Jean-Claude Pinson, « Vies de philosophes », lu par Guillaume Artous-Bouvet (III, 10, note de lecture)


Jean-Claude Pinson tisse, dans Vies de philosophes, douze récits poétiques où vie et pensée philosophique se révèlent indissociables.


 

Vita poetica¹

 

Jean-Claude Pinson intitule Vies de philosophes un ensemble de douze « récits » (c’est le mot même du sous-titre), qui s’organisent dans l’ordre chronologique imposé par les dates de naissance des douze auteurs convoqués (Maïmon, Hegel, Leopardi, Marx, Chpet, Lukács, Soares, Heidegger, Benjamin, Kojève, Arendt, Trần). Je ne chercherai pas ici à déterminer un point de convergence philosophique justifiant le regroupement de ces penseurs, même si une certaine insistance de la question dialectique, au sens le plus large du terme, semble s’y déchiffrer².
On précisera d’ailleurs que la dramatisation poétique de vies philosophiques n’interdit en rien la restitution, fût-elle fragmentaire, d’un matériel conceptuel qui se lit à même l’effort biographique.
Mais le geste de Pinson invite plutôt à se demander dans quelle mesure une « vie de philosophe » se peut révéler comme vie philosophique, dont la teneur (philosophique) envelopperait elle-même, peut-être, une philosophie de la vie. Frapperait dès lors la singularité de la réponse formelle apportée par l’ouvrage : à savoir qu’il n’y a d’autre philosophie de la vie que celle que déploie un récitatif poétique.
Précisons. Il ne s’agit pas de confier au poème la configuration narrative, au sens ricœurien, d’un matériel biographique inerte. On le constatera en particulier au sujet de Heidegger, dont la « vie » se trouve ainsi condensée par Pinson (p. 245) :

il naquit
vécut
(professa
écrivit
aima
adhéra
au parti
nazi)
mourut

Que vient sanctionner ici la ténuité spectaculaire du poème, qui rappelle ironiquement le résumé heideggérien quant à la vie d’Aristote (« Il est né, il a pensé et il est mort ») ? Certes pas un défaut de pensée. Ni même, sans doute, un défaut de vie (ce qui correspondrait à la révocation heideggérienne des déterminations biographiques, très éloignée de l’esprit de la tentative de Pinson). Ce qui se trouve indiqué, c’est justement la faiblesse de l’articulation entre la vie et la pensée, dès lors que la puissance pensive de l’auteur d’Être et temps ne lui aura pas évité la compromission politique. Le poème ne peut ainsi se tenir qu’au point de la conjonction³ authentique du biographème et du philosophème, dont, réciproquement, il assure seul la révélation.
Il y a ainsi poème dès l’ouverture du livre, inauguré par la « Vie de Salomon Maïmon » (p. 11) :

à vingt-cinq ans, un beau matin d’avril,
il décida qu’il lui fallait gagner les clartés de Berlin, à pied
par les villages et les rivages

Un certain début, en matin et printemps premiers, s’y insépare ainsi d’une décision philosophique aperturale, qui détermine la vie comme rupture avec la prescription d’un destin religieux.
Il y a encore poème dans la « Vie de G. W. F. Hegel », qui n’a « aucun mépris hautain / pour la vie domestique » et « loue les peintres / hollandais » d’avoir peint le « dimanche de la vie ». Et (par exemple) se promène « en barque sur le Rhin » (p. 81) :

coteaux au loin, vignobles, fumées, minces filets
qui montent, premiers sarments qu’on brûle

la nuit est bientôt tombée, le fleuve
coule sous ses fenêtres, mêlant
sa lente et sourde musique à celle
lugubre contrepoint, de chouettes
qu’il entend pour la première fois de sa vie, écrit-il, hululer.

Où l’on reconnaîtra, au plus sourd d’une nuit incessamment dialectisée par le travail du flux, l’affinité entre les chouettes du monde et celle de la philosophie, qui, selon le mot célèbre de la préface aux Principes de la philosophie du droit, « ne prend son envol qu’à la nuit tombée ».
Disons que le poème manifeste ici cette irréductible réciprocité : qu’il n’y ait philosophie qu’à condition de la vie, et (vraie) vie qu’à condition de la philosophie (et non pas, donc, « philosophie de la vie » qui, selon la logique d’un génitif objectif, ferait spécifiquement de la vie son objet). Nouage qu’il faut bien dire, si l’on prend la tentative de Pinson au sérieux, poétique. Et qui explique ce passage de la « Vie de Hannah Arendt » (p. 335) :

voix d’alto enfumée qui fermement
articule la phrase anglaise le temps
que brille une canine couronnée
je ne suis pas philosophe

Je ne suis pas philosophe se lit ici par antiphrase comme l’attestation paradoxale de la teneur philosophique d’une vie en tant que révélée en poème : cette dénégation manifeste une distance proprement philosophique à l’égard de la philosophie, qu’il faut comprendre comme signe d’une capacité à vivre pleinement (« réellement », dit Proust) sa vie. C’est-à-dire philosophiquement. C’est-à-dire, c’est la leçon essentielle du livre de Pinson, poétiquement.

Guillaume Artous-Bouvet

Jean-Claude Pinson, Vies de philosophes. Récits, Ceyzérieu, Editions Champ Vallon, coll. « Détours », 2024, 366 pages, 25€

 

¹ L’expression intitule un essai de Jean-Claude Pinson, paru en 2023 aux éditions Lurlure.
² Jean-Claude Pinson, par nous interrogé, nous a fait l’amitié de préciser ainsi ses intentions : « D’une part, j’ai voulu revisiter l’histoire des Lumières. De l’aube au crépuscule ; de l’anabase à la catabase. […] D’autre part, j’ai eu le souci de faire entendre (poétiquement ?) une note philosophique « matérialiste ». »
³ Conjonction ne signifiant pas ici cohérence stricte, mais plutôt relation constamment contrariée, et constamment relancée, entre le vivre et le philosopher.