Proche de Nuno Judice (1949-2024), Laurine Rousselet a écrit ce poème à sa mort, dans le creuset de la mémoire.
Un vide persistant
pour Nuno Júdice
I
dans l’oreille ta mort me somme de crire poésie
l’eau de pluie ruisselle au-dehors et soigne l’absence
les arbres absorbent directement ta voix des nuages
la couleur du vent reliée aux profondeurs de l’encre
de larges ondulations enveloppent les songes
sur la terre le poids du manque se fait sentir
se cacher la face à présent dans la clarté d’un feu
est-ce donc comme cela que la solitude élève et libère ?
les carnets fidèles s’attachent aux sons invisibles
disposer de crayons, de bouillonnement et de légèreté
la musique ramène au chevauchement des vagues
à la Tour de Bélem à l’embouchure du Tage
aux rues courbes faites de pleins et de déliés
le silence approche de la fenêtre et s’attarde
les larmes se montrent par intermittence de la lumière
attendre de toi des embrassements d’instants dorés
***
II
le cœur creuse et porte plus loin les souvenirs
les poèmes abrités sous l’aile de visages éclatants
la proximité du fleuve alliée à l’énergie des avenues
la chaleur de l’été écrasante intégrée aux corps
la mort est aussi un toit dans les bras à saisir
un pays étrange avec ses éclairages et existences
ses franchissements et réponses indéfinies
dans la pièce circuler parmi tes nombreux livres
s’attarder sur les qualités du temps pressé ou lent
la clarification des rêves de page en page
se laisser envahir par les transports de joie
les doigts tendus en direction du soleil
traverser le présent avec une simplicité rare
l’ardeur repérant les regards libres alentour
deviner l’attention continuelle portée à l’amour
écarquiller les yeux dans la délectation des heures
***
III
les rafales de vent annoncent la pluie battante
de la vie ininterrompue la solitude est démontée
au cimetière de Prazeres l’alerte des pins et des cyprès
les oiseaux maritimes blottis dans des endroits cachés
la nature se distingue ainsi toutes voiles dehors
écouter avant la nuit la qualité de l’air qui raconte
l’au-revoir dans les yeux mouillés et le recueillement
les cendres dispersées dans le frémissement des feuilles
le bousculement des jours depuis le mois de mars
les portes à refermer une à une en épiant le silence
t’adresser enfin par la soif d’écrire des signes aiguillés
penser à ta clairvoyance à tes illustres desseins
à ton espièglerie secrète et ton sourire séduisant
tes messages emplis d’émotions et de sentiments
cet été recherche indéniablement ta constance
insister à vivre avec les mots sur fond d’absolu
***
IV
les dates trempées de pluie au sol retentissent
les petits pavés de calcaire blanc et de basalte noir
forment des ondulations et élans précis
les contempler avertit de la respiration future
l’intériorisation dans les deux paumes
rire à deux attablés à la pâtisserie Versailles
te reconnaître un brin rêveur devant les anciens docks
l’échappée permanente de tes paroles réfléchies
me déplacer à voix basse entre les étonnements
le retentissement de la mort et le silence décisif
sous la lune près du fleuve sentir un vide persistant
les images se hissent dans une netteté infaillible
au sommet la poitrine retient l’exception
les poèmes inscrits dans la connivence et la félicité
l’attention ouverte à l’aube patiente
l’adieu à ta silhouette tranquille entrée dans l’océan
Laurine Rousselet
Un vide persistant, pour Nuno Júdice, a été publié en portugais sous le titre « Nós, Como nuvens de signos » dans la Revista Colóquio/Letras, n°219, Hommage à Nuno Júdice, Maio 2025 – Fundação Calouste Gulbenkian.
Il a ensuite fait l’objet d’un livre d’artiste : Un vide persistant, gravure de Jacky Essirard, l’Atelier de Villemorge, octobre 2025.
