Étienne Vaunac avec Chiharu Shiota, Guillaume Artous-Bouvert avec François Génot, Isabelle Baladine Howald explore pour nous ces deux livres forts.

Des poèmes d’humus et de sang
Deux parutions cet automne aux éditions Épousées par l’écorce, Tardigrades et intrigues d’Etienne Vaunac, accompagné de Nos quotidiennes, installations de Chiharu Shiota d’une part, et de l’autre, Orphant de Guillaume Artous-Bouvet, accompagné de dessins à l’encre gelée sur papier, dits Gelugraphies, de François Génot.
Deux beaux ouvrages impeccablement édités, qui sont toutefois très différents. Ces éditions ont déjà publié des textes et travaux de Pierre Bergounioux et Anaïs Tonfeur, Aurélie Foglia et Natacha Nikouline, Etienne Vaunac et Grégory Chatonsky.
(Etienne Vaunac a accordé un grand entretien à Guillaume Dreidemie dans Poesibao.)
Dans le premier volume, Tardigrades et intrigues, frappent autant les très longs tirets que les vers/phrases d’Etienne Vaunac, et claquent en face les installations rouge sang de Chiharu Shiota. Un grand tiret sur support de papier dit autant quelque chose qu’il le retire aussitôt, ce n’est jamais gênant, jamais loin du support qu’est la terre nourricière qui n’est pas douce. C’est, on l’aura vu dans l’entretien, une corde. Ces poèmes très organiques sont très évocateurs d’une terre qui crée la vie autant qu’elle accueille la mort. Les photographies des installations de Chiharu Shiota ne sont pas là pour illustrer ni même accompagner, elles sont comme un autre propos, qui pourtant « correspond » avec les poèmes. La nature qui contient les corps et ses gestes soumis à sa loi est toute puissante. Le tardigrade est un organisme qui s’adapte et se transforme. L’homme ne serait certes pas si capable. Cependant la vie, à défaut d’être strictement humaine, oeuvre sans cesse en « intrigues ». Dans ce texte qui n’est pas sans violence, il y a comme une mémoire du vivant, rien de mièvre, non, la vraie nature, indifférente et surpuissante. C’est fort et très beau.
« D’autres ———— mouillés se fâchent dans la viande où nous mourûmes ———— le métal de la neige mais nulle ne songe ———— à planter des arbres dans la forêt pour traquer la moindre sauvagerie tout au fond de l’altitude ————- naturelle
p 9
Tu peux rassurer le corbeau tu ne dors ———— pas tu es morte ———— mais son vol au dessus de ce chaos de glandes ———— qui de château tient lieu qu’est-il ———— sinon l’absence du monde dans la chronique des pierres ————- tulipe des ombres »
p 19
Orphant de Guillaume Artous-Bouvet est très différent, les vers plus brefs, très concis. Les Gélugraphies (écriture du gel) de François Genot, grisées, pleines de volutes, évoquent une sorte de feuillage brumeux. Un langage travaillé au plus près, des mots très choisis, parfois presque inconnus. Là aussi, présence de la terre (tout cela est évidemment en lien avec le nom des éditions : Épousées par l’écorce), recherche de la forme et des mots, recherche des thèmes, mais d’une manière qui attire et interroge constamment. C’est une approche presque ascétique, saisissante, sèche. Il est merveilleux de voir tous ces livres qui ne se ressemblent pas mais qui parlent tous de notre manière de comprendre et de vivre notre vie de vivants organiques. Ces poèmes sont comme une bête qui fouille, aime l’ombre, connait la faim. Rareté du vocabulaire, sur des gestes animals. Brisure qui brise tout, et survivance sous d’autres formes.
« Mange le nom des fleurs et
la bouche et la lèvre
et la chaux.
Chaude une aube d’écorce,
Au regard.
Nimbé, œillé.
Scribe, nimbe, matières,
A la peau.
Cellulaire, cela. P.22
Rouge, en rouge rougeoie
l’ajourée
Ore, exsan
-gué soit chair assertive du sang,
comme sang soit,
ainsi.
Ore sang,
or soif,
Où folliole le sang. »
P. 39
Etienne Vaunac, Tardigrades et intrigues, Chiharu Shiota, Nos quotidiennes, éd. Epousées par l’écorce, 2025, 47 p., 19€.
Guillaume Artous-Bouvet, Orphant, François Génot, Gélugraphies, éd. Epousées par l’écorce, 2025, 49 p. 17 €
