Dani Zelko transmet la voix des arbres wichís dans un livre-poème où écoute, résistance et vivant dessinent un monde commun.

Oreille forêt de Dani Zelko, publié par les éditions Les Lisières, est un livre d’apprentissage sensible, Livre chemin, dont les voies ont emprunté plusieurs voix pour parvenir jusqu’aux lecteurs français. Publié à l’origine dans la maison d’édition argentine Eterna Cadencia, qui depuis l’élection à la présidence du pays de Javier Milei, a lancé une collection : « Pluriversos tente d’envisager la possibilité de nouveaux mondes et de nouvelles existences depuis une pensée latino-américaine ». Dans ce livre, il s’agit d’un monde porté par une transcription de Dani Zelko du chant d’un cacique de la tribu des Wichis (les Wichí vivent depuis des millénaires dans le nord de l’Argentine dans une vaste région forestière appelée le Chaco, particulièrement touchée par la déforestation agricole.). Ce chant, comme l’explique la préface de Gabriela Cabezón Cámara, provient directement de la voix des arbres « mères », qui persiste malgré les arbres coupés, territoires dévastés, rivières empoisonnées, animaux tués par la voracité de grands industriels ne voyant dans cette forêt qu’une immense source de profit. Le cacique, lui, veille sur ce qui survit et se faite vecteur d’une parole qui perdure.
Il faut souligner la grande fluidité de la traduction, qui restitue une forme d’oralité chamanique propre à ces poèmes. Il n’y a pas que de la rage dans ces vers, qui penchent plutôt vers la célébration du vivant, de l’héritage, d’un commun à retrouver. Le tout servi par une langue simple, musicale, efficace, dont la prosodie produit un effet envoûtant. On imagine ces veillées anciennes où l’on écoutait un conteur ou un ancien déclamer :
Et les vents s’unissent
et deviennent des mots et des voix
qui font résonner des instruments humains
nous
en nous mettant en présence
et en nous présentant
comme des protecteurs de la pensée
et de la couverture de la terre
et des êtres qui nous sont chers
nous recevons un texte chemin
dans la langue nous nous unissons.
Le recueil procède par chants. Il y a un effet d’accumulation, de répétition composant des strates, une progression entraînant le lecteur sur ce que l’on pourrait appeler une voie de déconditionnement et de réapprentissage de son rapport au monde :
Mais quand tu t’accroches à un arbre
l’arbre te donne de la connaissance
la connaissance est indispensable pour l’arbre
l’homme en les voyant, il voit des matériaux
que des matériaux
alors que les arbres
sont les personnes
qui parcouraient le monde
et qui maintenant sortent pour éclairer
La force de ces textes réside dans leur capacité à dépouiller le lecteur de ce qu’il croit connaître ou savoir, sans le violenter, mais avec une force implacable, pour l’amener à une prise de conscience où l’inquiétude le partage à la combattivité. Il faudrait, je crois, longuement méditer ces vers extraits du manuscrit :
Les survivants de l’esprit
dans un futur
s’appelleront des personnes
mais avant il faudra qu’ils survivent
aux humains de ce monde.
En dix ans d’existence, les Éditions des Lisières ont constitué et proposé aux lecteurs un catalogue audacieux, éclectique et qui ne ressemble à aucun autre. L’un de ses mérites est de proposer des textes en bilingue. Il y a une forme de radicalité assumée dans les choix. Il faut souligner également la qualité des livres, dont l’éditrice compose les couvertures en typographie au plomb. Les Éditions des Lisières cherchent à se faire le porte-voix de langues, de peuples peu audibles. Elles n’optent jamais pour la facilité ni pour ce qui pourrait ressembler à une forme de complaisance occidentale.
Ce livre, comme d’autres ouvrages, de Joy Harjo ou Balam Rodrigo (publiés chez d’autres éditeurs), propose une autre histoire du monde, une autre vision. C’est la qualité première de tels textes d’offrir un décentrement du regard et de la construction intellectuelle.
Oreille forêt regorge de ces trouvailles, de ces évidences salutaires qui font à la fois la découverte d’un univers poétique et d’un paysage des origines.
Cécile A. Holdban
Caístulo et Dani Zelko, Oreille forêt, préface de Gabriela Cabezón Cámara, traduction de l’espagnol par Marie Audran et Citlali, éditions des Lisières, octobre 2026.