De l'(in)actualité du surréalisme


7 décennies de débats autour du surréalisme,
une somme importante dirigée par Olivier Penot-Lacassagne. Compte-rendu de Sébastien Dubois.



Cet ouvrage collectif dirigé par Olivier Penot-Lacassagne réunit une trentaine de contributions sur le surréalisme d’après 1940. Organisé chronologiquement autour des « déclarations » et des « tracts » publiés par le groupe surréaliste entre 1947 et 1969, le livre déborde ce cadre usuel pour couvrir sept décennies et présenter les débats intellectuels, académiques ou patrimoniaux auxquels le surréalisme a été mêlé. Des documents rythment le livre, d’écrivains surréalistes autant que d’écrivains contemporains sur le surréalisme (Michel Deguy, Yves Bonnefoy, Julien Blaine, Annie Le Brun, Pierre Naville… et même Bernard Henry-Levy, Régis Debray ou Jean Clair). L’intérêt du livre est évidemment de porter l’attention sur la vie du surréalisme après la période dite « historique », pour reprendre la caractérisation de Maurice Nadeau, dont L’Histoire du surréalisme publiée en 1945 célèbre le mouvement pour l’enterrer en grande pompe. D’autant que le nouveau « contemporain capital », Sartre, a déjà attaqué le surréalisme au moyen de la fiction, dans sa nouvelle Érostrate et L’enfance d’un chef (1939), comme l’analyse Jeanyves Guérin dans sa contribution. Ce que Sartre vise dans le surréalisme, c’est son insoumission qui en fait une pensée et une éthique contraires à la théorie de l’engagement. L’autre puissance dominante dans le champ littéraire à La Libération est le Parti communiste, et bientôt la poésie « nationale » d’Aragon. Or l’insoumission fait justement la force et le prix du surréalisme. Les surréalistes dénoncent l’intervention soviétique en 1956 (« Hongrie soleil levant ») ainsi que la guerre en Algérie, et ils se rangent aux côtés des étudiants plutôt que du Parti en Mai 68 : il y a là une continuité dans leur engagement – dans un sens non-sartrien. Comme le montre ce livre, Georges Bataille et Maurice Blanchot interrogent le surréalisme pour en mesurer la singularité ; de même les Surréalistes révolutionnaires (qui la contestent), Albert Camus, les lettristes, les situationnistes, ou encore, au tournant des années 1970, les membres d’un Tel Quel maoïste qui récuse « l’anarchisme petit bourgeois » du « néo-surréalisme » de l’après-68.
Le livre revient aussi sur l’influence du surréalisme au-delà de la géographie française, pour des champs littéraires moins explorés comme les États-Unis (« Poetry matters ! Notes sur le surréalisme étasunien (1966-2020) » d’Olivier Penot-Lacassagne, « Brève histoire critique du surréalisme aux États-Unis » d’Effie Rentzou, « La femme cachée : gynocritique du surréalisme » de Kate Conley). On y découvre un surréalisme international très actif, dont l’engagement est marqué par exemple par la publication en 1998 d’un numéro de la revue Race Traitor, titré « Surrealism : Revolution against Whiteness ». Cet ouvrage donne donc à redécouvrir tout un pan méconnu de l’histoire littéraire et intellectuelle. Non, le surréalisme ne s’arrête pas en 1939 (comme le dit Nadeau), ni même en 1945 (comme les fervents laudateurs des Manifestes de l’entre-deux-guerres l’ont longtemps prétendu). Pendant près de trois décennies pour le collectif parisien, plus de quarante ans pour les animateurs du Groupe surréaliste de Chicago, le projet poétique et politique porté par Breton et ses amis affronte les aléas d’une Histoire devenue mondiale. Christian Prigent, dont la poétique l’éloigne pourtant radicalement du surréalisme, le dit encore : « En 1967-1969, l’immédiatement précédent, en termes de mouvement, c’était encore le surréalisme. Ce qui en subsistait était certes fourbu et largement académisé, mais il restait un enjeu » (Christian Prigent, Quatre Temps, Paris, Argol, p. 65). C’est donc à revisiter l’histoire littéraire et le principe d’insoumission en littérature qu’invite ce livre.
 
Sébastien Dubois

Olivier Penot-Lacassagne (éd.). (In)actualité du surréalisme 1940-2020, Les Presses du Réel, 2022, 592 p.(ill.), 30€

Edité par Olivier Penot-Lacassagne.
Textes de Frédéric Alix, Marie-Paule Berranger, Christophe Bident, Julien Blaine, Jacqueline Chenieux-Gendron, Kate Conley, Fabien Danesi, Hugo Daniel, Michel Deguy, Juliette Drigny, Dominique Drouet-Biot, Jérôme Duwa, Fabrice Flahutez, Anne Foucault, Émilie Frémond, Louis Janover, Alain Joubert, Jeanyves Guérin, Audrey Lasserre, Anaïs Mauuarin, Léa Nicolas, Olivier Penot-Lacassagne, Effie Rentzou, Anna Trespeuch-Berthelot.
 
Présentation du livre sur le site des Presses du Réel. On peut y lire le sommaire et les premières pages du livre.