Antigone est célèbre mais elle fut si seule, quand elle emmena son père sans savoir où, dans un paysage désolé.
La figure d’Antigone n’a pas fini de faire parler d’elle et c’est tant mieux. Marine Riguet abrase tout, les figures des personnes, le paysage, le ciel, il ne reste que le père et sa fille, sur une route dont on ne sait trop où elle va, mais pas à Colone.
Un reste d’humanité entre Œdipe, aveugle, guidé par sa fille, Antigone, vers une destination inconnue d’eux-mêmes. Il n’y a rien autour, même la terre se tait. L’exergue du livre d’ailleurs est : « dans quel lieu sommes-nous » (Sophocle, Œdipe à Colone), ce n’est même pas une question.
J’ai pensé depuis à Sirat, un film vu récemment, où dans un monde improbable, ravagé, se tissent quelques liens et dont la fin montre ces quelques personnages qui ont tout perdu sauf la vie, voyagent sur le toit ouvert d’un train qui roule dans le désert de Mauritanie et dont on ne distingue plus les rails au loin. La fin d’un monde, le peu de choses, « le peu du père » écrit Marine Riguet (p.58).
On est loin du lyrisme du livre de Laurent Gaudé avec son Antigone africaine dans La mort du roi Tsongor. On est plutôt sur La route de Cormack Mc Carty, sauf que celui-ci baigne dans l’eau de la pluie et des larmes alors que chez Marine Riguet, le désert est aride et les yeux ne pleurent plus.
On est même loin du théâtre, plus de scène, ni de décors, ni de coulisses, y-a-t-il même quelqu’un pour assister à ce qui se passe… :
« à la fin du pays le chœur est joué par des mouches » (p.12)
C’est un livre en quatre actes de poèmes.
C’est une écriture de survie, sèche, brève, guerrière :
« l’écriture est un camp d’entraînement » (p.11)
C’est le corps d’Antigone qui donne le rythme des pas sur la route et des poèmes dans le livre. Antigone a toujours été seule, sans rien pouvoir regarder sur le désert, son père étant aveugle ne la voit plus. Et elle ne peut plus se voir en lui :
« sans déposer d’image de soi
sans mettre les yeux
en arrière » (p.14).
Son corps tient le corps de son père, le guide, le soutient, le devance :
« marcheurs l’un à l’autre
comme deux extrêmes » (p.23).
Marche-t-il vraiment encore, Œdipe ? :
« sa marche à lui tout entier
un peu plus terre que bête sa marche. » (p.19).
L’aridité gagne dans l’acte deux puis trois, le désert, le vent :
« on répète le geste
d’être à deux comme survivrait
un extrait du pays dans
les débris de coraux et de sels » (p.36)
car la grande absente c’est la mer, toujours espérée et même mimée par Antigone :
« comme les mains feignent parfois
le bruit de l’eau en frottant des herbes sèches
pour endormir le père » (p.52)
« 1ère incision. La parole » (p.54)
Un appel, un nom, non « Œdipe » mais « père » ou bien, « Antigone », « nous qui nous suivons sans nous voir ». Le voyage reste sans but mais non sans injonction à la fois énigmatique et ouverte, comme formulée par un chœur :
« c’est une seule voix
rassemblée
Disant
— ne cherche pas à revoir »
(on pense à Orphée).
Puis l’acte IV, la fin.
C’est un livre splendide.
Marine Riguet, Antigone sur la route, Unes, 2025, 80p., 19€
Extraits :
« La voix se dresse avec lui déclare
ce père et la fille
en même temps immenses
Nous
qui nous suivons sans nous voir
tremblent à se dire encore
au présent
le sel et la pierre (p.55)
***
On garde peu du visage
la route lui sert de contours
à la place des mins et des yeux d’autrefois
—Antigone
enlacée par
la langue du père
ne se parle plus » (p.32)
***
—Dans ce lieu
initial trop longtemps exposé
toi — j‘imagine
L’eau lourde des cumulus au sol et
sur quoi marche-t-on
Toi dans » (p.70)
