Françoise de Laroque, Emmanuel Hocquard, « À distance, Lettres • Récit • Lectures », lu par Anne Malaprade (Poesibao III, 11)


Aimer en écrivant, écrire en aimant : dans À distance, les voix essentielles de Françoise de Laroque et d’Emmanuel Hocquard.


 

 

Un trésor… oui, c’est bien de cela dont il s’agit avec cette dernière publication des éditions Eric Pesty. Ce livre est une boîte qui ouvre sur l’infini des sentiments et de la littérature, des objets et des choses, des paysages intimes et extimes. Un infini horizontal, terrestre, immanent, avant tout pragmatique (corps, matières, papiers, maladies, désirs, besoins, malaises sont au cœur de l’imaginaire qui se déploie ici), riche d’une histoire d’amour narrée qui se prolonge en un répertoire de correspondances, de critiques et de lectures. A distance peut se lire comme l’invention d’un journal de création écrit à quatre mains, qui ne s’interdit surtout pas le romanesque.

Amour et humour, témoignage et fiction, réalité et imaginaire, présence et distance : le livre déploie un espace-temps aussi vaste que riche. Il est organisé en trois moments qui donnent la parole aux acteurs que sont Françoise de Laroque, Emmanuel Hocquard, mais aussi, dans une moindre mesure, David Lespiau, concepteur d’un ensemble a priori disparate. Ce beau titre, A distance, dit l’enjeu d’un projet mis en œuvre et en action par Françoise de Laroque : revenir sur, reconsidérer, revoir, relire, recomposer, raconter, après une période qui a été celle du détachement et de l’éloignement, de l’oubli et du souvenir-écran. Reprendre et déplacer, reprendre pour avancer.

L’ensemble s’ouvre sur un récit dont la force romanesque m’a particulièrement émue. Une femme destine à sa fille, Juliette, l’histoire de son amour avec celui qui est son père. Une fille à distance de son père, un père à distance de sa fille. Des amants progressivement à distance l’un de l’autre, séparés, entre autres, par l’Atlantique, les voyages, mais aussi les rencontres amoureuses, les préoccupations professionnelles et sociales, la famille. Des corps qui s’attendent et se cherchent, des voix qui s’adressent à l’Absent ; et le désir, qui bien évidemment se nourrit de la séparation et du manque. Françoise de Laroque ouvre ce volume par un récit qui raconte une rencontre, une passion simple, puis l’éloignement et le désamour. On y découvre que la modernité négative concerne aussi bien la littérature que le geste amoureux : « Personne n’appartient à personne ». Lacan, déjà, disait qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ici, vivre son amour signifie aussi l’écrire, pour peut-être un jour le lire, le destiner, le projeter sur une surface vierge qui traversera nos corps émus. Le couple vit l’amour dans une forme de destination : l’Autre est un destin aussi bien qu’une direction, une lumière, un horizon. Il peut, aussi, se révéler un mur ou un abyme. Une émancipation est-elle alors possible par un renouvellement des codes de l’amour ? Par l’invention d’une autre littérature, qui revendique par exemple une forme de minorité ? Amour et littérature ne constituent-ils pas un jeu sérieux (« subtil » et « non violent » écrit François de Laroque) qui réunit des partenaires pour lesquels le schéma dominé/dominant est résolument caduc ? Peut-on aimer sans dépendre ? Peut-on écrire dans une forme de non-dépendance ?

Les écrivains et les amants sont finalement des « enfants terribles » qui échappent comme ils le peuvent à cette machine parfois infernale qu’est la vie quotidienne. La séparation est inéluctable quand l’amant écrivain refuse d’être père. Et pourtant, Emmanuel Hocquard comprendra aussi que « l’enfant n’est pas une clôture ». Celui-ci (étymologiquement, il est celui qui ne parle pas encore… et qui est donc particulièrement investi par les paroles de ses parents et de ses tuteurs) est gage d’un infini, que la littérature, à sa manière, interroge, quand par exemple elle se demande ce que la grammaire fait au corps de la langue, et ce que la poésie joue quand elle se heurte à la grammaire.

Le deuxième ensemble propose une centaine de lettres d’Emmanuel Hocquard qui couvrent environ une période de vingt ans, toutes adressées à Françoise de Laroque. Les retrouver, les placer sur un axe temporel, les déplier, c’est mettre en place un dialogue et une polyphonie par lesquels on vérifie que la vérité est aussi affaire de projection, de situation, de points de vue qui coïncident ou ne coïncident pas. Ces lettres, qui complètent le récit proposé à l’ouverture par Françoise de Laroque, dessinent effectivement l’autoportrait d’un homme tourmenté, qui cherche, qui tente, qui souffre, mais qui ne se résout jamais au silence, alors même que l’écriture le brûle presque autant que l’alcool. Elles sont suivies par une ultime missive de Françoise de Laroque qui est cette fois destinée à un mort (elle est datée du 9 juin 2022, Emmanuel Hocquard est décédé trois ans auparavant) : celui qui désormais survit dans une distance absolue, irrémédiablement coupée de l’ici et du maintenant. Celle-ci met en place une typologie des distances qui dessinent le scénario d’une histoire d’amour faite d’encre et de sang, de papier et de peau. Dans le silence, mais dans un silence qui parle, il est désormais possible d’identifier des distances variées : la distance qui s’écrit, la distance de la lecture, l’écriture de la lecture, la distance intérieure. Une voie amoureuse se dessine, qui se conjugue à la voix de l’écrit.

Dans un dernier temps, le lecteur peut redécouvrir les différents textes critiques que Françoise de Laroque a consacrés aux divers livres d’Emmanuel Hocquard. Ces derniers prouvent que la distance amoureuse n’interdit pas la rencontre dans et par les mots, bien au contraire. Et que la proximité parfois fusionnelle – avec sa langue, sa culture, son héritage, sa mémoire – peut être aveuglante quand il s’agit d’inventer une vie libre.

Ce volume nous apprend à « laisser tomber la neige en soi ». Je ne sais pas ce que cette expression magnifique signifie, mais elle me permet de formuler des questions qui resteront sans réponse : écrire et lire, aimer et désirer, sont-ils assimilables à des actions ou des états ? Doit-on les qualifier d’actes majeurs, mineurs ? Chaque livre, chaque histoire d’amour, chaque enfant met en œuvre un « test de solitude » par lequel l’épreuve de l’écart nous rappelle notre condition d’être vivant. Croître, rayonner, s’éclipser, disparaître. Peut-on donner naissance à une littérature infinitive ?
           

Anne Malaprade

Françoise de Laroque, Emmanuel Hocquard, A distance, Lettres. Récit. Lectures, ensemble établi par David Lespiau, Eric Pesty éditeur, 278 p., 2026, 28€



Extraits :


J’ai toujours rêvé d’une conversation ou d’un échange de lettres que j’appelle abusivement « posthume », après la mort non des amants mais de l’amour ou du moins la séparation des corps et des mots. Cela ne se fait jamais. Comme je relis les lettres d’Emmanuel quarante à cinquante ans plus tard, j’ai cette impression qu’il me répond, qu’il me répond aujourd’hui. Ces lettres enfermées, je les savais là dans une boîte mais j’avais oublié leur contenu. Impression qu’il me répond malgré le décalage temporel et celui de l’énonciation. Il dit « tu » je dis « il ». Les rôles sont échangés. J’étais celle qui, d’après lui, vivait l’instant et je suis dans la distance. J’étais celle si sûre de la force de ses sentiments dont l’évocation dans mon récit me semble si faible. Et c’est lui, en l’écrivant, qui est dans le présent de notre amour.
Françoise de Laroque, juin 2022.


La modernité n’est pas seulement un courant historique dans la littérature, c’est une autre façon de comprendre toute la littérature. De la réécrire et de la relire sans arrêt. C’est le travail du détective ou du restaurateur dont parle Claude. C’est T. S. Eliot s’inspirant de Virgile. Ça ne marche pas linéairement et à sens unique. Je revendique pour ma part la notion de minorité, de littérature mineure, au sens où l’entendait Deleuze. Au sens où Nerval fut mineur. Je crois beaucoup à ces œuvres charnières, en marge des idéologies en place, qui les décentrent et les déconstruisent sans proposer d’idéologie de remplacement et sans ériger pour autant le décentrement et la déconstruction en machine systématique (Derrida ?).
Emmanuel Hocquard, lettre du 19 octobre 1980.