Muriel Pic, “Les Dialogues des morts sur l’amour et la jouissance”, lu par Virginie Gautier


Virginie Gautier rend compte aux lecteurs du livre de Muriel Pic, Les Dialogues des morts sur l’amour et la jouissance



Muriel Pic, Les Dialogues des morts sur l’amour et la jouissance, éditions Héros-Limite, 2023, 128 p., 14€


Muriel Pic, l’écriture comme médium


L’archive est lieu de création pour Muriel Pic. L’archive active le désir d’écrire, par son état de reste et sa capacité à produire des relations. Ces agencements féconds pour la pensée permettent de réinvestir le présent. On pourrait dire que Muriel Pic rêve avec les documents. Les extrayant, s’autorisant des rapprochements, entrecroisant des voix, elle fait émerger des formes possibles : formes de chants (Élégies documentaires), de poèmes (L’argument du rêve), de dialogues (Dialogues des morts sur l’amour et la jouissance). Délicate opération de ‘table tournante’ où l’autrice fait parler les morts sans craindre aucun anachronisme, au contraire, en se donnant la pleine liberté du rêveur, de la rêveuse, en ne résistant pas aux frictions surréelles du rêve.

Dans cet entrecroisement fructueux du rêve et du document, le document est le matériau premier, un matériau conducteur. Celui par qui le transport a lieu, qui donne accès à la voix de l’autre et porte comme par déflagration, par connotation, une version du récit. Le rêve serait l’ouverture à l’imaginaire. Offrant toutes possibilités de rencontres, le rêve fait exister ce qui aurait pu être, ce qui a presque été.

Muriel Pic introduit ses textes en situant son travail dans une filiation précise, une forme dont elle hérite et qu’elle réinterprète. Ainsi les Dialogues des morts sur l’amour et la jouissance rejouent-ils le genre des « Dialogues des morts » des 17ème et 18ème siècles. Tout en faisant écho à Dante Alighieri (qui apparait au « Septième dialogue »), ce genre humaniste fait des Enfers une scène de parole et s’ouvre à une dimension politique, en donnant aux morts licence d’évoquer les sujets interdits aux vivants. Littérairement parlant, c’est « au Royaume des ombres que l’on converse le plus librement sur les mœurs des hommes ».

Mais dans les Dialogues des morts sur l’amour et la jouissance, il s’agit plutôt de méditations et d’échanges de pensées entre des personnages qui se frôlent lors de rencontres parfois improbables. Ainsi, sur la place publique que sont les Enfers, Georges Bataille peut croiser Edith Piaf tandis que Victor Hugo verra apparaître Nina Simone et Jacques Lacan. Et peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre le choix de ces rencontres. En plus d’un compagnonnage de l’autrice avec Dante Alighieri, Henri Michaux ou Rosa Luxemburg par exemple, qui forment ce qu’on pourrait appeler son ‘réseau de connivences’, d’autres mises en présence sont cocasses, parfois absurdes comme le sont les rêves difficiles à interpréter.
Chacun, chacune parlera donc à part soi, et comme « à crâne ouvert », sur la jouissance. Pourquoi sur la jouissance ? Parce qu’elle est un moment politique, « un « attentat contre la société », une forme de transgression. Georges Bataille, en grand provocateur, y sera entendu plusieurs fois. Dialogues donc sur la jouissance passée, interrogations sur son pouvoir et sa puissance a posteriori, à partir de l’absence de corps de ces âmes errantes. Les unes et les autres sont d’ailleurs rarement sur la même ‘longueur d’ondes’. Chacune restant très établie dans ses obsessions : de l’érotisme morbide de Georges Bataille à la jouissance hippie de Timothy Leary ; des récits de dévoration de Michel Leiris à la joie comme puissance de vie de Rosa Luxemburg. Elle qui « jouit d’un secret magique qui dément tout ce qui est triste. Elle jouit en fleur, à la manière des fleurs, c’est une éclosion lente et répétée, des floraisons multiples, des épanouissements successifs. » (p.34). Y a-t-il d’ailleurs un lien entre égalité de droits et jouissance ? L’âme de Susan Sontag pense la sexualité comme « une chose privée, intime, un huis-clos secrètement partagé, une chose profondément asociale, et même apolitique » (p.22). Tandis que celle de Flora Tristan transmet l’idée que « le degré de civilisation auquel les diverses sociétés humaines sont parvenues a toujours été proportionné au degré d’indépendance dont y ont joui les femmes. » (p.49). Déplacement du terme ici, jouir est entendu au sens de profiter d’une liberté qui nous est accordée ou que l’on se donne.
D’ailleurs, ce ne sont pas exactement les morts qui prennent la parole dans le livre, car de voix ils et elles n’ont plus, ne sont qu’apparitions momentanées, saisies par une instance narrative qui lirait dans leurs pensées, comme un médium convoquant des esprits. Comme un chercheur manipulant des documents, confrontant des écrits et des pensées pour ouvrir un questionnement poétique et politique. En proposant maintes pistes. En laissant le lecteur les démêler. En renvoyant inévitablement à une « mosaïque de citations » (selon l’expression de Julia Kristeva dans sa définition de l’intertextualité), un hors-champ inséparable du texte. Après la vie, dans la mort, il reste l’inépuisable ressource interprétative du document. Et si l’on n’est pas toujours bien sûr d’avoir compris ce qu’ils et elles affirment, on a le goût d’y revenir. Car tout, dans le texte, est glissements implicites, énoncés au passage, frottements-flottements avant « la remontée », lors de laquelle, par exemple, Pseudo Unica-Zürn se jette, à la suite d’Henri Michaux, « en exhalant une odeur de jasmin blanc » (p.30).

C’est le préfixe trans, celui du transport comme celui de la transgression, qui ne cesse ici de faire signe. Transport par la jouissance, passage d’un monde à un autre, téléportation des âmes pendant la remontée, glissement de sens produit au hasard des rencontres. Ce transport, c’est également la capacité de vision, c’est-à-dire d’interprétation de la poète qui fait parler les documents en usant du médium poétique mêlée d’imaginaire qu’est l’écriture. C’est elle qui offre cette possibilité d’une adresse par-delà le temps et l’espace.

Les Dialogues sont suivis de 15 rêves poétiques, énigmatiques comme le sont le plus souvent les rêves. Chacun titré Rêve de encapsule le récit d’un rêve : « Cette nuit, j’ai vu un rêve » ; « Quand je me suis réveillée, j’avais dans la bouche un rêve » ; ou encore « Toute la page est un rêve d’enlisement que j’écris après la nuit ». L’idée même de rêve se déplace ainsi, d’un texte à l’autre, nous échappant toujours finalement. « Je me tenais devant le ciel comme devant la page avec mes lambeaux de rêves en main et mes espoirs de vérité » (p.101). Ces 15 rêves sont-ils des rêves d’écrivaine ? Chaque rêve est toujours plus ou moins lié à des questions de mots, de phrases, de livre, de bouche, de voix, etc. Le Rêve de la maison de poussière associe les mots et la mort, le Rêve d’un éditeur, les mots et l’émerveillement, le Rêve de Frantz Kafka la promesse d’une ivresse d’écriture. Et parfois le rêve n’est pas une vision produite par le sommeil mais un moment vécu rendu sensible et comme décollé du réel par le récit qu’on en fait, tout comme cette visite de l’exposition Gisèle Freund dans le Rêve du 10 novembre 2011, où les regards se détachent des portraits pour se poser sur la spectatrice et former une sorte de constellation de lumières, une connivence des regards (je vérifie l’existence de cette exposition et découvre qu’elle s’appelait « L’œil frontière »). Enfin, il y a ce Rêve d’oiseaux, qui passe de poète en poète. Rêve de « phrase trouvée » qui fait rêver et écrire à son tour. Où le rêve est un prolongement de soi à partir de quelque chose offert par un autre. Dans ce rêve, on retrouve l’idée d’une jouissance, en tant que ce qui traverse et efface les limites. Et peut-être faudrait-il y voir également l’entrecroisement de la matière-document (comme phrase trouvée) et de la matière-rêve (comme prolongement) dans le travail de Muriel Pic.  
« Je sais seulement qu’il y a parfois des phrases qui restent, qui résistent, qui se déforment en résonnant, qui deviennent plus vastes, plus lointaines, plus anciennes, plus proches, plus inédites, des phrases qui dérivent, suscitant des fleuves, des lacs, des mers, des océans, des sources. Il y a des phrases qui vous emportent dans le rêve, des phrases qui enclenchent la rêverie et mettent en état de divagation, des phrases qui jouissent. »  (Rêve d’oiseaux, p.102).

Virginie Gautier


Muriel Pic, Les Dialogues des morts sur l’amour et la jouissance, éditions Héros-Limite, 2023, 128 p., 14€