. Son torse et son ventre, tout en nuances de gris, forment une courbe tendue. Les deux pattes avant sont repliées sur le torse. Le cheval se cambre de plaisir, se délasse après l’effort peut-être. Le cadre resserré ne montre pas la tête de l’animal. Si l’on retourne la chemise cartonnée, et que l’on observe la quatrième de couverture, un visage répond à ce manque. Il s’agit du visage d’une femme, allongée, saisie de trois-quarts, tête tendue vers l’arrière, yeux fermés, bouche légèrement entrouverte, si bien qu’apparait, entre les lèvres, la blancheur des dents. Il y a quelque chose de l’extase. Enfin, en ouvrant le rabat de la chemise, on voit un cheval blanc dans une prairie : on se demande s’il est sur le point de se lever ou de se coucher. Et surtout, ses yeux fermés et la bascule de son arrière-train expriment l’effort, le poids du corps.
Si on s’arrête assez longuement sur cette chemise cartonnée, ce n’est pas simplement pour mettre en avant la délicatesse du travail éditorial. C’est aussi dire que les photographies de Nolwenn Brod se poursuivent l’une l’autre. Elles sont toujours le souvenir et les prémices d’autres photographies. On devine, chez ce cheval et cette femme, une continuité sensible, le partage d’une sensation de plaisir. Les corps s’étendent. Mais encore, les sensations contraires se nouent : la pesanteur et la fatigue du cheval blanc s’immiscent dans la volupté des êtres qui l’entourent.

Au fur et à mesure des pages, on ne suit pas un récit à proprement parler. Et, au premier regard, on peut être marqué par les ruptures. Quoi de commun, dans ces trois pages à la suite, entre les blés ployés par le vent, les pétales déposés sur ce qui semble être un cercueil et deux pieds qui se dressent sur leur pointe ? Un rapport au sol, sans doute. Le vent couche l’épaisseur des blés, et sa trace, où la lumière saillit, pourrait être aussi celle d’animaux la traversant. Le bois du cercueil dissimule un corps prêt à rejoindre la terre. Les pieds de la danseuse expriment la tension vers le haut. Regard après regard, quelque chose s’affine. Une trajectoire commune se dessine, faite d’accablements lumineux, de deuils et d’élans vitaux. Ou encore : de corps imaginés, disparus, vivants.
Ce n’est pas seulement par la proximité des pages que ces nuances se font jour. A distance, par exemple, la suite des regards rythme le livre. Regards de femmes, voilés d’interrogation et de silence, qui font face à la photographe (ces femmes ne font-elles pas elles-mêmes le portrait de celle qui les regarde ?) ; regards luisants de taureaux, tête contre tête, au plus proche l’un de l’autre mais, de fait, ne pouvant se voir (et n’est-ce pas une définition du portrait, en creux, que cette nécessité d’une juste distance ?) ; enfin, regards dérobés d’enfants, les yeux plissés de colère qu’une main cherche à apaiser, ou fermés par la tendresse reçue entre les bras d’une mère (tout portrait ne doit-il pas être avant tout l’image intense d’une émotion ?). Et nous pourrions suivre d’autres motifs, soulever d’autres questions : courbes des rides, d’une cheville, d’un bras, d’un arbre…
La beauté des Dahlias de Nolwenn Brod s’échafaude par ces continuités et ces incessantes réponses. Le recueil des images crée une intimité entre ce qui était d’abord étranger l’un à l’autre. Entre l’animal, le végétal, l’humain. Entre ces inconnues rencontrées par hasard et la photographe en résidence. Un lieu, quelques instants et une patience empathique du regard les réunissent.
           
Antoine Bertot

Nolwenn Brod, Les Dahlias, Éditions Sur la Crête, 37 photographies couleurs et noir et blanc, avec un texte de Marcelline Delbecq, 2023, 30€. site de l’éditeur

Extrait :

Texte de présentation de Nolwenn Brod :

« J’observais les habitants circuler dans le maigre carré du centre-bourg ou au sortir des supermarchés. Avec une poignée de commerces et de restaurants, le PMU gagnait le trophée de la fréquentation.
J’ai rencontré exclusivement des femmes dans cette ville qui pourrait s’apparenter à une ville-dortoir. La plupart vivaient seules avec leurs enfants. Certaines d’entre elles avaient vécu la mort de leur compagnon ou la violence conjugale. Cette violence subie est traduite parfois dans les corps en tension, la torsion des arbres, l’entrelacement des brindilles gelées, le vent dans les feuillages, ou encore la chair animale prête à être découpée, autant d’états émotionnels que de saisons passagères. En déconstruisant les évidences de la réalité, l’ambiguïté des situations s’introduit en passant par la fiction. Outre ces tensions, il était aussi question d’amour, de tendresse et de volupté entre les êtres. »