Lionel Ray, “Les récits de l’ombre et autres poèmes”, lu par Christian Travaux


Christian Travaux donne un profond aperçu sur ce livre qui marque la fin d’un parcours d’existence, celui de Lionel Ray.



Lionel Ray, Les récits de l’ombre et autres poèmes, Gallimard, 80 p., 16€.


            Un homme qui a vieilli, qui se regarde et qui s’attarde dans le miroir de son visage, face à sa vie. Qui est là, que je ne connais pas, que je connais et qui n’est plus, qui a passé ? D’où parti, et où parvenu ? Quelles traces, quelles trouées, quelles cendres a-t-on laissées, et quel silence, là, devant soi ? Quoi m’attend, que je ne sais pas, et quelle mémoire sur quoi compter, outre trop pleine, miroir peu à peu obscurci, nuit qui s’entasse ? Lionel Ray, dans son dernier livre, Les Récits de l’ombre et autres poèmes, semble approcher de l’autre rive, celle qui éloigne de tout ce que l’on a vécu, et s’étonne, et s’interroge. Et c’est en 43 poèmes une telle foudre de poésie qu’on en a, soudain, l’œil plus vif, le cœur battant. Et l’âme prête.
            70 pages à peine. 43 textes en 4 sections. Cela suffit pour dire l’essentiel. Il n’est plus temps de tergiverser. Quand l’urgence commande la fin de vie, la fin d’un parcours d’existence, et qu’on risque de ne plus, bientôt, ni pouvoir ni pouvoir dire, chaque mot compte, chaque vers est un bloc d’une extrême nécessité. La parole, qui se raréfie, doit atteindre à l’économie la plus sévère, la plus exacte, pour que le propos porte plus, porte plus loin. Lionel Ray est un homme âgé. Il approche 90 ans. Il sait que ses jours sont comptés, son temps réduit, sa parole menacée de doute et de silence. Aussi n’a-t-il donc plus recours qu’à des formes extrêmement courtes, trouées de blanc, et même à ces formes strophiques qui n’en sont pas : 5 ou 6 vers qui se succèdent, articulés autour d’un blanc, et rien de plus (p.27-29). La voix tente. La voix essaie. Mais elle n’est plus guère assurée d’aller au bout de chaque souffle, de chaque élan.
            Incertaine et peu sûre d’elle, la voix, chez Lionel Ray, l’a toujours été. Inquiète d’elle. Mais, ici, c’est encore plus net, encore plus sensible, tant cette voix tâtonne et se cherche, et hésite, et tremble à naître. Il est vrai que ce qu’elle affronte n’est autre que la nuit qui approche, qui va venir. La nuit « maternelle » et « profonde », comme il l’écrit (p.29). La nuit, qui, « en nous (…) s’accumule » (p.61), qui « en nous pleut » (p.65), ou qui « creuse en (nous) des chemins » (p.24). Tout est nuit, lorsque l’on avance dans les grandes allées de l’âge. Tout est ruines. Tout est silence. Et tout est ombre grandissante, de plus en plus. « Le jour », dit encore Lionel Ray, « n’est plus / Que vide ou froissement, linceul, effondrement » (p.35). Il ne restera rien de nous, juste un souffle, un nuage d’ombre, du vent, un peu de pluie. Et nous ne savons où nous allons, vers quelle terre où vivre désormais, dans l’attente d’on ne sait quoi.
            Dès lors, il n’est plus d’autre issue que de se tourner vers le passé, faire repli sur ce qu’on a été, ou sur tout ce qu’on a vécu, et qui n’est plus. Mais, là encore, quelle terre d’ombres, quelles eaux fuyantes, quelles images incertaines et floues dans ce miroir de la mémoire ! Que de cendres, que de poussières ont laissées les jours anciens ! J’ai beau regarder derrière moi. Rien ne tient. Rien n’y est durable. Je n’y vois que théâtre d’ombres, brumes et eaux grises, ou – comme l’écrit Lionel Ray – que des « plumes / qui flottent au vent » (p.22), un tas de plumes à l’image de ce que nous sommes ou de ce que nous devenons, sous l’averse froide du temps. Tout vacille, incertain et trouble toujours, au point que j’ai peine à penser que c’est moi, cela, c’est ma vie, ce sont les jours que j’ai vécus qui sont ainsi. Dans ce bref instant de ma vie, je ne vois que cendres et silence, cendres après moi, silence autour, et silence qui monte en moi et vient devant. La mémoire, comme un poids trop lourd, ou comme une outre percée, laisse passer l’eau de mes journées, jour après jour.
            À quoi, alors, me raccrocher, si tout est instable et branlant, chancelant ainsi devant moi, ou derrière moi, et si même mon visage n’est qu’eau, eau qui s’écoule ? Lionel Ray s’accroche au langage, aux mots, aux mots pour tenir, pour ne pas sombrer. « Les mots, (…) c’est revivre », écrit-il (p.12). Tant de « pages (sont) restées blanches », dans « la farine des jours et des nuits », dit-il encore (p.18). Mais les mots sont ce qui soutient, ce qui abrite, et qui protège, ce qui garde des giboulées de la mémoire et de ces ombres qui vont devant. Les mots du poème, comme rempart, comme recours, comme seul secours, face à la nuit qui vient autour, qui se fait de plus en plus grande, et qui s’installe. Les mots seuls sont ce qui demeure, dans la débâcle des années. Ils sont ce qui tient face à l’ombre qui nous avale et nous emporte. Les mots « sont / Du temps arrêté », dit Lionel Ray (p.47). Un peu de répit. Une pause. Et un peu de clarté d’étoiles, dans l’obscur de ce labyrinthe où je m’enfonce plus, chaque jour. « Qui (…) êtes-vous, dit-il, labyrinthe ? » (p.70). Et « qui (…) êtes-vous, dit-il encore, qui venez à ma rencontre » (p.69) dans cet emportement du temps et cette mort qu’on sent venir ?
            Là, sans doute, est l’extrême beauté de ce recueil si personnel. On s’enfonce. On quitte la vie. On perd peu à peu pied dans l’eau du naufrage qui nous attend. Mais les mots sont ce qui permet de construire le temps d’après, de marcher au-dedans de soi, avec, peut-être, plus d’allégresse, moins d’inquiétude, pour saluer le soleil nouveau de chaque jour. C’est, d’ailleurs, sur ce cri splendide : « soleil debout ! », que s’achève ce livre de poèmes (p.70). Lionel Ray, dans toute sa détresse, dans toute sa précarité, son inquiétude, nous invite à lever les yeux vers le soleil qui vient toujours, malgré l’ombre, malgré la nuit. Il ne suffit pas de marcher, dos courbé, yeux rivés au sol, pour éviter la pluie qui tombe. Elle aura raison de nous. Il faut, tout au contraire, marcher, les yeux levés, les yeux devant – dans la nuit où nous évoluons, aveugles et sourds. Un soleil de fin d’hiver apparaîtra au bout du ciel.
            Le poème pourra s’écrire.

Christian Travaux

Extrait (p. 22-23) :
               Hiver

Le jour le plus froid
ferme ses volets
un autre alphabet
neige sur les toits

C’est l’éclair de vivre
au miroir des voix
blancheur et dérive
est-ce vous ? est-ce moi ?

Quoi donc es-tu
étrange musique
pour l’écoute seule
et l’oubli oblique

Tu vis avec les choses
et dans l’étonnement
comme vivent les roses
un bref instant

C’est l’étourdissement
de ne pas être
sauf ce poids de plumes
qui flottent au vent

Tu cherches un mot
une leçon de ténèbres
une langue sans oreille
qui fasse écho

Rien ne vit tout est songe
tout est mémoire
l’absence de toute fleur
s’ouvre avec le soir.