Jean-Pierre Lemaire fait dialoguer poésie et foi chrétienne, révélant comment l’amour transforme les épreuves, les êtres et leur langage intime.

Par les hublots de l’arche on voit vivre les hommes
en confinement sous la pluie mortelle :
la petite cuisine où mange la famille,
la chambre d’hôpital où le patient respire
avec peine, entouré de médecins masqués
(on jette à la mer en hâte ceux qui meurent),
la chapelle vide où le prêtre tout seul
célèbre la messe. Il est trop tôt, sans doute,
pour lâcher la colombe ; elle reviendrait
sans un brin dans le bec. L’arche poursuit sa route
obscure où se confondent le ciel et la mer,
le jour et la nuit. Noé même est malade (Dans l’arche, p. 11)
Dieu se dissimule derrière le monde,
sous la chape rigide et blanche des montagnes,
à l’abri des sorbiers dont le frémissement
le trahit parfois (le vent est indiscret).
Des gestes humains le révèlent aussi,
quand la main gauche ignore ce que fait la droite
qui donne en passant. Il faut regarder
plutôt vers le bas pour le découvrir
comme un enfant caché que ses petits chaussons
signalent dans les plis ondoyants du rideau. (Cache-cache, p. 29)
La jeune fille après l’opération s’éveille
et trouve dans son lit une poche étrangère
qu’il faut apprivoiser, une poche en plastique
remplaçant l’intestin qu’on lui a enlevé.
Sans pleurer encore, elle se demande
qui voudra maintenant l’aimer comme elle est. (Après, p. 37)
Tu vas atteindre l’âge où ton père est mort.
Il fumait le soir, assis sur le perron,
devant les Aravis dont la cavalcade
s’éloignait au couchant. À quoi pensait-il,
muet, inaccessible ? Arrivé à cette heure,
comme lui tu es seul, presque au bord du temps,
et tu restes debout dans le crépuscule
où tu ne te confonds avec aucune ombre » (Crépuscule, p. 51)
Derrière
le chas de l’aiguille,
il y a une plaine
où campent
tous ceux qui sont passés
avec leurs chameaux,
les pauvres nombreux
et les riches,
difficilement :
une grande assemblée
qui attend
l’avènement. (La bienheureuse espérance, p. 76)
« Ouvre-toi », m’a-t-il dit.
La montagne
s’éboule dans l’oreille,
emportée
par la rivière
qui coule à nouveau.
J’entends
les oiseaux tout neufs,
le vent dans les feuilles,
les paroles humaines
et parmi elles
ma voix. (Guérison d’un sourd-muet, p. 99)
Je le suis enfin
au milieu des autres,
comme autrefois
sur les chemins de Palestine,
derrière ses apôtres,
avec son cortège
de miraculés,
boiteux, lépreux, aveugles,
et Marie-Madeleine,
la femme aux sept démons,
aux cheveux dénoués,
qui l’accompagnait en dansant.
– Et toi, me direz-vous,
de quoi t’a-t-il guéri ?
– Son regard est passé
entre moi et moi ;
je commence juste
à m’en souvenir,
à pouvoir dire je. (Un disciple, p. 100)
« Prends ton lit,
m’a-t-il dit,
et rentre chez toi. »
Je marche à présent
et je le porte dans la rue,
surprenant les passants.
Ils y voient peut-être
un signe
en forme de croix.
À la maison,
je le dépose.
Par terre, il devient
pour moi un autre signe :
j’y vois
un tombeau vide » (Le Paralytique, p. 102)
Les poètes chrétiens, comme on sait, sont moins ceux qui chantent le Christ que ceux (Bobin, Marie Noël, et même Péguy) que le Christ fait chanter. Le Christ, qui n’eut ni loisir ni goût d’être poète – un Messie au travail sauve le réel ou rien ! – « inspire » pourtant nos chanteurs de mots en cheminant mystérieusement (mais souverainement) devant leur travail. Or, qu’il inspire les arbitres, les réformateurs sociaux, les humanitaires, les miséricordieux, rien de plus normal (puisqu’il demande, non qu’on l’aime, mais qu’on répande sa loi d’amour), mais les poètes (qui sont les orateurs et gardiens de la pure présence), pourquoi ? Ceux que le Christ a fait chanter (Augustin, Pascal, Kierkegaard, Simone Weil) n’étaient pas d’abord poètes – ils voulaient comprendre la condition humaine plutôt que célébrer sa tonalité propre –, alors comment et pourquoi le Christ fait-il ainsi écrire à Jean-Pierre Lemaire des poèmes qui nous touchent et éclairent ?
C’est que, même s’il recourt à des paraboles pour se faire mieux sentir, le message évangélique n’a rien de directement poétique : la compassion ne se raconte pas d’histoires sur la douleur (qu’elle partage) – le bon Samaritain n’offre pas sa lyre, mais sa monture –, pas plus que le pardon sur le mal (qu’il renonce simplement à haïr, dit Comte-Sponville), ni même que la conversion du cœur ne s’en raconte sur son propre vertige (l’apostat mesure sa trahison, et l’athée qui cesse soudain de l’être ne peut jubiler sincèrement de se voir adorer ce qu’il méprisait la veille). Pour parler franchement, la foi chrétienne ne peut pas être un pur enchantement (puisqu’elle se sait exiger une espérance toujours fragile et une charité toujours malaisée) : comment peut-elle donc littéralement faire chanter (comme c’est à l’évidence le cas en Lemaire) un poète ? Ou, pour le dire de manière abrupte : comment la poésie a-t-elle pu survivre en quelqu’un à… sa foi chrétienne ? L’activité poétique (qui est un incessant baptême du feu linguistique et mental) surmonte-t-elle si facilement, dans un esprit, le dévorant feu de son baptême ?
L’auteur est chrétien d’abord par une sorte d’empathie sacrale : il est spontanément attentif à la dignité des êtres depuis leurs capacités propres. Il ne se met pas seulement « à la place » de la jeune fille chirurgicalement mutilée (p. 37) qui s’éveille, douloureusement, à son nouveau statut ; du petit-fils sur le balcon portuaire qui compare ses jouets de bain séchant devant lui aux proches embarcations amarrées (p. 27) ; du prêtre qui – convoqué par l’évêque pour un furtif et superficiel geste de trop – songe à en finir avec le saint qu’il ne sera donc plus (p. 40) etc. Le poète vient plus loin en eux, sachant comment la vie leur parle, devinant (et formulant) leurs moyens propres de donner (ou reprendre) sens à ce qui arrive. Comme il suffit d’ouvrir une pomme pour saisir qu’elle a dû être capable d’elle-même, Jean-Pierre Lemaire ouvre les âmes selon leurs articulations natives, il repart de ce qui les fait croire (nous illustrant ainsi qu’on « croit » moins pour compenser ce qu’on ignore que pour supporter ce qu’on sait). C’est un pur psychologue des vraies désespérances et des naïfs vœux d’immortalité : ici, l’auteur devient son propre père en assumant de n’avoir pas accédé au sien (p. 51) : là, le sourd-muet (p. 99), le paralytique (p. 102), le possédé (p. 105) se demandent, chacun selon son sort, comment digérer le miracle dont ils viennent de faire l’objet, comment assimiler une vie redevenue complète. Là encore, un poutinien Hérode (qui « monte et descend les escaliers de marbre » de son arbitraire) surprend, au passage d’un miroir « les trois fentes – les yeux et la bouche » de son « masque » mortifère (p. 83). Là enfin, Jésus lui-même, de retour des trois « Tentations » aisément vaincues (il ne se sentait Verbe unique que pour devenir homme parmi d’autres – ce qui exclut d’emblée pouvoir, prestige et richesse), sent « l’Esprit filial » lui « murmurer le nom de chacun » (p. 93). Son « royaume » ne se fera donc que dans l’ouverture des nôtres aux autres, ou rien. Et il ne saura dépasser et dominer notre culpabilité (comme il le faut pour réellement guérir nos cœurs contrits) qu’en montant sur une Croix. Et sa Résurrection même ne sera là que pour montrer l’exemple, inaugurer un commun chemin « de la mort à la vie » (p. 79).
Est poète celui qui aime voir son langage apprendre de la vive présence. Est chrétien celui qui, ménageant la libre présence de la vie, la comprend comme « ce peu de temps qui nous est donné pour apprendre à aimer » (dernière page, p. 117). Est donc les deux (poète, chrétien) Jean-Pierre Lemaire. J’ajoute (en m’excusant des confuses prétentions de ce qui suit) que, comme Kierkegaard, ce poète rapproche le choix de Dieu de s’être incarné (dans l’instant qu’était pour lui l’histoire humaine) du choix humain de se faire advenir pour et dans l’éternité (se faisant, à son unique façon, singulièrement, toute l’humanité, en assumant, avec et pour elle, la mystérieuse force qui l’aura fait être). Et comme le Christ se sacrifie pour prévenir le fatal suicide de la liberté humaine, l’homme de foi se donne pour permettre à cette liberté sauvée de devenir elle-même en tous. C’est ce devoir d’amour qui, faisant chanter notre poète, nous rend contagieusement aimable, à notre tour, le courage de se choisir. Rien ne vaut en effet poésie pour ressusciter ainsi à même l’existence, et s’emparer avec douceur de la vérité à devenir.
Marc Wetzel
Jean-Pierre Lemaire, Le livre de verre, Gallimard, 2026, 16€