Krešimir Bagić, « Une langue pour chaque distance », lu par Marc Wetzel (III, 11, note de lecture)


Ce poète croate, facétieux, francophile et instruit nous conseille ici de faire mieux marcher notre intelligence en marchant plus intelligemment


 

 

« sept indications pour les marcheurs
a) la poussière ne fera jamais ombre au soleil
elle s’élève de la boue et retourne à la boue

b) là où tout est clair rien n’est clair

c) n’évite pas les gens qu’on ne peut éviter
passe à côté d’eux tranquillement sans t’arrêter

d) si quelqu’un demande comment vas-tu
la réponse est je m’adapte

e) l’écrivain a besoin du critique
comme le nageur de bottes

f) comme d’habitude on apprécie les nouvelles chaussures et les vieux pas

g) le soleil t’habille la forêt t’habille
l’air de la montagne te caresse
tu n’as aucune raison de te réveiller » (p. 25)

Comme on vient de le voir, ce poète (né en 1962) a l’intelligence joueuse, et une sorte de lyrique et sereine insolence qui met tout de suite à l’aise. Met à l’aise, d’ailleurs, pour tenter de saisir son « monde » particulièrement ondoyant (quelques mots créent un courant de sens, qui évolue ensuite selon ce qu’il parcourt et rencontre), divers (à foyers multiples) et – bien qu’attachant – plutôt sophistiqué (sa suggestivité, pourtant sans confidences, montre comme une familiarité étudiée, qui laisse souvent perplexe).

Le titre du livre (livre qui reprend quelques extraits d’un recueil éponyme de 2001, mais surtout de récents « Courants souterrains » (2021) qu’on lit d’abord) fait déjà (malicieusement ?) difficulté. « Une langue pour chaque distance » rappelle en tout cas quelque chose de la profession de l’auteur (linguiste, professeur de stylistique) et de sa bougeotte (il a par exemple séjourné à plusieurs reprises en France, couvrant de bonnes distances en France même – de Marseille à Paris, de Rennes à Lodève). Mais encore ? On peut comprendre qu’il n’y ait pas besoin de « langue » (pas de recours utile à un système d’expression partagé) pour, dans l’espace, assurer une direction (l’orientation étant donnée, il suffit de la suivre), ou une position (on fait saillie quelque part, il suffit de s’y tenir), mais qu’en effet une distance (une séparation à combler, un écart à régler ou traiter) requiert, elle, une « langue » (l’énoncé d’un trajet plausible, une codification des obstacles, dangers et impasses à négocier et dépasser), d’autant qu’il ne s’agit pas ici d’un simple éloignement géomatériel (une migration animale, ou l’écart entre son abri et son terrain de chasse), mais de distances, sinon spirituelles, du moins exclusivement humaines, comme le sont la distance à l’enfance, la distance à l’œuvre accomplie, la distance causale (celle d’une conséquence à son principe, d’une intrigue à son motif) ou, a fortiori, la distance rêvée ou conçue d’un idéal. L’expression demeure énigmatique, mais une langue pour chaque distance souligne au moins ceci : une curiosité qui n’énoncerait pas ce qu’elle vise et ne s’expliquerait pas ce qui l’anime s’annulerait en ne s’inquiétant plus de sa propre énigme et mourrait à sa propre nouveauté. Notre auteur, ainsi (presque maladivement) vigilant sur les manières d’obtenir du sens, n’est pas professeur de stylistique pour rien : un code pour chaque exigence, une exigence pour chaque écart – voilà un goût précis de composition littéraire de sa vie !
L’extrait qu’on a proposé ici est un tel ordre de marche, à la fois rigoureux et enjoué. On note qu’il s’agit de simples « indications » (non du tout de consignes) pour le marcheur. Mais c’est d’autant plus sérieux (ou profond), car si l’on peut toujours donner des « consignes » de sécurité, d’hygiène, de prudence ou de maintien, personne ne songerait à donner des « consignes » de fidélité, de noblesse ou de tendresse, car ces sentiments et vertus portent déjà leur degré de dignité sur eux. Des indications auront donc suffi ici : sept simples précisions (de tempo, de balises, de sang-froid) sur l’environnement à donner à notre autonomie de marche même !
Marcher, dit par exemple la première (a), c’est battre des pieds en avant de soi, et soulever ainsi la poussière du sol. Mais, puisque celle-ci retombe derrière nous, nul regret (à en former), nul obstacle (à en craindre) : cette fable-express rappelle qu’on n’avance jamais que dans le monde, donc qu’on ne le quitte que pour revenir à lui : l’action, c’est vrai, ne ramène qu’à ce dont elle est partie (« le voyage est un noyer planté / tu pars mais tu pousses à l’endroit / d’où tu es parti », p. 41), mais la pure pensée ferait pire, étant incapable de regagner par elle-même le monde dont elle s’écarte. Quelle leçon ? Ne pas s’inquiéter de cet éternel retour… de l’éphémère à lui-même :

« où que je parte
je retrouve ce que j’ai quitté :
mêmes gens, mêmes scènes.
j’ai l’impression de me suivre moi-même… » (p. 52)

Le réel étant seul à offrir de vraies places, il ne faut pas s’étonner que tout cheminement réel fasse du sur-place. Et Bagić, pèlerin clairvoyant et tranquille, sait que l’identité réelle est continuation, et toute continuation piétinement forcé. On ne cessera de retomber sur soi que mort :
« pourquoi le cacher :

un homme serein ne peut s’échapper à soi-même
– il s’éloigne, il court sur place, il ferme les yeux
entre en collision avec lui-même. » (p. 52)

Les indications qui suivent sont également profondes. Le rappel, par exemple, dans la « b », qu’une marche à l’air libre et au grand soleil demeure infiniment obscure, car où marche-t-on, sinon sur un sol terrestre opaque et originaire, toujours lui-même (sauf courtes et malaisées virées spéléologiques) inviolable, in-marchable ?! Le poète n’oublie jamais « la terre / qui fume sous le trottoir » (p. 21), l’immaîtrisable socle primordial « sous le béton » :

« la musique de midi frappe à la porte des faits
une bicyclette tourne autour de l’immeuble
sous le béton les nouvelles souterraines en ébullition » (p. 13)

L’obscurité hante donc le marcheur qui ne croyait, par ailleurs, s’animer que de levers et d’aubes offertes. Krešimir Bagić la chante comme personne :

« l’obscurité n’arrive pas de dehors, elle va avec toi.
bras dessous bras dessus. elle s’étire hors de ta manche.
fait signe à la chaise où tu t’assoiras. elle t’embrasse,
te serre, te pousse dans la grotte où de sombres gouttes
accélèrent ton pouls. l’obscurité s’installe dans tes genoux… » (p. 33)

On trouvera dans le livre les commentaires malicieux ou burlesques, toujours indirects, toujours infaillibles, des autres indications. Par exemple la « c » : comment marcher à côté des manifestations de millions d’autres certitudes sans les déranger ni s’en troubler ? En paraissant d’un avis qui ne dérange personne, en laissant paisiblement les consciences « engagées » croire en leur brave accord avec elles-mêmes (p. 15). Ou la « d » : aux insistantes et incessantes questions à soi adressées (« qui es-tu ? », « où étais-tu passé ? »…), répondre au passage, en marcheur pertinent et (comme dirait Klee), « peu saisissable ici-bas », par de facétieux koans (« qui rêve d’amphores n’apprend pas à nager », p. 70), ou une réplique anodine, qui bouleverse la question même :

« je n’habite plus ici
cherchez-moi la nuit
dans le miroir
quand d’une main humide
j’allume une bougie » (p. 73)

L’indication « e » (« l’écrivain a besoin du critique comme le nageur de bottes ») est d’autant plus savoureuse que notre poète est lui-même, donc, chercheur et critique. À plusieurs reprises (p. 6, 20, 28, 43…) le recueil feint d’opposer (burlesquement) un « poète » et un « jeune linguiste », car (superbe page 43) « le jeune linguiste ne lit pas de poésie », car, argue-t-il – lui, le prosateur rationnel, qui « est attiré par les paysages ensoleillés, les oui et les non, la vraie vie des mots et des gens », qui « étudie les expressions et les slogans, les virgules et les points d’exclamation dans les journaux » –, pourquoi marcherait-il ainsi « dans le brouillard » (« d’ailleurs, qui a besoin de ce balbutiement, de cette langue qui se fuit elle-même, qui s’enfonce, s’isole et se tait ? »). Bagić suggère ainsi qu’il n’existe pas de vieux linguiste, pas plus que de jeune poète : tout linguiste est indéfiniment jeune, car sa plongée dans le courant indéfini du langage (ou sa pêche de lui) est elle-même indéfinie : il sait d’avance qu’il restera le jeunot de son objet-monde (le langage) mais ne s’en plaint pas. Et il n’y a pas non plus, inversement, au sens propre, de « jeune poète », car un poète a toujours déjà traversé (à la nage) sa propre langue, pour s’installer définitivement sur l’autre rive d’elle, celle – inconnue des sciences humaines – où l’on fait danser les sons et chanter les significations. Cet exclusif traitement de la rive d’en face est pour le poète, toujours déjà aguerri et sauvé, toujours ayant déjà traversé, c’est-à-dire pour toujours conscient qu’on n’a jamais pied dans le sens (à l’exact contraire du mathématicien ou du philosophe, qui ne comprennent que ce qu’ils fondent).
On aura peut-être saisi l’importance, et l’utile force, de ce magnifique poète croate, dans ce simple topo sur ses « indications » de marche. Il y a une langue, et une seule sans doute, pour exprimer la distance de la parole à elle-même, et c’est la poétique (en elle, écrit-il, chemine en effet « la flamme du silence ») :

« la flamme du silence
se ravive
dans le foyer de la langue
sans les mots
elle ne serait rien ni personne
un point invisible
qui s’allume et s’éteint » (p. 39)

Marc Wetzel

Krešimir Bagić, Une langue pour chaque distance, traduit du croate par Martina Kramer, Domaine croate/Poésie, l’Ollave, décembre 2025, 89 pages, 15€