‘Naïf, le Douanier Rousseau ? Il fait retour plus loin qu’à l’enfance.’ Gauguin : ‘ça, c’est de la peinture !’

La langue fait toujours bien les choses : on peut en douter, mais on peut y croire aussi, et on n’écrit pas de poésie si on n’y croit pas. On peut, surtout, aimer la langue quand elle ramène à l’origine, à la naissance des mots. Le mot naïf, pour parler de lui, renvoie à nativus, qui signifie ce qui naît, ce qu’on reçoit au commencement. Le naïf est natif : la langue, ici, exemplairement, fait bien ce qu’elle fait. Il n’est rien d’aussi naïf que ce qui ramène, au-delà même de l’enfance, à la naissance même. Naïf, le Douanier Rousseau ? Son art fait retour plus loin encore qu’à l’enfance, il conduit avant ce qu’on nomme l’enfance de l’art, dans ce temps premier, primordial, on voudrait dire auroral.
L’aurore de l’art : voilà bien qui qualifie ce fils de ferblantier devenu peintre, enfant sans grands dons, auteur de menus larcins, engagé dans l’armée pour échapper à une condamnation, égaré dans divers emplois subalternes, n’apprenant rien, s’ennuyant ferme. Et s’occupant à peindre pour occuper de longues heures de garde à l’Octroi et le dimanche, sans autre enseignement en matière d’art que de piètres manuels, vendant à vil prix ses toiles à des voisins et des amis. On ne fait pas plus dérisoire. On ne s’est jamais autant approché du degré zéro de la peinture. L’enfance, même pas. Avant : la naissance, donc. Le nativus.
Signac, un jour, remarque Rousseau, Pissarro trouve chez lui de la justesse, Redon salue en lui une forme de génie, ça n’est pas rien un compliment pareil, jusqu’à Gauguin qui s’exclame : « Ça c’est de la peinture ! » On en mourrait. Lui, non, il continue. Sans broncher il affronte le jugement des critiques, impitoyables pour l’autodidacte qui a l’ingénuité coupable de dire son admiration pour Gérôme et Clément. Personne ne fait ce qu’il fait, est-ce que même c’est de la peinture ça ? Il passe des heures à copier les maîtres au Louvre, pour ce que ça lui sert. Non, il persiste à peindre ses feuilles de jungle l’une après l’autre, soigneusement, laborieusement, ses formes sont on ne peut plus simples, on ne voit pas bien ce que ça veut dire. Sa méthode ? A peine avouable : Ardengo Soffici, le critique italien qui l’a vu travailler, raconte qu’« après avoir dessiné au crayon toute l’œuvre projetée, il n’employait dans la réalisation qu’une couleur à la fois. Après avoir usé d’un ton, il nettoyait chaque fois sa palette et l’approvisionnait à nouveau. Lorsqu’il avait étalé tous ses tons dans les contours, le tableau se trouvait terminé ». Difficile à croire. Véridique pourtant. Déconcertant.
Et extraordinaire, la reconnaissance tardive par les chantres de l’art moderne. Anne Sefrioui, dans sa belle monographie, rappelle ce jour de 1908 où Apollinaire et Picasso, en compagnie de Braque, Marie Laurencin, Max Jacob et Gertrude Stein, ont organisé un banquet resté fameux en l’honneur du peintre. Elle raconte aussi la légende dorée qui, dès lors, s’empare de lui pour le faire entrer, sur le tard, dans le mythe du Douanier Rousseau. Un collectionneur allemand, Wilhelm Uhde, lui consacre sa première biographie en 1911, un an après sa mort. La même année, le Salon des indépendants s’ouvre avec une rétrospective comprenant des dizaines de ses œuvres, tandis que de nombreuses autres sont déjà exposées dans la galerie d’Alfred Stieglitz à New York. Ce sera au tour des surréalistes, au tour de Delaunay et de Fernand Léger, la génération suivante, de se montrer ses inconditionnels. On en mourrait. Lui, non, il est déjà mort. Et vivant comme jamais.
Pour célébrer ce grand vivant, il fallait tout le savoir-faire des éditions Hazan et l’exceptionnelle qualité des reproductions offertes dans le livre d’Anne Sefrioui. Les tableaux les plus connus de Rousseau sont bien sûr à l’honneur, souvent présentées en pleine page, voire en double page, comme la Charmeuse de serpents, la Cascade, la Bohémienne endormie ou la Muse inspirant le poète. Naïf, vraiment ? Il faut écouter ce qu’en dit Apollinaire, après avoir posé pour lui : « J’ai posé un certain nombre de fois chez le Douanier, et avant tout il mesura mon nez, ma bouche, mes oreilles, mon front, mes mains, mon corps tout entier, et ces mesures il les transporta fort exactement sur la toile, les réduisant à la dimension du châssis ». On ne peint pas comme ça, personne. Du moins, sauf si on le décide. Puisqu’ici tout est possible, une femme se promenant avec une ombrelle dans une forêt exotique, des singes farceurs armés de pinceaux et d’une bouteille de térébenthine pour parodier Chardin, des bananiers aux fruits tombants contre toute évidence de la nature, un nu allongé sur un canapé Louis-Philippe entre un lion et un éléphant, pourquoi pas aussi un ballon dirigeable au-dessus d’un quai de la Seine.
Un peintre naïf est-il un peintre pour poètes ? Ou pour enfants ? Ou alors pour les deux à la fois ? Question embarrassante. Eluard n’a pas craint d’écrire de Rousseau que « ce qu’il voyait n’était qu’amour et nous fera toujours des yeux émerveillés ». Soit. Apollinaire a fait mieux, en composant son épitaphe :
« Nous te saluons
Gentil Rousseau tu nous entends
Delaunay, sa femme, Monsieur Queval et moi
Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel
Nous t’apporterons des pinceaux, des couleurs et des toiles
Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle
Tu les consacres à peindre comme tu tiras mon portrait
La face des étoiles ».
Mais il ne faut pas parler de la mort quand on s’est approché d’aussi près de la naissance. D’un artiste candide (cela existe-t-il donc ?), mieux vaut parler sur le ton de l’amitié. Philippe Soupault, dans son Henri Rousseau, le douanier (éd. Skira, 1949), l’a vu mieux qu’aucun de ses contemporains, en écrivant que la naïveté du peintre brouille sa réception. André Salmon, dans Henri Rousseau, dit le douanier (éd. Crès, 1927), a balayé d’un trait de plume toute tentative pour le reléguer au rang des doux ingénus, de ces innocents de l’art dont on se sert, avec un rien de moquerie, comme repoussoirs commodes. Dans sa note manuscrite parue dans le n° 4 de la revue Médium en février 1953 Henri, dit le douanier Rousseau, Breton a placé plus haut que tout l’ingénuité de l’inspiration du peintre. A la bonne heure. Plus aucun doute à avoir donc, lecture faite du livre d’Anne Sefrioui : croyons-en René Crevel qui assurait qu’« il faut beaucoup de naïveté pour faire de grandes choses ». Gloire aux naïfs.
Pascal Dethurens
Anne Sefrioui, Le Douanier Rousseau, Paris, Hazan, 2026, 140 pages, 23,95 €.