Jacques Robinet, “L’Herbe entre les pierres”, lu par Nathalie de Courson


Nathalie de Courson ouvre pour les lecteurs de Poesibao ce recueil de quatrains de Jacques Robinet, “L’herbe entre les pierres”.



Jacques Robinet, L’Herbe entre les pierres, couverture et illustrations de Renaud Allirand, éditions unicité, 2024, 161 p., 16€



En l’espace de quelques mois nous sont parvenus deux livres de Jacques Robinet : en septembre dernier L’Attente, ensemble de notes en prose qui tiennent à la fois du journal intime, de la chronique de l’année 2020 et de variations sur le thème de l’attente. Et plus récemment les quatrains de L’Herbe entre les pierres. C’est la même voix, la même quête, le même désir d’envol, le même tourment parfois, et la même urgence d’écrire pour « trouver ce qui insiste et se cache dans le présent. Le feu secret, l’insondable lumière qu’aucun nuage ne peut chasser. » (L’Attente, p. 199).
Cette recherche de lumière, les quatrains de L’herbe entre les pierres la mettent directement en œuvre, et c’est là que réside leur puissance d’éveil :

N’écrire que par surprise
sans mendier ni brusquer
comme on marche sur la rive
entre des éclats de soleil
(p. 49)

On ne sollicite rien, on attend. Les vers courts, entourés de silence, captent l’éclat du monde, isolant chaque mot pour lui ouvrir son plus grand espace de résonance.

La forme du quatrain convient bien à Jacques Robinet. Chacun d’entre eux est comme un cristal ou la perle irisée d’un collier, et leur brièveté favorise l’entreprise de dépouillement qu’opère au fil des ans l’auteur : « Alléger sa besace / S’en remettre au vent ». De même que l’on ne retient que trois mots de la page que l’on vient d’écrire, on se défait des noms d’arbres et d’oiseaux pour rester à l’affût de leur présence vivante : passages d’ailes et bruissements de feuilles.

Parfois le quatrain nous livre simplement une contemplation émerveillée de la beauté du monde ; à d’autres moments il donne le bref aperçu d’un passé mouvementé et d’un corps souffrant, à bout de force : « C’est lourd de nos gravats / que la mort nous saisira ».
Mais le poète n’a pas envie de partir au moment où la beauté s’offre à lui et enjoint le passeur d’âmes de retenir encore sa barque. La vie n’a pas dit son dernier mot et chaque vers en est une étincelle :

Un peuplier suffit
à mettre la mort en berne
La vie à travers lui frissonne
des racines à la cime
(p. 19)

Ou, dans un alexandrin qui, comme un arbre, se déploie verticalement :

Un arbre
pour refuge
Un poème
pour lampe
(p.94)

Jacques Robinet exprime volontiers cette obstination à chercher la vie et la lumière par des tournures doucement injonctives, avec un tu qui est un je, voire un on, geste de parole qui ne se donne jamais l’autorité d’un aphorisme. L’éditeur François Mocaër souligne dans sa postface cette délicatesse : « Chaque quatrain semble entrebâiller une porte pour nous laisser le privilège de l’ouvrir davantage ».

Avec L’Herbe entre les pierres, Jacques Robinet nous fait l’offrande d’une poésie qui n’affirme pas, n’installe rien, consent au monde, saisit « l’heure offerte » ‒ titre d’une précédente œuvre ‒ et vit d’épiphanies quotidiennes. Une poésie de la grâce.

Nathalie de Courson

Jacques Robinet, L’Herbe entre les pierres, couverture et illustrations de Renaud Allirand, éditions unicité, 2024, 161 p., 16€