Un lecteur fasciné rend compte d’une écriture jeune, poétique, philosophique qui pose au fond la simple et difficile question humaine.

Le frigo est un cercueil blanc
Je l’ouvre chaque matin
sans savoir pourquoi
quelque chose a pourri
dans les bacs
des carottes molles
me reconnaissent
elles me disent tu étais
quelqu’un
hier (p.11)
Chambre 93
les murs sont nus
avec des souvenirs cloués
comme des papillons morts
l’infirmière me demande
si j’aime le Christ
si je suis à l’aise ici
je ne sais pas ce que ici veut dire
j’attends que la lumière tombe
et je ne sais toujours pas si j’aime ce papillon
Qu’elle nomme « Le Christ » (p.13)
« Rien ne me revient.
On dit : il y a des jours avec
et des jours sans
aujourd’hui
il n’y a ni jour ni avec
seulement une voix
qui m’appelle :
Maman ? » (p.14)
« Je me suis perdue
dans la salle de bain
je ne savais plus
s’il fallait boire ou se noyer »(p.22)
« je compose un numéro
que mes doigts savent encore
il sonne
rien
je raconte la pluie » (p.28)
« On m’a dit :
ta fille viendra ce soir
j’ai souri
je me suis préparée
pour le bal » (p.38)
« une chanson me traverse
ne me demande rien
elle passe et s’en va
je ne la retiens pas
je sais que je pars avec elle » (p.39)
« On m’enfile une robe
bleue, tous les matins
elle sent la lessive
je crois qu’elle m’a connue autrefois » (p.41)
« chaque matin
je nais
dans un lit inconnu
le sol est neuf » (p.42)
« Ils disent lucide
quand je souris
au bon moment
quand je dis
le bon prénom
mais la minute d’après
je disparais
dans une cuillère
sans fin » (p.46)
« Un insecte tape dans le fond de la lampe
Il n’y a aucun doute, lui aussi
Il croit au soleil » (p.51)
« Je voudrais noyer les dieux » (p.55)
« Je n’attends rien.
Quelqu’un vient quand même poser une tasse
La lumière passe à travers moi
Je suis une vitre mal lavée
Ils viennent pour me nettoyer
J’espère qu’ils me regarderont dans les yeux. » (p.64)
« Laisse-moi te dire,
Il va pleuvoir demain,
Mets un chapeau, retire
Tous tes habits qui me semblent mouillés,
Tu prendrais froid, oui,
il vaut mieux
Être tout nu
dans la splendeur de son être,
C’est ce que je disais à ma mère
– être tout nu
Au milieu des chevaux et des arbres » (p.70)
Ce jeune auteur (33 ans) est, nettement, philosophe et poète. Philosophe parce qu’il n’est curieux que de comprendre (et qu’il écrit – on le sent invinciblement – pour s’apprendre à penser), et poète parce qu’il compose spontanément ce qu’il chante (il compose comme on arrête une décomposition), il s’adresse au chant qui le traverse pour l’amener mieux jusqu’à nous. Cette compréhension universellement hospitalière d’une part, ce bénévole accueil de ce qui le dépasse (et qu’il s’enchante de relayer) d’autre part, sont ainsi les sûrs signes d’une œuvre (inaugurée dans Le Matin des pierres et Lettres) naturelle et forte. Guillaume Dreidemie fait ici parler directement une proche (sa grand-mère) à l’esprit dévasté – dont il découvre soudainement la sénilité : placée en Ehpad, elle est ici comme visitée de l’intérieur, et (paradoxalement) connue là où elle-même n’a sans doute plus accès. Le petit-fils lui prête (et, en réalité, lui donne, car que pourrait-elle lui rendre d’un apport de conscience qui ne lui est plus sensible ?) la voix même qu’il devine en elle empêchée.
Il la connaît, donc, cette voix (son timbre accompagnait, enfant, les mots qu’il aima apprendre, et dans lesquels, peut-être, il apprit un jour à comprendre) et n’a pas de mal à reconstituer son ton dans les décombres mêmes de son sens. L’auteur fait ainsi directement chanter une autonomie perdue, en se jouant (par virtuosité, et surtout par amour) de la difficulté de « se mettre à la place » de quelqu’un(e) qui n’en a plus une pour elle-même. L’autonomie, pour un être humain, c’est la souveraineté de sa raison libre – et faire parler (et a fortiori chanter !) cette abolie souveraineté nous défie (auteur et lecteurs) d’en pouvoir désamarrer la dignité ! Car perdre, dans la sénilité avérée, l’usage de la liberté rationnelle, c’est (pour la personne concernée) espérer qu’une authenticité quelconque puisse survivre à l’autonomie, et (pour les témoins et interprètes) s’assurer de pouvoir (par la double procuration d’un proche auteur et de sa poésie) faire « dignement » s’exprimer cette authenticité. La double question philosophique est bien là (si la dignité d’un être peut se passer d’autonomie, où, dès lors, placer celle-là et comment l’y maintenir ? L’autonomie n’est-elle donc qu’un privilégié talent – une puissance d’émancipation privée – humainement facultatif ?) et les réponses que la poésie peut en proposer nous intéressent !
Les propos qu’on prête ici à la grand-mère sont ceux dont on l’attendait exactement capable : des notations brèves (sa propre présence ayant le souffle court), peu liées (ce sont quelques impossibilités ou angoisses centrales qui se manifestent diversement, et non des situations nées du rappel ou de la similitude d’autres), brutes (les impressions au cas par cas prévalent, et les catégories sous lesquelles savoir les placer manquent – donc tout jugement fait ici défaut !), innocentes (le rare humour y est involontaire – comme l’ironie d’un sort manquant – : elle se prépare au « bal » de la venue de sa fille car elle se croit Cendrillon ; elle ne reconnaît pas ses anciens vêtements, mais s’en espère reconnue (p.38) ; elle sourit « par politesse » au compliment d’avoir été belle, car elle n’envisage plus de qui l’on parle (p.18) ; elle déclare (fidèlement) comprendre ce qu’on lui lit … « comme un chien écoute la pluie » (p.43) etc. ; et surtout des notations neutres, détachées – mais par défaut – parce que désimpliquées (car elle ne s’oppose pas à la raison comme pourraient le faire le violent refusant l’aménité, le mutique l’échange ou le fou l’objection ; non, elle ne se propose simplement plus la raison comme ordre nécessaire des causes et des effets, des principes et des conséquences, motifs et actes, contributions et contreparties : l’insecte vient buter sur la veilleuse parce que « lui aussi croit au soleil » (p.51) ; l’enfant du hall qui l’évite en courant l’a « dribblée en souriant » (p.68) d’un « petit pont entre les jambes », car tout paraît jeu dans ce dont on ne comprend plus les règles ; un petit chien noir grogne quand quelqu’un l’appelle, elle, car elle le délègue à la reconnaissance de ses interlocuteurs (p.34). Et ce chien n’est pas son seul irréel supplétif : un oiseau aussi (p.40) fait planton bénévole de la micro Cité interdite qu’elle est devenue pour elle-même :
Il y a un oiseau dans le mur
il bat contre les plâtres
et il connaît mon nom
Ne le chasse pas, grâce à lui je reviens.
Et même des fourmis : oui, les rares pensées qui la parcourent sont représentées en bêtes dévouées, comme mots gravés s’ébrouant en tous sens, assurant l’intendance de la Maisonnée d’un moi à jamais assoupi :
Les fourmis du soir rampent dans mon crâne
avec des noms sur la patte
je les regarde construire
je les remercie
de me prêter une chambre
encore une nuit (p.15)
« Vivre, c’est perdre »disait sobrement François George. Et la vieillesse est vie en tant qu’elle se perd avec (la sénilité est perte de soi se perdant elle-même de vue). Les « pertes » ici sont autant de chutes d’on ne sait plus quoi qui tombe (p.19, 32, 44), autant de signaux d’alerte dont on a oublié la fonction (p.19, 36), autant de gestes d’espérance (p.37, 72) qui ne feraient repartir l’amour de la vie … que s’il pouvait en rester une ! Espérer, dit ainsi la terrible page 72, c’est seulement s’attendre à ce que quelqu’un ou quelque chose « revienne » nous « offrir » un sens de la vie ! Espérance plus sépulcrale que tout désespoir !
Trois courtes remarques pour finir cette (bluffée) présentation. D’abord l’esprit d’ensemble comme monstrueusement réussi de cet ouvrage : une sorte de nihilisme sans accès à lui-même, un nullisme précis, au jour le jour et serein (plus la moindre raison d’être préservant notre être de se diluer dans le devenir insensé … mais avec l’étrange circonstance d’un « être » déjà disparu), ou un acosmisme gâteux, comme une obnubilation déserte, le rabâchage d’une méthode désormais sans monde, d’un esprit de suite aveugle ou sourd aux réactions qu’il provoque comme aux performances qu’il accomplit :
On me donne du papier
un crayon
on attend quelque chose
je dessine
une spirale
ils applaudissent (p.47)
Et l’on n’aura jamais mieux caractérisé la perte d’identité qu’en ce sobre et glaçant passage où la grand-mère, s’adressant à elle-même comme à une inconnue, se demande la permission de faire quelque chose (p.69)
Ensuite, il est inattendu et précieux qu’une poésie véritable vienne ici librement illustrer des spéculations et assumer des questions aussi centrales que : comment oser demander à un fantôme de « se ressaisir » ? comment se défendre d’une pitié qu’on ne comprend plus susciter ? quel salut reste-t-il quand on ne reconnaît même plus l’enfance dans laquelle on est retombé ? Et le problème du mal (du « patient/résident agressif », qu’elle n’est pas, mais dont la possibilité la cerne) : comment juger du « mal » que fait un être pourtant désormais incapable de le vouloir – un robot pourrait-il harceler ? un brouillard nous enfumer ? une bourrasque nous escroquer ? Comment comprendre que la violence puisse ainsi survivre à la conscience ? Que le mal soit en nous le dernier éliminé des buts ? Ici, le philosophe Dreidemie se tait, mais son silence évidemment philosophe …
Enfin, comme l’atteste la lecture de ces simples extraits, on a ici un réalisme de bonne volonté, sachant éviter aussi bien l’angélisme mensonger d’un « Nos soins aimeront mieux ce moi perdu qu’il ne s’aimait lui-même » que le frivole cynisme d’un « La sénilité n’a que ce qu’elle mérite. Le naufrage (comme disait de Gaulle) qu’est la vieillesse oublie qu’on pouvait toujours quitter le port précédent autrement qu’en y embarquant ». La magnifique justesse de ton du livre s’annonçait d’ailleurs dès son titre : comment évoquer mieux – plus élégamment, plus pertinemment – que par un Ça dépend des jours nos (inévitables) jours de dépendance ?
Marc Wetzel
Guillaume Dreidemie, Ça dépend des jours, La Rumeur libre, février 2026, 75 pages, 17€