Les mots de Franck Doyen et les tableaux de Catherine Renaud-Barret nous emportent dans un imaginaire magique voisin du quotidien

Un peu de repos ? Non. Un peu de tranquillité ? Un moment pour s’arrêter ? Oui. C’est le moment de lire le ciel sur ton visage de Frank Doyen et Catherine Renaud-Baret.
Sortie du temps qui passe, décalage vers l’enfance, l’adolescence, l’âge mûr ou plus, peu importe, tout y est mélangé. Le temps ne s’est pas arrêté, il est suspendu, décalé. Peut-être même qu’il n’existe plus. Il est, de toute façon, très différent de celui que nous connaissons. Tout comme cet univers est différent du monde dans lequel nous vivons. Les animaux ne sont pas à leur place, les arbres et les forêts non plus. Pourtant ils communiquent entre eux, s’effleurent et se répondent en silence ou pas. Rien ne vient contredire ou s’opposer à un autre, à autre chose.
Celle ou celui qui lit le ciel sur ton visage se retrouve plongé dans un rêve, une sortie du monde avec un regard décalé. Sans à coup, sans préjugé. Tout commence avec un animal qualifié de gros et nommé tipi « dans lequel tu vis /parfois la nuit/parfois le jour/ou/ la nuit et le jour » (p.9). Son nom, tipi, évoque un abri, un endroit où toute la famille peut vivre, manger et dormir en toute tranquillité, en toute quiétude. Dans cet animal au nom si étrange, tous les repères vont se diluer, disparaître. Ils vont se fondre dans des pierres qui contiennent des moments, des souvenirs, une forêt et toutes les couleurs. « à l’intérieur de chaque pierre/il y a des forêts/un fleuve un grand champ/ où vivent encore /les êtres disparus » (p.11)
Les animaux parlent, racontent leurs vies, dialoguent avec celles et ceux qui rentrent dans ce rêve. « les animaux/viennent te voir/taupe renard héron/ablette corbeau hérisson chouettes moustiques » (p.12) Il faut oublier tous les repères, notamment ceux du temps, la mémoire est là mais n’est plus mémoire. Elle devient temps présent ou même temps à venir. Tout le monde chemine « avec ton passé dans ton corps/ et des morceaux / du passé des autres/que tu connais/ou ne connais pas » (p.57). Les souvenirs se partagent sans être source de conflit.
Plus loin, des fenêtres témoignent de l’existence d’une ville ou peut-être d’un village. « tu es ici dans ton village » / ou dans ta ville / tu vois de ta fenêtre/ d’autres fenêtres/ des cheminées des toits/des places ou des champs des arbres / un chien/ ou/ autour de toi/ d’autres êtres encore/ (p.20). On ne sait pas où l’on est mais ça n’a aucune importance. D’ailleurs, rien n’a d’importance. Sauf le fait d’exister, sauf le rêve et le monde dans lequel Franck Doyen nous plonge.
Les mots, les paroles sont presque inutiles, mais le silence n’est pas de mise. Il est remplacé par les illustrations de Catherine Renaud-Barret. Les couleurs se mélangent, se complètent pour remplir tout ou partie d’une page qui, quelque fois, reste blanche. Un croquis, une ébauche montrent une silhouette qu’on imagine être une petite fille. Un chien qui pourrait être un loup, quelques fleurs, une fenêtre qui donne sur une montagne, beaucoup d’oiseaux et un cheval arrivent au fil des pages. Sans régularité mais en regard d’une page écrite, ces tableaux dialoguent avec le poème en regard et avec tous les poèmes du recueil
« avec les autres/ou seul/ assis sur tes pieds/entre les murs/ou dans les hautes herbes/ tu restes ainsi/le cou tendu/ et le ciel est sur ton visage » (p.36). Ces vers qui débutent un poème vers le milieu du recueil, éclairent son titre un peu mystérieux le ciel sur ton visage. Seul ou avec d’autres, en ville ou non, Franck Doyen nous explique que le ciel vient nous rejoindre quand nous le cherchons et que nous le regardons. Il suffit de tendre le cou, de fournir un effort minime mais réel pour que le ciel se rapproche et que nous le rencontrions.
S’adressant à son lecteur par le tutoiement, s’adressant à nous, Frank Doyen nous emmène dans un univers magique. Il nous prend par la main et nous fait voir, pendant quelques instants, un monde rempli de sérénité et de beauté. Il nous transporte dans un monde d’apaisement avant de nous remettre doucement dans notre monde, dans celui dans lequel nous vivons, discutons, nous battons pour simplement vivre.
Histoire à dormir debout, conte ou rêve éveillé, parabole ou fable, le ciel sur ton visage, ne s’adresse pas seulement à des enfants. Publié par les éditions Faï fioc qui ont ajouté « jeunesse » sous leur logo, ce recueil s’adresse à toutes celles et à tous ceux qui voudraient s’éloigner un court moment de ce qu’elles ou ils vivent.
Philippe Poivret
Franck Doyen, Catherine Renaud-Baret, le ciel sur ton visage, Faï fioc, 2025, 70 p., 15€
Extraits
tu as besoin d’un miracle
aujourd’hui
d’être ébloui peut-être
par des fleurs
ces âmes douces
que tu n’attends pas
et qui te surprennent
au détour d’une haie
d’un bosquet (P.26)
parfois
tu regardes le ciel
et tu es le ciel
tu regardes la cime des arbres
et tu es la cime des arbres
et parfois non
tu es à l’intérieur d’un monde
et tu te demandes
comment écrire les pierres
comment les prononcer (p.43)
ainsi tu chemines seul
avec des fruits plein la bouche
dans un silence
rempli d’autres silences
parmi les décombres
ou parmi les fleurs
sous les grands arbres (p.57)