Isabelle Lévesque, Pierre Dhainaut, “La troisième voix”, lu par Philippe Fumery


Philippe Fumery explore ici, pour Poesibao, au travers d’une lecture en trois temps, l’échange entre Isabelle Lévesque et Pierre Dhainaut.  


 

Isabelle Lévesque, Pierre Dhainaut, La troisième voix, peintures de Fabrice Rebeyrolle, L’Herbe qui tremble. 2023. 126 p.. 18€


Ce recueil demande une lecture en trois temps. Il est bon de savoir qu’il est un projet voulu par les deux poètes, et chacun s’en explique avec la même générosité : c’est un dialogue, une correspondance tissée. Ensuite, la lecture devient stimulante si l’on cherche à éprouver comment il se lance, se relance, s’élabore jour après jour : c’est cette « entrée en échanges » que Pierre Dhainaut a souvent invoquée. Le dernier temps est en suspens, à l’image d’une troisième voix à venir, celle qui naîtra des deux voix originelles.

Il a fallu que ces voix s’appellent : « si tu m’appelles, je suis là » (94). S’invitent : « celui qui invite / à rejoindre / l’écho des paroles » (29). S’approchent, jusqu’à se rejoindre : « Une lettre, un visage se sont joints » (35). Jusqu’à se reconnaître : « brûlent à chaque pas pour te reconnaître » (49). S’écouter pleinement : « voir un visage en le nommant / en l’écoutant » (11). Vient alors le moment voulu au plus fort de la rencontre, « l’air pur de l’échange » (61), que chacun veut célébrer : « dans le rituel des échanges » (74).

La véritable rencontre peut se produire, qui est proche de la fusion : « Ta voix, c’est la mienne / devenue le chemin qui s’éloigne pour coudre la feuille » (94). Ou encore : « Cette phrase, nous la signerons / d’un nom commun » (89).

Les thèmes de Pierre Dhainaut sont là : s’étonnera-t-on de retrouver « ici » la « neige » ? même en été ? Isabelle Lévesque brode sur « un fil d’argent » les siens, autour d’un « songe au secret de nos voix » (31). Elle en appelle aux chiffres et renouvelle ses calculs d’alchimiste : « octobre porte treize ombres » (43) ; ou encore un poème « compte 8 lettres » (39), « 6 lettres sur le mur » (49). La rencontre des deux poètes est au cœur d’une telle combinaison : « Quelle retenue au chiffre deux sur la crête ? » (73).

Rien n’est passé au crible, personne ne cherche à élucider. Quand tous deux s’interrogent sur le cri, ils ne questionnent pas l’autre, même si Isabelle confie : « Nous cherchons qui croire » (47). C’est un questionnement qui affleure sur l’issue de ce travail des mots, la nuit et la mort. « Les murs résistent / à la pression des cris ». Isabelle Lévesque lance face au doute ces deux vers magiques : « Il faut accroître, rejouer fauve / et cogne pour naître sans compter » (47-48). Les questions ne cherchent pas la faille, elles veulent aller plus loin dans la découverte de l’autre. Quand Pierre parle de ces éléments, Isabelle le relance dans ses retranchements : « Es-tu l’enfant ? Es-tu la branche ou le silence meurtri ? » (58-59).

Parfois les réponses semblent marquer le besoin d’une reprise, d’un éclaircissement. Les voix s’attendent. Le recueil courrait alors le risque d’une pause, d’un essoufflement. « Sous nos yeux la craie, mais la neige / pourquoi l’évoquer hors saison ? Tu me diras / ou plutôt laisse-moi répondre… » (65). Puis cette reprise : « Pour ce feu, laisse-moi te dire… » (66). Il y a comme une forme d’hésitation, à propos de la neige et de la cire (pages 90 à 92), le risque d’une perte « augurale ». Icare est évoqué. L’un et l’autre retrouvent l’écho : « les funambules traversent le temps » (67).

L’un va vers l’autre et les voix se teintent d’accents nouveaux : « en allant de vers en vers un peu plus loin » (74). Puis l’un et l’autre deviennent plus qu’eux-mêmes. « Quel mot donne à lui seul / la force d’écouter / plus que soi-même » (16). Les poèmes s’allongent, emplissent de pleines pages, l’échange s’accroît. « Nous dépendons d’un cercle accru / qui s’éloigne ». Le recueil tend à unifier la partition, et il construit patiemment l’accord entre les voix. « Nous nous sommes accordés sur les vers (39) ; « elle (la syllabe sacrée) nous accorde » (49). Les poèmes sont à l’unisson.

Les deux poètes retrouvent une démarche, toujours inachevée et de plus en plus commune, de questionnement du poème, toujours lié à celui du geste qui l’ébauche : c’est un questionnement bienveillant, un acte à mains nues qui cherche à assouplir, à écarter les liens et les limites, à faire circuler les mots et les souffles. Leur alliance appelle le travail du peintre Fabrice Rebeyrolle, pour que l’artiste à son tour « entre dans la danse, (il) multiplie » (125).  

Pierre et Isabelle peuvent reprendre cette formule à leur compte : « inventons l’avancée singulière » (71). Nous sommes conviés à ce troisième temps de la lecture.

Philippe Fumery.

« La troisième voix ». Isabelle Lévesque, Pierre Dhainaut. Peintures de Fabrice Rebeyrolle. L’Herbe qui tremble. 2023. 126 pages. 18 euros

Extrait : « 7 octobre », p. 53

Nos mains s’éloignent
du cœur de l’arbre,
une conque nouvelle
née de la caresse féconde
fait entendre cette voix
– ni la tienne ni la mienne.

Dans un autre âge vivait l’obstacle,
rien ne l’éloigne, le poème
l’engendre et le transforme.

Ce que nous entendons désormais
dépasse la cime.
Pour le mesurer, il faut
compter trois nuages, une ombre
sans terme.