“Mondes souterrains. 20 000 lieux sous la terre”, le catalogue de l’exposition lu par Pascal Dethurens


Pascal Dethurens entraîne ici le lecteur de Poesibao dans l’exploration des mondes souterrains mis en scène au musée du Louvre/Lens.



Mondes souterrains. 20 000 lieux sous la terre,  sous la direction d’Alexandre Estaquet-Legrand, Jean-Jacques Terrin et Gautier Verbeke, Lienart éditeur, Paris, 2024, 392 p., 39 €.


Le sous-sol serait-il par excellence l’affaire de la poésie ? Son affaire, son lieu, son origine, son discours ? Jean-Pierre Richard, dans Poésie et profondeur (Le Seuil, 1955), a montré comment la poésie enfonce le monde pour y explorer un sens enseveli, comment elle naît donc de la profondeur, comment, en un mot, elle a partie liée avec le souterrain. C’est aussitôt pour lui un univers aussi sombre que le royaume des ombres qui s’ouvre à l’imagination, un monde fait de murmures et d’échos qui se fait entendre. Et une réalité invisible aussi, enfouie à dessein, à certains révélée et au plus grand nombre imperceptible.

L’exposition Mondes souterrains. 20 000 lieux sous la terre qui se tient au Louvre-Lens ce printemps et le catalogue qui l’accompagne, riche de centaines d’illustrations, semblent bien confirmer l’hypothèse. Sans doute une partie entière de la création littéraire moderne va-t-elle dans ce sens, dans le sens d’un creusement de la surface, des Carnets du sous-sol de Dostoïevski au Terrier de Kafka et au Dépeupleur de Beckett. Mais l’idée directrice de l’ouvrage va plus loin : il en va d’une herméneutique générale, d’un inventaire aussi des œuvres, innombrables, qui prennent source et vie dans les souterrains du monde. Et parmi elles, la poésie occupe une place déterminante, tant son trajet l’a conduite, au sens propre comme au sens figuré, au fond des choses.

Écrire, donc, et peindre aussi, pour chercher une origine tue, une origine cachée. L’ouvrage est un traité de spéléologie mentale. Il convoque les grands enfouisseurs de toujours, ceux qui n’ont pas craint d’explorer les lieux de ténèbres et d’horreur où l’on ne va qu’en balbutiant et d’où, souvent, l’on ne revient pas. Qui ils sont, ces Argonautes intrépides ou désespérés ? Le livre fait la part belle aux grandes figures de la descente aux enfers, ces héros sans nombre de la catabase qui peuplent les cultures. Charon le passeur du Styx, ramant en silence, merveilleusement figuré chez des peintres aussi divers que Pierre Subleyras et Henri-Pierre Picou. Mais Hercule aussi, arrachant Alceste des Enfers, prodigieux de force et de courage chez Joseph Franque. Mais Orphée tout autant, bien sûr, devancé par Eurydice qu’il voit mourir une seconde fois en se retournant sur elle, face à des Enfers rougeoyants chez un Gérard de Lairesse. Mais Proserpine encore, ravie par Pluton au monde du dessus pour être précipitée sous terre, sublime de fragilité dans les marbres du Bernin et de Girardon.

A côté de cette galerie de la mythologie gréco-romaine, amplement parcourue d’Homère à Ovide et d’Hésiode à Virgile, c’est tout le récit (et l’iconographie) du Christ descendu en enfer qui dévoile la part sombre, avant la résurrection, avant le retour à la lumière, du sauveur du monde. Encore faut-il, pour qu’il y ait rédemption, s’abandonner d’abord au souterrain, et il faut voir avec quelle intensité théâtrale la descente dans les limbes est figurée chez un Beccafumi par exemple. A l’opposé, mais toujours aux enfers, se tient la figure de Satan, maître des souterrains infernaux, qui harangue les anges rebelles chez William Blake, et qui hante l’histoire entière de la poésie occidentale. Et ce n’est pas un des moindres mérites de l’ouvrage que de proposer, côte à côte, une lecture comparée des imaginaires mondiaux du souterrain. De ce sous-sol infernal qu’illumine le Christ jaillissent d’autres lumières, comme celles dont John Martin, très marqué par le Paradis perdu de Milton, enveloppe ses anges déchus dans le pandémonium, ou celle encore, d’une infinie douceur, de la triple Hécate antique, intermédiaire entre le monde des vivants et celui des morts.

Surtout, c’est à une relecture complète de l’aventure de la poésie occidentale qu’invite l’ouvrage, rien de moins. Tout se passe comme si, avant de pouvoir proférer une parole sur le monde, le monde des vivants que l’on confond avec celui de la surface comme s’il était le seul, il fallait d’abord en passer par le sous-sol. Les véritables trajets ne sont pas ceux qui conduisent, le long de l’horizon, d’un point à un autre, ces trajets dont fourmillent les épopées antiques, ce sont ceux qui mènent du monde d’en-haut à celui d’en-bas, dont elles sont tout aussi riches. Gilgamesh, Ulysse et Enée sont des explorateurs des mers et des terres, ils sont aussi, et de façon infiniment plus périlleuse, des héros des souterrains. Sinistres Enfers que ceux qu’ils traversent, et dont on retrouve des traces jusque dans les gravures de Gustave Doré et les installations contemporaines.

Mais, à leur suite, enfer chrétien ô combien propice à la création poétique ! Celui de Dante, à en croire les auteurs de l’ouvrage, serait le modèle d’une « littérature des sous-sols » qui nourrira l’imaginaire pour les siècles à venir. La Carte des Enfers de Botticelli destinée à illustrer le chant I de l’Inferno, cet entonnoir prodigieux, montre assez qu’il importe de prendre au sérieux l’avertissement du chant V, « Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate », « abandonnez toute espérance, vous qui entrez ici ». La Barque de Dante de Delacroix, saisissante d’effroi, figure au côté de Dante et Virgile en enfer de Bouguereau, qui ne lui cède en rien pour l’horreur, et elle conduit, à l’autre bout du siècle, au terrifiant Dante aux Enfers de Camille Boiry. La parole, comme l’image, est une surrection des profondeurs, la lente et éprouvante descente de l’être dans l’indistinct avant sa remontée à la lumière.

Car il faut bien voir que les lieux du sous-sol, grottes, caves, hypogées, mines, puits, ne sont pas tant des lieux de mort que des lieux d’où provient la vie. Chez Courbet, la proximité entre La Source de la Loue et L’Origine du monde montre assez que la terre est le ventre du monde. Si les antres hébergent les plus noirs cauchemars, s’ils abritent les deuils les plus douloureux, ils sont aussi le séjour de la déesse primaire Terre-Mère, quelque nom qu’on lui ait donné. La fécondité des entrailles terrestres et leurs bienfaits perpétuent le souvenir d’une matrice féminine naturelle et divine tout à la fois. Le mythe d’Artémis est au cœur de cet imaginaire, tel qu’il frappe le regard dans les allégories de la fertilité, comme dans la statue de la Diane d’Éphèse ou dans le bas-relief de la Tellus Mater par exemple. Mais des dieux masculins agissent aussi dans cette félicité souterraine : Osiris renaissant après la mort est représenté chez les Égyptiens le corps momifié recouvert de céréales ; Mithra le dieu perse né de la roche permet la vie des êtres en sacrifiant un taureau dans une grotte.

Le monde souterrain fascine parce qu’il parle de la vie et de la mort, de la mort que l’on croit toujours trop vite triompher de la vie, de la vie que l’on doit surprendre pourtant à avoir le dernier mot. Sérapis, combinaison du dieu égyptien Osiris-Apis vénéré à Memphis et d’une divinité originaire de Sinope en Asie Mineure que les Grecs assimilaient à Hadès, est le dieu garant de la renaissance et de la vie jaillissant du monde souterrain. A Suse, en Iran, des centaines de statuettes féminines ont été retrouvées sous terre, incarnant le grand mythe mésopotamien de la descente d’Ishtar aux Enfers et symbolisant le renouveau de la vie. Le Christ, après trois jours en enfer, surgit du tombeau et annonce la résurrection, garantissant la vie éternelle dans un surgissement régénérateur.

Et les poètes ? Il est frappant d’observer quelle a été leur attirance pour le souterrain. Novalis dans Heinrich von Ofterdingen, E.T.A. Hoffmann dans Les Mines de Falun, Heine dans son Voyage dans le Harz, tous ont dit le frisson dont on est pris en s’engouffrant dans le mystère du sous-sol. Thomas Mann dans Joseph et ses frères compare le temps de l’humanité à un puits insondable, dans lequel on ne descend pas sans frémir. Les amateurs de sensations fortes seront les vrais lecteurs de ces récits — ils seront aussi ceux de ce livre unique en son genre.

Pascal Dethurens

Espace de l’exposition sur le site du Louvre/Lens